La tradition juive compte son histoire ancienne par ses deux Temples. Le premier, celui de Salomon, aurait été bâti vers 960 et a été détruit par Nabuchodonosor en 586 ; le second, rebâti au retour d’exil et achevé en 515, a été détruit par Titus en 70. Les deux destructions tombent, selon la tradition, le même jour, le 9 av. Entre les deux, l’exil. Ce découpage n’est pas seulement chronologique : il distingue deux époques de nature différente. Le Premier Temple est celui d’une royauté, de prophètes et d’un culte qui n’était pas encore centralisé ; le Second est celui d’une communauté sans roi, gouvernée par des prêtres puis par des Hasmonéens, où se forment l’Écriture et les groupes dont sortiront le judaïsme rabbinique et le christianisme (voir L’époque du Second Temple). Ce module traite de la première.
Premier Temple
Exil
Second Temple
Dates
vers 960 – 586
586 – 538 (515)
515 avant – 70 après l’ère commune
Pouvoir
Royauté : David, Salomon, puis deux royaumes
Empire babylonien
Provinces perse, grecque, romaine ; royaume hasmonéen (140-63)
Culte
Temple royal de Jérusalem parmi d’autres sanctuaires, jusqu’aux réformes d’Ézéchias et de Josias
Pas de Temple ; prière, étude, mémoire
Temple unique pour la Judée ; Garizim pour les Samaritains ; Éléphantine et Léontopolis en Égypte
Figures
Rois et prophètes
Ézéchiel, le second Isaïe
Prêtres, scribes, sages, groupes
Textes
Premières collections : traditions, lois, oracles, annales
Mise en forme d’une grande partie des livres
Clôture de la Torah, des Prophètes ; Écrits ; Qumrân ; Septante
Fin
Destruction par Nabuchodonosor, 9 av 586
Édit de Cyrus
Destruction par Titus, 9 av 70
1. La royauté unifiée : David et Salomon
Le récit. David prend Jérusalem aux Jébuséens, y installe l’arche, et fonde une dynastie à laquelle Nathan promet la perpétuité (2 S 7). Salomon bâtit le Temple et le palais, organise le royaume en districts, fortifie Hatsor, Meguiddo et Guézer, entretient une cour et un commerce lointains (1 R 3-11). À sa mort, le royaume se divise.
Le débat. Aucune source extérieure ne nomme David ni Salomon, à l’exception de la stèle de Tel Dan, vers 840, qui mentionne la « maison de David » — preuve de l’existence d’une dynastie qui se réclamait de lui, non de l’ampleur de son royaume. Les archéologues s’opposent sur l’interprétation du Xe siècle. Pour Israel Finkelstein et la « chronologie basse », les grandes constructions attribuées à Salomon datent du IXe siècle et des Omrides, et Jérusalem n’était au Xe siècle qu’un modeste centre de chefferie. Pour Amihai Mazar, Eilat Mazar et Yosef Garfinkel, des vestiges — la structure à degrés et le « grand bâtiment » de la Cité de David, la forteresse de Khirbet Qeiyafa, datée vers 1000 — témoignent d’une entité organisée en Juda dès le Xe siècle. Le consensus actuel admet un David historique, chef d’un royaume plus restreint que le récit ne le dit ; l’empire salomonien reste une représentation postérieure.
2. Le Temple de Salomon
Plan tripartite en enfilade, d’est en ouest : vestibule (ʾoulam) flanqué des deux colonnes Yakhin et Boaz, grande salle (hekhal), salle cubique du fond (devir) qui abrite l’arche. L’autel et la « mer » de bronze sont dans la cour. Schéma d’après le texte biblique ; le plan correspond à celui de temples syriens contemporains.
1 Rois 6-7 décrit un édifice de soixante coudées sur vingt — une trentaine de mètres sur dix —, en trois parties en enfilade, orienté vers l’est, construit avec des artisans de Tyr. Aucun vestige n’en a été retrouvé : le site est inaccessible aux fouilles et a été remanié par Hérode. Mais le plan correspond exactement à celui de temples syriens de la même époque, à Ain Dara et à Tell Tayinat, ce qui rend la description vraisemblable. Le Temple est d’abord un sanctuaire royal, attenant au palais, et non le lieu unique du culte d’Israël (voir Le sanctuaire et le Temple). Les plans cotés et la coupe sont dans Architecture du Temple ; on peut le parcourir dans la visite 3D.
3. Deux royaumes (931-722)
Israël au nord, plus peuplé et plus riche, avec ses capitales successives — Sichem, Tirça, Samarie — et ses sanctuaires de Béthel et de Dan ; Juda au sud, autour de Jérusalem et de la dynastie davidique. Les sources extérieures éclairent surtout le Nord : Omri et Achab dans la stèle de Mésha et à Qarqar, Jéhu prosterné devant Salmanasar III sur l’obélisque noir (841), les tributs payés à Tiglath-Piléser III. Samarie tombe en 722 et ses habitants sont en partie déportés (voir Trois inscriptions pour dater).
4. Juda seul (722-586)
Après la chute de Samarie, Jérusalem grandit brusquement : des réfugiés du Nord s’installent sur la colline occidentale, et les traditions du Nord — Osée, Amos, une partie des récits — rejoignent celles de Juda. Ézéchias fortifie la ville, fait creuser le tunnel de Siloé et résiste au siège de Sennachérib en 701, que les annales assyriennes et les reliefs de Lakish racontent du côté assyrien. Manassé, vassal fidèle de l’Assyrie, règne longtemps en paix et sera jugé comme le pire des rois. Josias (640-609) entreprend une réforme qui centralise le culte à Jérusalem, autour d’un « livre de la Loi » trouvé dans le Temple, que la recherche rapproche du Deutéronome (2 R 22-23 ; voir Josias) ; il meurt à Meguiddo face au pharaon Néko. Juda passe ensuite sous la domination babylonienne, se révolte, et Nabuchodonosor prend Jérusalem en 597 puis la détruit en 586.
5. La religion du Premier Temple
L’archéologie donne de la religion de cette époque une image plus diverse que la Bible ne le voudrait. Les inscriptions de Kuntillet Ajrud (vers 800) bénissent « par YHWH de Samarie et son ashérah » et « par YHWH de Téman et son ashérah » ; le sanctuaire d’Arad, forteresse royale judéenne, a son autel et son saint des saints, démontés à la fin du VIIIe ou au VIIe siècle ; des centaines de figurines féminines en terre cuite se retrouvent dans les maisons de Juda. Les « hauts lieux » que les livres des Rois condamnent étaient le culte ordinaire du pays. Le monothéisme strict, la centralisation et l’interdit des images sont l’aboutissement d’un processus qui s’achève à la fin de cette époque et pendant l’exil, non son point de départ.
L’écrit se diffuse : sceaux et bulles portant des noms de fonctionnaires, ostraca de Lakish et d’Arad, inscription du tunnel de Siloé, et les amulettes d’argent de Ketef Hinnom, vers 600, qui portent la bénédiction sacerdotale de Nb 6,24-26 — le plus ancien texte biblique connu (voir Les bénédictions).
6. Les prophètes du Premier Temple
Amos et Osée au Nord au VIIIe siècle ; Isaïe et Michée à Jérusalem à la fin du même siècle ; Sophonie, Nahoum, Habaquq et Jérémie à la fin du VIIe et au début du VIe siècle. Leur message porte sur la justice, le culte et la politique étrangère, et annonce le jugement. La tradition juive retient de cette époque qu’elle était celle de la prophétie, que l’époque du Second Temple verra cesser après Aggée, Zacharie et Malachie (b. Yoma 9b ; voir Neviim et Ketouvim).
7. Ce que la tradition retient du Premier Temple
Ce qui manquait au Second. Le Talmud énumère cinq choses présentes dans le Premier Temple et absentes du Second : l’arche avec le propitiatoire et les chérubins, le feu descendu du ciel, la Présence divine (chekhina), l’esprit saint, et les ourim et toummim (b. Yoma 21b). Le Second Temple était plus grand, surtout après Hérode ; le Premier était plus saint.
Pourquoi il fut détruit. Le Premier Temple fut détruit pour trois fautes — idolâtrie, débauche, effusion de sang — ; le Second, où l’on étudiait la Torah et accomplissait les commandements, pour la haine gratuite, qui pèse autant que les trois (b. Yoma 9b). La comparaison est le cœur de la réflexion rabbinique sur la catastrophe (voir La chute de Jérusalem).
La liturgie. Le 9 av commémore les deux destructions ; le jeûne de Guedalia rappelle l’assassinat du gouverneur nommé par les Babyloniens après 586 ; les Lamentations, lues ce jour-là, pleurent la première destruction. Le Mur occidental, que l’on associe à ce deuil, est un soutènement de l’esplanade hérodienne, donc du Second Temple.
La mahloket
Le royaume de David et de Salomon a-t-il existé ?
La Bible décrit une royauté unifiée de la Galilée au Néguev, avec une capitale, un Temple et une cour internationale ; l’archéologie du Xe siècle est disputée entre ceux qui y voient un royaume réel et ceux qui n’y voient qu’une chefferie. David est l’ancêtre du messie dans toute la tradition. La question posée aux sept voix.
Le Beit Midrash classique
David est le roi oint, l’auteur des Psaumes, celui à qui la dynastie fut promise, et le messie sera son fils. La tradition ne fait pas dépendre ces vérités de la taille d’une muraille. Que Jérusalem fût petite en ce temps ne change pas ce que David fut pour Israël ; les sages ont d’ailleurs su que la grandeur d’un roi ne se mesurait pas à ses pierres.
Orthodoxie moderne
L’orthodoxie moderne suit le débat archéologique avec intérêt et sans inquiétude : la stèle de Tel Dan atteste la maison de David, Khirbet Qeiyafa une organisation en Juda vers l’an 1000, et la thèse d’un David inventé a reculé. Elle admet que le récit grandit son royaume, comme toute historiographie royale. Elle tient que l’essentiel — un roi David à l’origine d’une dynastie à Jérusalem — est établi.
Monde haredi et litvak
David a régné sur tout Israël, Salomon a bâti le Temple, comme il est écrit. Les archéologues ont annoncé l’inexistence de David jusqu’à la découverte de Tel Dan en 1993 ; ils annonceront autre chose demain. La Torah des Prophètes n’attend pas leur confirmation.
Hassidisme
Le hassidisme voit en David l’homme du chant et du repentir : celui qui a fauté avec Bethsabée et qui a composé « Crée en moi un cœur pur » (Ps 51). C’est ce David-là que la tradition a transmis, celui de l’âme, non celui des frontières. Ses psaumes sont récités chaque jour ; aucune fouille ne les a ajoutés ni retranchés.
Massorti
Historiquement, le consensus se situe entre les deux positions extrêmes : un David et une dynastie réels au Xe siècle, un royaume plus restreint et plus judéen que le récit, et une image de royaume unifié construite à partir de l’époque d’Ézéchias et de Josias, quand Juda se pensa l’héritier du Nord disparu. Le judaïsme massorti tient ce résultat pour solide et le lit comme l’histoire d’une idée — l’unité d’Israël — plus que d’un empire.
Réformé et libéral
Le judaïsme réformé accepte le débat critique sans réserve et relève que la figure de David a servi des usages politiques au XXe siècle, de part et d’autre. Il lui paraît important de distinguer le David de l’histoire, petit roi de Juda, le David du texte, fondateur d’une dynastie, et le David de l’espérance, ancêtre du messie, et de ne pas confondre les trois.
Monde séfarade et mizrahi
La tradition séfarade a toujours associé David à la poésie et à la musique liturgique, et ses communautés chantent les Psaumes selon des modes transmis depuis des siècles. Abravanel, ministre de rois, a lu les livres de Samuel avec un réalisme politique qui ne craignait pas de juger David. La question de l’étendue de son royaume intéresse moins que celle de sa conduite.
Où en est la discussion
Un David historique est admis ; l’étendue de son royaume est discutée. La voix classique ne fait pas dépendre David de ses pierres. L’orthodoxie moderne tient l’essentiel pour établi. La voix haredi invoque la leçon de Tel Dan. Le hassidisme retient le David de l’âme. La voix massorti lit l’histoire d’une idée. La voix réformée distingue trois David. La voix séfarade rappelle le jugement politique d’Abravanel. Justin relève que la lecture chrétienne a fait de David l’ancêtre du Christ.
Hypothèses de travail — mémoire et thèse
Cinq pistes formulées de manière falsifiable.
H1. Khirbet Qeiyafa
Doctorat
Archéologie
3-4 ans
Hypothèse. La forteresse de Khirbet Qeiyafa, datée vers 1000, relève d’une administration judéenne et non philistine ou cananéenne, ce que montrent ses habitudes alimentaires, son plan urbain et l’absence de figurines.
État de la question
L’interprétation de Garfinkel est discutée par Na’aman et Finkelstein.
Corpus
Rapports de fouilles de Khirbet Qeiyafa ; ostracon ; données fauniques ; sites philistins contemporains.
Méthode
Comparaison des assemblages et des plans.
Ce qui la réfuterait : Des assemblages comparables à ceux des sites philistins.
H2. La chronologie basse
Doctorat
Archéologie
4-5 ans
Hypothèse. Les portes à six chambres de Hatsor, Meguiddo et Guézer datent du IXe siècle selon les datations au carbone 14 les plus récentes, ce qui les retire à Salomon.
État de la question
Le débat oppose Finkelstein et Mazar depuis 1996 ; les datations radiocarbone ont réduit l’écart sans le combler.
Corpus
Stratigraphies de Hatsor, Meguiddo, Guézer ; séries radiocarbone publiées ; 1 R 9,15.
Méthode
Analyse bayésienne des datations.
Ce qui la réfuterait : Des datations calibrées du Xe siècle pour les trois portes.
H3. Le Temple et les temples syriens
Master
Archéologie / exégèse
12-18 mois
Hypothèse. La description de 1 R 6-7 correspond au plan et aux proportions des temples d’Ain Dara et de Tell Tayinat sur des points assez précis pour indiquer une connaissance directe d’un édifice de ce type.
État de la question
Le rapprochement est admis depuis Monson (2000) ; le degré de correspondance est discuté.
Corpus
1 R 6-7 ; Éz 40-42 ; rapports de fouilles d’Ain Dara et de Tell Tayinat.
Méthode
Comparaison des plans et des proportions.
Ce qui la réfuterait : Des écarts de proportion incompatibles.
H4. La réforme d’Ézéchias
Master
Histoire / archéologie
12-18 mois
Hypothèse. Le démantèlement des autels d’Arad et de Beer-Sheva date de la fin du VIIIe siècle et confirme une réforme cultuelle d’Ézéchias antérieure à celle de Josias.
État de la question
La datation est discutée (Herzog, Na’aman).
Corpus
Fouilles d’Arad et de Beer-Sheva ; 2 R 18,4 ; 2 Ch 29-31.
Méthode
Datation stratigraphique.
Ce qui la réfuterait : Un démantèlement daté du VIIe siècle.
H5. Les cinq choses absentes
Master
Littérature rabbinique
12-18 mois
Hypothèse. La liste des cinq choses absentes du Second Temple (b. Yoma 21b) est une construction exégétique sur Ag 1,8, et ses éléments correspondent à des débats rabbiniques sur la légitimité du Second Temple plutôt qu’à une mémoire historique.
État de la question
Le passage est connu ; son origine exégétique est peu étudiée.
Corpus
b. Yoma 21b ; y. Taanit 2,1 ; Ag 1,8 ; sources parallèles.
Méthode
Analyse de la dérivation exégétique.
Ce qui la réfuterait : Une attestation indépendante de la liste avant les sources rabbiniques.
Bibliographie sélective
Ouvrages de référence
Finkelstein, Israel, et Neil Asher Silberman. Les rois sacrés de la Bible. Paris : Bayard, 2006.
Mazar, Amihai. Archaeology of the Land of the Bible, 10,000-586 B.C.E. New York : Doubleday, 1990.
Liverani, Mario. La Bible et l’invention de l’histoire. Paris : Bayard, 2008.
Études
Garfinkel, Yosef, Igor Kreimerman et Peter Zilberg. Debating Khirbet Qeiyafa: A Fortified City in Judah from the Time of King David. Jérusalem : Israel Exploration Society, 2016.
Monson, John. « The New ‘Ain Dara Temple: Closest Solomonic Parallel ». Biblical Archaeology Review 26/3 (2000) : 20-35.
Römer, Thomas. L’invention de Dieu. Paris : Seuil, 2014.
Na’aman, Nadav. Ancient Israel and Its Neighbors. Winona Lake : Eisenbrauns, 2005.
« L’époque du Premier Temple », Judaica Comparata, révision du 1er octobre 2026, <https://www.etude-judaica.ch/modules/premier-temple.html>, consulté le 18 octobre 2026.
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