Quatre passages isolés en 1892, et un livre qui dit dix fois qui est le serviteur
Quatre passages d’Isaïe, isolés en 1892 par un philologue allemand, décrivent un serviteur choisi, méprisé, frappé, dont la souffrance profite à d’autres. Le quatrième est le texte biblique le plus disputé entre juifs et chrétiens. Mais la question préalable est philologique : ces quatre passages forment-ils vraiment un ensemble, et le livre lui-même ne dit-il pas qui est le serviteur ?
1. Les quatre chants
Passage
Contenu
Qui parle
Is 42,1-4 (parfois 1-9)
Le serviteur reçoit l’esprit, apporte le droit aux nations, sans crier ; il ne brise pas le roseau ployé
Dieu
Is 49,1-6 (parfois 1-13)
Appelé dès le sein maternel, nommé « Israël » (49,3) ; sa mission s’étend aux nations, « lumière des nations »
Le serviteur
Is 50,4-9 (parfois 4-11)
Une langue de disciple, le dos livré aux coups, la face non détournée devant les outrages, la confiance dans celui qui justifie
Le serviteur
Is 52,13-53,12
Méprisé, homme de douleurs, frappé « à cause de nos fautes », muet comme une brebis, la tombe avec les méchants, une descendance et des jours prolongés
Un « nous » collectif, encadré par deux discours divins
Duhm. C’est Bernhard Duhm, dans son commentaire de 1892, qui a isolé ces passages sous le nom de Ebed-Jahwe-Lieder et les a tenus pour des pièces d’origine distincte, insérées dans le livre. Toute la discussion moderne part de cette hypothèse — y compris chez ceux qui la rejettent.
Hors des quatre passages, Isaïe 40-55 emploie le mot eved une vingtaine de fois, et il l’identifie explicitement :
« Toi, Israël, mon serviteur, Jacob que j’ai choisi » (41,8) ;
« Souviens-toi de cela, Jacob, et toi Israël, car tu es mon serviteur » (44,21) ;
« Rachetez son serviteur Jacob » (48,20) ;
et, dans le second chant lui-même : « tu es mon serviteur, Israël, en qui je me glorifierai » (49,3).
Le livre donne donc une identification, dix fois répétée. La difficulté vient de 49,5-6, où le serviteur a pour mission de ramener Jacob — donc semble distinct de lui. Les solutions proposées : un noyau fidèle à l’intérieur du peuple, une figure individuelle représentant le peuple, ou une oscillation volontaire entre le collectif et l’individuel, procédé attesté ailleurs dans la poésie hébraïque.
Le serviteur et Cyrus. Le même livre appelle Cyrus « mon berger » et « son oint » (44,28 ; 45,1), seul païen à recevoir ce titre. La fonction de serviteur n’est donc pas réservée à Israël dans ce corpus (voir Yeshayahou).
3. Le texte d’Isaïe 53
Le grand rouleau. 1QIsaa, copié vers 125 avant l’ère commune, donne un texte très proche du massorétique, avec des variantes orthographiques et quelques divergences de sens. En 52,14, il porte une forme que certains lisent « il a oint » et d’autres « défiguré » ; en 53,11, il ajoute le mot « lumière » — « il verra la lumière », leçon partagée par la Septante et retenue par plusieurs traductions modernes.
Les difficultés. Le chapitre est parmi les plus obscurs de l’hébreu biblique : hapax, syntaxe ramassée, temps verbaux ambigus. Plusieurs versets admettent des traductions très différentes, notamment 53,8-9, où « à cause de la faute de mon peuple, coup pour eux » a été rendu de dizaines de manières.
Un détail décisif. En 53,9, le texte porte un pluriel : « on a mis sa tombe avec les méchants, et avec un riche dans ses morts » — bemotav, pluriel. L’argument a été employé dans les disputes pour soutenir que le sujet est collectif.
4. Le targum
Le targum Jonathan d’Is 52,13 traduit : « voici que mon serviteur, le messie, prospérera ». L’identification messianique est donc attestée dans une source juive ancienne. Mais la suite du chapitre est retournée : dans le targum, ce n’est pas le messie qui souffre — il triomphe, et ce sont les nations et les coupables qui portent les peines. Le targum atteste ainsi les deux données du dossier : le titre messianique appliqué au serviteur, et le refus d’attribuer la souffrance au messie.
5. La parshanut
Rachi identifie le serviteur à Israël dans l’exil, et il lit le « nous » du chapitre comme les nations qui reconnaissent leur erreur. Ibn Ezra hésite entre le peuple et le prophète lui-même. Radak défend l’interprétation collective avec un appareil grammatical développé, en réponse explicite à la lecture chrétienne. Joseph Qara et la plupart des Richonim suivent la même voie.
L’exception. Un midrash tardif et quelques auteurs — dont, dans une certaine mesure, Moïse Alshekh au XVIe siècle — appliquent le chapitre au messie. Cette tradition existe, minoritaire, et elle a été abondamment citée par les missionnaires, ce qui a rendu son usage suspect. Elle ne suppose d’ailleurs pas ce que la lecture chrétienne en tire : un messie qui souffre pour les fautes d’autrui n’est pas un messie divin.
Le messie lépreux. Le Talmud rapporte un nom donné au messie par les rabbins de la maison de Rabbi : « le lépreux de la maison d’étude », en citant Is 53,4 (b. Sanhédrin 98b). Le texte est bref et sa portée discutée.
6. Souffrance et expiation dans la tradition
L’idée qu’une souffrance puisse profiter à d’autres n’est pas étrangère au judaïsme :
la mort des justes expie, comme les sacrifices (b. Moed Qatan 28a) ;
les « souffrances d’amour », envoyées sans faute, sont discutées dans b. Berakhot 5a-b ;
les martyrs de l’époque hasmonéenne sont décrits comme offrant leur vie pour le peuple (2 M 7,37-38 ; 4 M 6,28-29) ;
le mérite des pères et celui de l’Aqeda sont invoqués dans la liturgie (voir L’Aqeda).
La différence avec la doctrine chrétienne ne porte donc pas sur la possibilité d’une expiation par la souffrance, mais sur l’identité de celui qui souffre et sur le caractère unique et définitif de l’acte.
7. Réception chrétienne et sa critique
Élément
Lecture chrétienne
Lecture juive
Effets et état du dossier
Is 53
Appliqué à Jésus dès le Nouveau Testament : l’eunuque éthiopien lit le passage et demande de qui il parle (Ac 8,32-35) ; 1 P 2,22-25 le reprend longuement
Israël souffrant parmi les nations, selon Rachi et Radak ; le « nous » est celui des nations
Le texte a été au centre de toutes les disputes médiévales et de la prédication de conversion. Son usage forcé — sermons obligatoires, disputes imposées — appartient à l’histoire de la contrainte
Is 42,1-4
Cité en Mt 12,18-21
Israël portant le droit aux nations
Usage moins polémique
L’absence liturgique
—
Is 53 ne figure dans aucune haftara du cycle annuel : le cycle passe de 51-52 à 54
On a soutenu que cette absence était une réaction à l’usage chrétien ; la question est ouverte, car la composition des haftarot obéit aussi à d’autres logiques
La mahloket
Les quatre chants forment-ils un ensemble ?
Duhm les a isolés en 1892 ; le livre, lui, identifie dix fois le serviteur à Israël. La question posée aux sept voix porte d’abord sur la méthode : qu’est-ce qui autorise à extraire quatre passages d’un livre pour en faire une série, et que devient l’identification du serviteur si l’on renonce à cette extraction ?
Le Beit Midrash classique
La question est nouvelle, mais la réponse de la tradition est ancienne : le serviteur est Israël, comme le livre le dit dix fois, et notamment dans le deuxième de ces passages, où le nom est écrit. Rachi et Radak n’ont pas eu besoin d’isoler des chants pour le voir. Découper quatre morceaux et les lire ensemble en oubliant leur contexte est précisément la méthode qui permet de leur faire dire autre chose.
Orthodoxie moderne
L’orthodoxie moderne n’a pas d’objection de principe à l’analyse littéraire : on peut reconnaître que ces passages ont une tonalité propre sans accepter qu’ils constituent un livret indépendant. Le point décisif est en 49,3 : le serviteur est nommé Israël. Le fait que 49,5-6 lui donne une mission envers Jacob s’explique par un noyau fidèle à l’intérieur du peuple, ce que le livre dit ailleurs du « reste ».
Monde haredi et litvak
On étudie Isaïe avec les commentateurs, et la question du découpage n’est pas la nôtre. Ce qui importe est ce que le texte enseigne : la souffrance d’Israël parmi les nations a un sens, et elle sera reconnue par ceux-là mêmes qui l’ont infligée — c’est ce que dit le « nous » du chapitre, selon Rachi. Les Richonim ont répondu à ce qu’on leur opposait ; leurs réponses suffisent.
Hassidisme
Le hassidisme lit ces textes à partir de la figure du juste caché : celui qui porte les fautes de sa génération sans être reconnu. Cette figure n’est pas un individu unique dans l’histoire, mais une fonction, qui se reprend à chaque génération. Le serviteur qui ne crie pas et ne brise pas le roseau ployé décrit une manière d’agir, non une identité.
Massorti
Sur le plan critique, l’hypothèse de Duhm est aujourd’hui affaiblie : la majorité des spécialistes tient que les passages appartiennent au livre et en partagent le vocabulaire, même si leur tonalité diffère. Le judaïsme massorti accepte les résultats de cette recherche et observe qu’ils confortent l’identification collective. Il note aussi que plusieurs exégètes chrétiens sont parvenus aux mêmes conclusions philologiques, ce qui déplace le débat.
Réformé et libéral
Le judaïsme réformé lit ces textes comme le sommet du prophétisme : un peuple dont la vocation est d’être lumière des nations, et dont la souffrance n’est ni méritée ni glorifiée mais orientée vers une tâche. Le mouvement récuse toute théologie qui sanctifierait la souffrance — l’expérience du XXe siècle interdit d’en faire une vocation.
Monde séfarade et mizrahi
Radak, en Provence, a construit la réponse collective avec l’appareil grammatical le plus solide, et c’est cette réponse qui a circulé dans les disputes de Barcelone et de Tortose. Nahmanide, à Barcelone, a rappelé une autre règle : il n’est pas tenu de répondre d’un midrash comme d’une loi. La tradition séfarade a donc combiné la philologie et une théorie de l’autorité des textes, ce qui lui a permis de tenir en situation de contrainte.
Où en est la discussion
La question du découpage est moderne, et les voix y répondent sans en dépendre. La voix classique et la voix haredi s’en tiennent à l’identification du livre — le serviteur est Israël — et relèvent que l’extraction favorise une autre lecture. L’orthodoxie moderne accepte l’analyse littéraire et retient 49,3 comme point décisif. Le hassidisme propose la figure du juste caché comme fonction. La voix massorti observe que la critique récente a affaibli l’hypothèse de Duhm. La voix réformée lit une vocation sans sanctifier la souffrance. La voix séfarade rappelle l’appareil de Radak et la règle de Nahmanide sur l’autorité des midrashim. Justin note que le découpage vient d’une tradition qui avait déjà sa lecture.
Hypothèses de travail — mémoire et thèse
Quatre pistes formulées de manière falsifiable.
H1. L’unité lexicale des quatre passages
Doctorat
Exégèse
4-5 ans
Hypothèse. Le vocabulaire des quatre passages ne se distingue pas significativement de celui d’Is 40-55, ce qui infirme l’hypothèse d’un livret d’origine distincte.
État de la question
La thèse de Duhm est majoritairement abandonnée, mais la démonstration statistique reste à formaliser.
Ce qui la réfuterait : Un profil lexical nettement distinct des passages.
H2. Is 53,11 et la leçon « lumière »
Master
Critique textuelle
12-18 mois
Hypothèse. L’accord de 1QIsaa, 1QIsab et de la Septante sur la présence du mot « lumière » en 53,11 indique une omission dans la tradition massorétique.
État de la question
La leçon est retenue par plusieurs éditions ; l’omission reste discutée.
Corpus
Is 53,11 dans les rouleaux de Qumrân, la Septante, la Peshitta, la Vulgate et le texte massorétique.
Méthode
Analyser la genèse possible de l’omission et le sens produit par chaque leçon.
Ce qui la réfuterait : Un mécanisme d’ajout plus probable qu’un mécanisme d’omission.
H3. Le targum et la souffrance du messie
Master
Études targumiques
12-18 mois
Hypothèse. Le targum d’Is 52-53 applique le titre messianique au serviteur tout en transférant systématiquement la souffrance aux nations, et ce transfert est une réponse à une lecture concurrente identifiable.
État de la question
Le procédé est décrit ; sa datation et sa cible restent à préciser.
Corpus
Targum Jonathan d’Is 52,13-53,12 ; targum des autres chants ; midrashim sur Is 53 ; sources chrétiennes anciennes.
Méthode
Analyser chaque écart du targum et son orientation.
Ce qui la réfuterait : Des transferts comparables dans des passages sans enjeu polémique.
H4. L’absence d’Is 53 dans les haftarot
Master
Liturgie
12-18 mois
Hypothèse. L’absence d’Is 52,13-53,12 du cycle des haftarot ne résulte pas d’une réaction à l’usage chrétien, mais de la logique de composition du cycle de consolation, qui suit d’autres critères.
État de la question
Les deux explications circulent sans démonstration.
Corpus
Listes de haftarot de la Genizah ; Massekhet Soferim ; cycles palestinien et babylonien ; les sept haftarot de consolation.
Méthode
Analyser les critères de découpage du cycle et la place des passages voisins.
Ce qui la réfuterait : Un témoin ancien attestant la lecture du passage, ultérieurement supprimée.
Bibliographie sélective
Études
Duhm, Bernhard. Das Buch Jesaia. HKAT. Göttingen : Vandenhoeck & Ruprecht, 1892.
Grelot, Pierre. Les poèmes du Serviteur. LD 103. Paris : Cerf, 1981.
Janowski, Bernd, et Peter Stuhlmacher, dir. The Suffering Servant: Isaiah 53 in Jewish and Christian Sources. Grand Rapids : Eerdmans, 2004.
Neubauer, Adolf, et Samuel R. Driver. The Fifty-Third Chapter of Isaiah according to the Jewish Interpreters. Oxford : Parker, 1876-1877.
North, Christopher R. The Suffering Servant in Deutero-Isaiah. 2e éd. Oxford : Oxford University Press, 1956.