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Passages — La Loi et l’alliance

La théophanie du Sinaï

Une voix sans forme, et un peuple qui demande un intermédiaire

Une montagne fumante, un son de corne de plus en plus fort, un peuple qui recule et demande à Moïse de parler à sa place. La Torah raconte la scène quatre fois, et ses quatre versions ne disent pas la même chose de ce que le peuple a perçu. Le Deutéronome insiste : « vous n’avez vu aucune forme, rien qu’une voix ». La question de ce qui a été entendu au Sinaï commande la doctrine juive de la révélation.

1. Le récit

Exode 19-20. Le troisième mois, le peuple campe devant la montagne. Dieu propose l’alliance, le peuple répond « tout ce que le Seigneur a dit, nous le ferons ». Trois jours de préparation, des limites tracées au pied de la montagne, l’interdiction de la toucher. Au matin du troisième jour : tonnerres, éclairs, nuée lourde, son de chofar très fort, la montagne fumante comme une fournaise, et une voix. Les dix paroles sont prononcées. Le peuple, tremblant, se tient à distance et demande à Moïse d’être l’intermédiaire : « que Dieu ne nous parle pas, de peur que nous ne mourions ».

Exode 24. L’alliance est conclue : Moïse écrit les paroles, bâtit un autel et douze stèles, asperge le peuple du sang de l’alliance. Puis Moïse, Aaron, Nadav, Avihou et soixante-dix anciens montent : « ils virent le Dieu d’Israël, et sous ses pieds comme un ouvrage de saphir », « ils virent Dieu, et ils mangèrent et burent ».

Deutéronome 4-5. Moïse raconte la scène et en tire une conséquence : « vous n’avez vu aucune forme le jour où le Seigneur vous a parlé à l’Horeb du milieu du feu » (4,15), d’où l’interdiction des images. Dt 5,4 dit « face à face », et 5,5 précise aussitôt que Moïse se tenait entre eux — deux affirmations juxtaposées.

Trois différences entre les deux Décalogues Ex 20 et Dt 5 diffèrent sur le chabbat (« souviens-toi » / « garde », création / sortie d’Égypte), sur l’ordre des convoitises et sur plusieurs formulations. Le sous-module Le Décalogue traite ce dossier ; ici, on retient qu’une même parole est rapportée en deux formes dans le même corpus.

Les apparitions

LivreRéférences
ChemotEx 19 ; 24
DevarimDt 4,9-40 ; 5,1-5
ShoftimJg 5,4-5
TehilimPs 68,8-9
Trei AsarHa 3,3-6
Melakhim1 R 19,8-18
Ezra-NehemyaNe 9,13

2. Les reprises

3. Le dossier historico-critique

Deux noms. « Sinaï » domine dans les textes non deutéronomistes, « Horeb » dans le Deutéronome et chez Élie. Le doublet est l’un des indices classiques de la critique des sources.

La localisation. La tradition byzantine identifie le Djebel Moussa, dans le sud du Sinaï, où Justinien a fait bâtir Sainte-Catherine au VIe siècle. Aucune donnée archéologique ne soutient cette identification, et les textes poétiques anciens orientent plutôt vers le nord-ouest de l’Arabie ou le sud de Séir. La question reste ouverte et elle n’a pas d’enjeu religieux dans le judaïsme : le lieu n’est pas devenu un sanctuaire, et le texte le dit — la montagne redevient ordinaire quand la corne sonne (Ex 19,13).

La forme de l’alliance. Depuis Mendenhall (1954), on compare la structure de l’alliance biblique aux traités de vassalité hittites du IIe millénaire et néo-assyriens du Ier : préambule, prologue historique, stipulations, dépôt du document, témoins, bénédictions et malédictions. Le Deutéronome suit ce schéma de près, ce qui a nourri des débats sur sa date, chaque modèle renvoyant à une époque différente.

Les strates du récit. Ex 19-24 est l’un des ensembles les plus retravaillés de la Torah : les ordres de monter et de descendre se contredisent, la nuée et le feu appartiennent à des descriptions différentes, et le Code de l’alliance (Ex 21-23) forme un bloc juridique de facture propre.

4. La tradition

Combien de paroles ont été entendues ? Le Talmud rapporte que les deux premières paroles ont été entendues directement de Dieu, les autres par Moïse, en s’appuyant sur le passage du « je » au « il » dans le texte (b. Makkot 23b-24a). D’autres avis soutiennent que tout a été entendu directement.

La montagne suspendue. « Le Saint, béni soit-il, renversa sur eux la montagne comme une cuve et leur dit : si vous acceptez la Torah, bien ; sinon, ici sera votre sépulture » (b. Chabbat 88a). Le Talmud objecte aussitôt que cela constituerait une protestation contre la validité de l’engagement, et répond que le peuple a de nouveau accepté au temps d’Assuérus. Le passage est l’un des plus discutés de la pensée juive : il met en question le consentement.

Les âmes présentes. Dt 29,13-14 dit que l’alliance est conclue avec ceux qui sont là « et avec celui qui n’est pas ici avec nous aujourd’hui ». Le midrash en tire que toutes les âmes d’Israël, y compris celles des convertis à venir, étaient au Sinaï.

Torah écrite et Torah orale. La tradition affirme que les deux ont été données au Sinaï : « tout ce qu’un élève avancé enseignera devant son maître a déjà été dit à Moïse au Sinaï » (y. Péa 2,4 ; b. Meguila 19b). La formule est le fondement de l’autorité rabbinique, et elle est le cœur du dossier des rapports entre révélation et interprétation (voir La halakha).

Les soixante-dix langues. Selon le midrash, la voix se divisait en soixante-dix langues, pour que toutes les nations puissent entendre ; la Torah fut proposée à chacune, et toutes refusèrent sauf Israël (Mekhilta, Bahodech 5). Le motif équilibre l’élection par un refus universel préalable.

La philosophie. Maïmonide fait du Sinaï le fondement de la certitude : le peuple entier a été témoin, ce qui distingue cette révélation de celles fondées sur le témoignage d’un seul (Hilkhot Yessodé ha-Torah 8,1). Juda Halévi construit tout le Kuzari sur cet argument. Mendelssohn, au XVIIIe siècle, en tire que le judaïsme n’a pas révélé de dogmes mais une législation.

5. La liturgie

6. Réception chrétienne et sa critique

ÉlémentLecture chrétienneLecture juiveEffets et état du dossier
La scèneHe 12,18-24 oppose la montagne « qu’on pouvait toucher », le feu et la terreur, à la « Jérusalem céleste » : le Sinaï devient l’image d’un régime dépasséLe Sinaï est l’événement fondateur, réactualisé à chaque lecture publique et chaque ChavouotL’opposition d’He 12 est l’une des formulations les plus nettes de la substitution ; elle repose sur la terreur de la scène, que le texte hébreu rapporte en effet
Le voile de Moïse2 Co 3,7-16 fait du voile d’Ex 34,29-35 l’image d’un voile sur la lecture juive de l’ÉcritureLe texte dit que la peau du visage de Moïse « rayonnait » ; la Vulgate a traduit par « cornue », d’où l’iconographie du Moïse à cornes, jusqu’à Michel-AngeDeux effets durables : un argument sur l’aveuglement, et une erreur de traduction devenue un trait iconographique
La PentecôteAc 2 place l’effusion de l’Esprit à la fête de Chavouot, avec des langues de feu et des langues comprises par tousLe midrash des soixante-dix langues au Sinaï est attesté dans la littérature rabbiniqueLa parenté des motifs est frappante ; l’ordre de dépendance est discuté, faute de datation assurée du midrash

La mahloket

Qu’a entendu le peuple au Sinaï ?

Le texte dit une voix sans forme, et le peuple demande aussitôt un intermédiaire. Le Talmud discute combien de paroles ont été entendues directement, et rapporte que la montagne fut suspendue au-dessus des têtes. La question posée aux sept voix : qu’est-ce qui a été reçu, et par qui ?

Le Beit Midrash classique

Le Talmud donne la réponse la plus précise : les deux premières paroles ont été entendues de la bouche de la Puissance, les autres par Moïse (b. Makkot 24a), ce que le changement de personne dans le texte indique. Et ce qui a été donné ne se limite pas aux paroles : la Torah orale l’a été aussi, jusqu’à ce qu’un élève enseignera un jour. Le Sinaï n’est pas un dépôt clos, c’est une source.

Orthodoxie moderne

Le point décisif est en Dt 4,15 : aucune forme n’a été vue. Toute la doctrine de l’incorporéité en découle, et Maïmonide en a fait le troisième principe. L’orthodoxie moderne insiste aussi sur la nature publique de l’événement : Maïmonide et Juda Halévi fondent la certitude sur le témoignage d’un peuple entier, non d’un individu. C’est un argument sur la forme de la révélation autant que sur son contenu.

Monde haredi et litvak

La Torah, écrite et orale, a été donnée à Moïse au Sinaï, et transmise sans rupture (m. Avot 1,1). C’est le fondement de tout. Les discussions sur ce que le peuple a entendu sont des discussions d’étude ; ce qui oblige, c’est ce qui a été transmis. La montagne suspendue enseigne que l’alliance n’est pas révocable au gré des générations.

Hassidisme

Le hassidisme reprend l’enseignement selon lequel toutes les âmes étaient présentes, y compris celles qui ne sont pas encore nées. Chacun a donc entendu, et l’étude consiste à retrouver ce qu’on a oublié. La voix, dit le midrash, ne s’est jamais tue : elle continue, et c’est l’oreille qui manque. Le tiqqoun de Chavouot, où l’on veille toute la nuit, est une manière de se rendre disponible à ce qui n’a pas cessé.

Massorti

La critique observe que le récit est composite, que les deux Décalogues divergent, et que la tradition elle-même a discuté ce qui a été entendu. Le judaïsme massorti tient que la révélation est réelle et que sa mise par écrit est humaine et située : ce qui s’est passé au Sinaï excède ce que les textes en rapportent, et ces textes portent la marque de ceux qui les ont écrits. La discussion talmudique sur les deux premières paroles montre que la tradition n’a jamais tenu la question pour close.

Réformé et libéral

Le judaïsme réformé a formulé cela plus nettement encore : la révélation est un événement de rencontre, et la Torah en est le témoignage humain. Le mouvement en tire la liberté de distinguer ce qui oblige et ce qui est daté. La lecture du Décalogue à Chavouot reste centrale, et la confirmation des jeunes y a été instituée précisément pour rejouer l’acceptation.

Monde séfarade et mizrahi

Juda Halévi, dans le Kuzari, fonde toute son apologie sur le caractère public de l’événement : six cent mille témoins, et une transmission ininterrompue. Maïmonide en fait un principe de certitude et distingue la prophétie de Moïse de toutes les autres. Mendelssohn, plus tard, en tire que le judaïsme ne révèle pas des dogmes mais une loi, ce qui laisse la raison libre pour le reste. Trois usages séfarades ou issus de cette ligne, et trois manières de répondre aux religions concurrentes.

Où en est la discussion

Le texte dit une voix sans forme et un peuple qui demande un intermédiaire. La voix classique retient les deux premières paroles entendues directement et le don simultané de la Torah orale. L’orthodoxie moderne fonde sur Dt 4,15 l’incorporéité, et sur le caractère public la certitude. La voix haredi lit la montagne suspendue comme garantie de l’irrévocabilité. Le hassidisme parle d’une voix qui n’a pas cessé. La voix massorti distingue l’événement et sa mise par écrit. La voix réformée fait de la révélation une rencontre attestée par un témoignage humain. La voix séfarade rappelle Juda Halévi, Maïmonide et Mendelssohn. Justin relève que He 12 oppose la montagne terrible à la Jérusalem céleste.

Hypothèses de travail — mémoire et thèse

Quatre pistes formulées de manière falsifiable.

H1. Le modèle des traités d’alliance

  • Doctorat
  • Exégèse comparée
  • 4-5 ans

Hypothèse. La structure du Deutéronome suit de plus près les traités néo-assyriens du VIIe siècle que les traités hittites du IIe, ce qui appuie une datation du noyau au temps de Josias.

État de la question
Le débat oppose Mendenhall et Kitchen à Weinfeld et à l’école allemande depuis un demi-siècle.
Corpus
Dt 4-11 et 28 ; traités de vassalité hittites ; traités de succession d’Assarhaddon ; Ex 19-24.
Méthode
Comparer l’ordre des éléments, les formules de malédiction et le vocabulaire de la loyauté.

Ce qui la réfuterait : Des correspondances plus étroites avec le modèle hittite sur les éléments diagnostiques.

H2. La montagne suspendue

  • Master
  • Littérature rabbinique
  • 12-18 mois

Hypothèse. Le motif de b. Chabbat 88a est une lecture de la préposition « sous la montagne » (Ex 19,17), et sa fonction première est exégétique avant d’être théologique.

État de la question
Le passage est très commenté ; l’analyse de sa genèse exégétique reste utile.
Corpus
b. Chabbat 88a ; b. Avoda Zara 2b ; Mekhilta, Bahodech 3 ; Ex 19,17 ; targums.
Méthode
Retracer la lecture du verset dans les sources tannaïtiques et amoraïques.

Ce qui la réfuterait : Une attestation du motif indépendante de toute exégèse du verset.

H3. La suppression du Décalogue quotidien

  • Master
  • Liturgie
  • 12-18 mois

Hypothèse. La suppression de la récitation quotidienne du Décalogue, motivée par b. Berakhot 12a, visait des groupes juifs sectaires plutôt que des chrétiens, ce qu’indique la chronologie des sources.

État de la question
La cible des « hérétiques » est discutée ; les deux hypothèses circulent.
Corpus
m. Tamid 5,1 ; b. Berakhot 12a ; y. Berakhot 1,5 ; papyrus Nash ; phylactères de Qumrân.
Méthode
Dater la décision et confronter les cibles possibles.

Ce qui la réfuterait : Une datation postérieure à la diffusion du christianisme dans la région concernée.

H4. Les soixante-dix langues et Actes 2

  • Doctorat
  • Exégèse comparée
  • 3-4 ans

Hypothèse. Le motif rabbinique de la voix divisée en soixante-dix langues est attesté indépendamment d’Ac 2 et lui est antérieur, ce que suggèrent ses attestations tannaïtiques.

État de la question
La parenté est relevée ; la datation du midrash est incertaine, ce qui laisse le dossier ouvert.
Corpus
Mekhilta, Bahodech 5 ; b. Chabbat 88b ; Philon, Décalogue 33 et 46 ; Ac 2.
Méthode
Dater les attestations de part et d’autre et analyser les variantes du motif.

Ce qui la réfuterait : Une attestation juive uniquement postérieure au IIe siècle.

Bibliographie sélective

Études

  • Mendenhall, George E. « Covenant Forms in Israelite Tradition ». BA 17 (1954) : 50-76.
  • Nihan, Christophe, et Thomas Römer, dir. Introduction à l’Ancien Testament. 2e éd. Genève : Labor et Fides, 2009.
  • Sommer, Benjamin D. Revelation and Authority: Sinai in Jewish Scripture and Tradition. New Haven : Yale University Press, 2015.
  • Weinfeld, Moshe. Deuteronomy and the Deuteronomic School. Oxford : Clarendon, 1972.
  • Heschel, Abraham Joshua. Dieu en quête de l’homme. Paris : Seuil, 1968.

Voir aussi