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Passages — Les origines

Babel

Neuf versets sur la langue, construits en jeux de mots

Neuf versets. Une humanité d’une seule langue qui bâtit une ville et une tour, un Dieu qui descend voir, une confusion des langues, une dispersion. Le texte ne dit jamais que bâtir était une faute, ni que la dispersion est un châtiment — il le laisse entendre par sa place et par son vocabulaire. Le récit est aussi le plus dense en jeux de mots de toute la Genèse, ce qui est un comble pour un texte sur la langue.

1. Le passage

Le récit. Gn 11,1-9. « Toute la terre avait une seule lèvre et des paroles uniques. » Les hommes partent de l’orient, trouvent une plaine au pays de Chinéar, fabriquent des briques cuites et du bitume, et décident : « bâtissons-nous une ville et une tour dont la tête soit dans les cieux, et faisons-nous un nom, de peur que nous ne soyons dispersés sur la face de toute la terre ». Le Seigneur descend pour voir, constate que rien ne leur sera impossible, confond leur langue, et les disperse.

Les jeux de mots. Le texte est construit sur des inversions sonores : nilbena levenim — « faisons des briques » — puis navla — « confondons » ; les mêmes consonnes reviennent renversées. Le nom Bavel est expliqué par balal, « il confondit », alors que l’étymologie akkadienne réelle est bab-ili, « porte du dieu ». Le récit détourne donc le nom prestigieux de Babylone en le faisant dériver d’un mot qui dit le brouillage.

La structure en miroir. Le passage est bâti symétriquement : ce que les hommes disent en montant — « allons, bâtissons » — est repris par Dieu en descendant — « allons, confondons ». Le mot « toute la terre » ouvre et ferme la séquence.

Les apparitions

LivreRéférences
BereshitGn 11,1-9
Trei AsarSo 3,9
YeshayahouIs 13-14

2. Le contexte

La place du récit. Il s’insère entre la table des peuples (Gn 10), qui décrit déjà soixante-dix nations réparties « chacune selon sa langue » (10,5.20.31), et la généalogie qui conduit à Abraham (11,10-32). Le récit de Babel raconte donc, après coup, l’origine d’une diversité déjà exposée. Cette incohérence apparente est l’un des indices du caractère composite de la Genèse primitive.

La fonction narrative. Babel clôt le cycle des origines et ouvre l’histoire d’Abraham. À une humanité qui veut se faire un nom, Dieu répond en promettant à un seul homme : « je rendrai ton nom grand » (12,2). Le rapprochement est délibéré.

Le pays de Chinéar est la Babylonie ; les briques cuites et le bitume sont les techniques de construction mésopotamiennes, et la tour renvoie à la ziggourat. Celle de Babylone, l’Etemenanki, « maison-fondement du ciel et de la terre », est attestée par des textes et par ses fondations ; Hérodote la décrit. Les inscriptions royales babyloniennes se vantent d’en avoir fait monter le sommet vers le ciel.

3. Le dossier historico-critique

Une polémique anti-babylonienne. La lecture la plus répandue voit dans le récit une raillerie visant Babylone : sa langue sacrée, son nom, sa tour et sa prétention. Le procédé — détourner une étymologie prestigieuse — est attesté ailleurs dans la Bible.

Quelle faute ? Le texte ne l’énonce pas. Quatre hypothèses sont défendues :

Un parallèle sumérien. Le poème Enmerkar et le seigneur d’Aratta contient un passage où le dieu Enki « change la langue dans leur bouche », après un temps où l’humanité s’adressait à Enlil d’une seule langue. Le sens exact du passage est discuté, et il n’est pas certain qu’il décrive une confusion punitive.

4. La tradition

La génération de la dispersion. La Mishna range « la génération de la dispersion » parmi celles qui n’ont pas de part au monde à venir (m. Sanhédrin 10,3), ce qui suppose une faute grave. Le Talmud discute laquelle et rapporte des avis divers, dont celui qui les accuse d’avoir voulu « monter faire la guerre » (b. Sanhédrin 109a).

La cruauté des bâtisseurs. Un midrash célèbre dit que si une brique tombait, on pleurait, et que si un homme tombait, on ne s’en souciait pas (Pirqé de-Rabbi Éliézer 24). La faute devient sociale : une entreprise où l’homme compte moins que le matériau.

Comparaison avec le Déluge. Le midrash observe que la génération du Déluge, violente, a été détruite, tandis que celle de la dispersion, unie, a seulement été séparée — « grande est la paix » (Bereshit Rabba 38,6). L’unité, même mal employée, vaut mieux que la violence.

Les soixante-dix langues. Le compte des nations de Gn 10 donne soixante-dix, chiffre qui structure ensuite la pensée juive : soixante-dix langues, soixante-dix visages de la Torah, et le midrash de la voix du Sinaï divisée en soixante-dix langues (voir La théophanie du Sinaï).

Les commentateurs. Rachi suit le midrash. Ibn Ezra lit une erreur politique : se rassembler en un seul lieu contre l’ordre de peupler la terre. Ramban soutient que la faute est religieuse : détourner la tour vers un culte. Abravanel, qui a servi des États, y lit une critique de la civilisation urbaine et de la concentration du pouvoir, et c’est l’une de ses pages les plus originales.

5. La langue et la traduction

Le récit pose la question du statut des langues, sur laquelle la tradition juive a une position nuancée :

Le module Les targoums développe ce dossier.

6. Réception chrétienne et sa critique

ÉlémentLecture chrétienneLecture juiveEffets et état du dossier
Babel et la PentecôteAc 2 est lu depuis les Pères comme le renversement de Babel : là où les langues furent confondues, elles sont comprises. Le rapprochement est devenu un lieu commun de la prédicationLe midrash des soixante-dix langues au Sinaï offre un parallèle : la voix divine se divise pour être entendue de toutes les nationsLes deux traditions ont construit une réponse à Babel, l’une par la Pentecôte, l’autre par le Sinaï. Le rapprochement est un bon cas d’école de structures parallèles
BabyloneDevient, dans l’Apocalypse, le nom de la puissance impie — en réalité Rome (Ap 17-18)Même procédé dans la littérature juive contemporaine, où Rome est appelée Édom ou BabelUn même codage, employé des deux côtés
La tourImage de l’orgueil humain dans toute l’iconographie, de Bruegel aux gravures modernesMême usage homilétiqueLecture partagée

La mahloket

La diversité des langues est-elle un châtiment ?

Le texte n’énonce aucune faute, et la dispersion exécute ce que Dieu avait ordonné à Noé. La Mishna range pourtant cette génération parmi celles qui n’ont pas de part au monde à venir. La question posée aux sept voix : la multiplicité des langues est-elle une punition, une protection ou un bien ?

Le Beit Midrash classique

La Mishna est explicite sur la génération (m. Sanhédrin 10,3), donc il y a eu faute, et le midrash la précise : une entreprise où l’on pleurait une brique tombée et non un homme mort. Mais la sanction a été douce : ils ont été séparés, non détruits, parce qu’ils vivaient en paix entre eux (Bereshit Rabba 38,6). La diversité est la conséquence d’une faute et elle n’est pas un mal.

Orthodoxie moderne

Ibn Ezra donne la lecture la plus sobre : la faute est de refuser de se disperser, contre l’ordre donné à Noé de remplir la terre. La confusion n’est donc pas une punition arbitraire, c’est l’exécution d’un commandement contourné. L’orthodoxie moderne en tire une lecture politique : le texte met en garde contre l’uniformisation, et il est remarquable qu’une tradition qui tient à sa langue sacrée ait conservé ce récit sans en faire l’éloge de l’unité linguistique.

Monde haredi et litvak

La génération de la dispersion s’est révoltée, et la tradition le dit. Ce qu’il faut retenir est ce qui suit : Abraham apparaît aussitôt après, et l’histoire recommence par un seul homme appelé. La langue de la sainteté demeure celle de la Torah, et c’est en elle que l’on prie et que l’on étudie, même si la halakha permet d’autres langues pour comprendre.

Hassidisme

Le hassidisme lit la confusion autrement : ce qui s’est brisé, c’est l’accord entre les mots et les choses, et entre les hommes eux-mêmes. Les gens qui parlent la même langue peuvent ne pas se comprendre, et c’est cela, Babel. La réparation n’est pas le retour à une langue unique : c’est l’écoute. Rabbi Nahman disait que chaque âme a sa mélodie, et que les mélodies ne se traduisent pas.

Massorti

Historiquement, le récit est une polémique contre Babylone, son nom et sa tour, composée probablement à l’époque où cette ville comptait pour Israël. Son objet est moins la langue que la puissance : « rien ne leur sera impossible » désigne une concentration sans limite. Le judaïsme massorti y lit une critique du pouvoir totalisant, et note que Gn 10 décrivait déjà la diversité des langues sans aucune condamnation.

Réformé et libéral

Le judaïsme réformé lit la diversité comme un bien et refuse la nostalgie d’une langue unique. Il observe que le judaïsme lui-même vit en plusieurs langues depuis l’Antiquité, qu’il a traduit tôt, et que la halakha autorise la prière dans une langue comprise. L’idéal n’est pas une humanité uniforme mais une humanité capable de se parler en restant plurielle.

Monde séfarade et mizrahi

Abravanel, ministre de plusieurs cours avant d’être exilé, lit le récit comme une critique de la civilisation urbaine et de la concentration politique : les hommes quittent la vie simple pour bâtir des villes, et la ville produit la domination. C’est une page singulière, écrite par quelqu’un qui avait vu de près comment fonctionnent les États, et elle donne au texte une portée que les lectures morales ordinaires manquent.

Où en est la discussion

Le texte n’énonce pas de faute et la tradition en cherche une. La voix classique retient le midrash social — la brique pleurée et l’homme ignoré — et note la douceur de la sanction. L’orthodoxie moderne, avec Ibn Ezra, lit le refus de se disperser et une mise en garde contre l’uniformisation. La voix haredi maintient la révolte et la primauté de la langue sacrée. Le hassidisme déplace vers l’incompréhension entre les hommes. La voix massorti lit une polémique contre le pouvoir totalisant et rappelle que Gn 10 ne condamne pas la diversité. La voix réformée tient la pluralité pour un bien. La voix séfarade, avec Abravanel, y voit une critique de la ville et de l’État. Justin relève que les deux traditions ont construit une réponse à Babel, l’une par la Pentecôte, l’autre par le Sinaï.

Hypothèses de travail — mémoire et thèse

Quatre pistes formulées de manière falsifiable.

H1. Le parallèle d’Enmerkar

  • Doctorat
  • Sumérologie / exégèse
  • 3-4 ans

Hypothèse. Le passage d’Enmerkar et le seigneur d’Aratta sur le changement des langues décrit une action divine de division comparable à Gn 11, et non l’inverse — une unification à venir.

État de la question
La traduction du passage est disputée depuis Kramer ; les deux sens sont défendus.
Corpus
Enmerkar et le seigneur d’Aratta, lignes 134-155 ; Gn 11,1-9 ; commentaires sumérologiques récents.
Méthode
Analyse philologique du passage sumérien et comparaison structurelle.

Ce qui la réfuterait : Une lecture unificatrice mieux appuyée grammaticalement.

H2. La cohérence de Gn 10 et 11

  • Master
  • Exégèse
  • 12-18 mois

Hypothèse. La mention des langues distinctes en Gn 10 et leur confusion en Gn 11 relèvent de deux sources différentes, et le rédacteur a juxtaposé les deux sans harmoniser.

État de la question
La lecture est classique ; les lectures unitaires proposent une lecture rétrospective de Gn 10.
Corpus
Gn 10,5.20.31 ; Gn 11,1-9 ; analyses des sources de la Genèse primitive.
Méthode
Comparer le vocabulaire et les conceptions des deux chapitres.

Ce qui la réfuterait : Une cohérence narrative explicable sans recours à deux sources.

H3. Le détournement étymologique

  • Master
  • Philologie
  • 12-18 mois

Hypothèse. Le procédé de détournement d’une étymologie prestigieuse en étymologie dévalorisante, appliqué ici à Babel, constitue une figure repérable dans la Bible hébraïque, à laquelle on peut assigner des critères.

État de la question
Le cas de Babel est connu ; l’inventaire du procédé n’a pas été dressé.
Corpus
Gn 11,9 ; étymologies populaires de la Genèse ; noms de lieux et de peuples ailleurs dans le corpus ; inscriptions royales babyloniennes.
Méthode
Recenser les étymologies populaires et classer leur orientation.

Ce qui la réfuterait : Une absence d’orientation polémique dans les autres cas.

H4. Babel et la Pentecôte

  • Master
  • Exégèse comparée
  • 12-18 mois

Hypothèse. La lecture d’Ac 2 comme renversement de Babel n’est pas formulée dans le texte des Actes lui-même et apparaît chez les Pères, en parallèle du midrash juif des soixante-dix langues.

État de la question
Le rapprochement est un lieu commun ; sa première attestation n’est pas établie.
Corpus
Ac 2 ; commentaires patristiques d’Ac 2 ; Mekhilta, Bahodech 5 ; b. Chabbat 88b ; Philon.
Méthode
Dater les premières attestations du rapprochement de part et d’autre.

Ce qui la réfuterait : Une allusion explicite à Gn 11 dans le texte des Actes.

Bibliographie sélective

Études

  • Hiebert, Theodore. « The Tower of Babel and the Origin of the World’s Cultures ». JBL 126 (2007) : 29-58.
  • Kramer, Samuel Noah. « The “Babel of Tongues”: A Sumerian Version ». JAOS 88 (1968) : 108-111.
  • Uehlinger, Christoph. Weltreich und « eine Rede ». OBO 101. Fribourg : Éditions universitaires, 1990.
  • Bost, Hubert. Babel : du texte au symbole. Genève : Labor et Fides, 1985.
  • Sarna, Nahum M. Understanding Genesis. New York : Schocken, 1966.

Voir aussi