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Passages — Les origines

Le Déluge et l’alliance avec Noé

Une alliance avec toute chair, et sept commandements pour les nations

Une humanité détruite, un homme sauvé, un arc dans la nuée et une alliance conclue non avec un peuple mais avec « toute chair ». Le Déluge est le seul récit biblique dont on possède une version mésopotamienne antérieure au texte hébreu, et il est le fondement d’une doctrine singulière : sept commandements qui obligeraient l’humanité entière, et dont la liste n’apparaît nulle part dans la Bible.

1. Le récit

La séquence. Gn 6,5-9,17. La corruption de la terre et le regret divin, Noé « juste dans ses générations », les dimensions de l’arche, l’entrée, les eaux d’en haut et d’en bas, la durée, le repos sur les monts d’Ararat, le corbeau et la colombe, l’autel et le sacrifice, la promesse de ne plus maudire le sol, la bénédiction, l’autorisation de manger de la viande avec l’interdit du sang, l’interdit du meurtre, et l’arc.

Deux récits entrelacés. Le texte porte des doublets systématiques, qui ont servi de démonstration à la critique des sources :

Version non sacerdotaleVersion sacerdotale
Les animauxSept paires d’animaux purs, une paire des autres (7,2-3)Deux de chaque espèce (6,19-20)
La duréeQuarante jours de pluie (7,12)Cent cinquante jours de crue, un an au total (7,24 ; 8,13-14)
La cause des eauxLa pluieLes sources de l’abîme et les écluses du ciel (7,11)
Le nom divinLe TétragrammeElohim
La finLe sacrifice et l’odeur apaisante (8,20-22)L’alliance et l’arc (9,8-17)

Le sacrifice final suppose d’ailleurs les sept paires d’animaux purs : sans la première version, Noé aurait supprimé une espèce en l’offrant.

Les apparitions

LivreRéférences
BereshitGn 6-9
YeshayahouIs 54,9
TehilimPs 29,10
YehezqelEz 14,14.20
Divrei ha-Yamim1 Ch 1,4

2. Les parallèles mésopotamiens

Atrahasis, poème babylonien du XVIIIe siècle, raconte que les dieux, excédés par le bruit des hommes, décident de les détruire ; Enki avertit Atrahasis, qui construit un bateau. Le motif de la cause — le bruit, non la faute — est propre à ce récit.

Gilgamesh XI reprend l’épisode : Outa-napishtim raconte le déluge, l’envoi de la colombe, de l’hirondelle et du corbeau, le sacrifice sur la montagne et les dieux qui « se rassemblèrent comme des mouches » autour de l’offrande. Les correspondances avec Gn 8 sont les plus serrées de toute la Bible.

La tablette de l’arche. Publiée en 2014 par Irving Finkel, elle décrit une embarcation ronde en vannerie enduite de bitume, et contient l’expression « deux par deux ».

Les différences. Elles sont décisives : un seul Dieu, une cause morale explicitement nommée — « la terre était remplie de violence » —, l’absence de panique des dieux devant les eaux, et surtout une conclusion juridique. Là où le récit babylonien se termine par l’immortalité accordée au survivant, Gn 9 se termine par une alliance et des commandements.

La question historique. Aucune couche de destruction ne correspond à un déluge universel ; des inondations majeures sont attestées en Mésopotamie, et l’hypothèse d’une inondation de la mer Noire vers 5600 a été proposée puis contestée. Le récit appartient au genre du mythe des origines, qui conserve la mémoire de catastrophes régionales.

3. Les lois noahides

La liste. Le Talmud énonce sept commandements donnés aux fils de Noé (b. Sanhédrin 56a-60a ; t. Avoda Zara 8,4) :

  1. les tribunaux — instituer une justice ;
  2. l’interdit du blasphème ;
  3. l’interdit de l’idolâtrie ;
  4. l’interdit de l’inceste et des unions interdites ;
  5. l’interdit du meurtre ;
  6. l’interdit du vol ;
  7. l’interdit de manger un membre arraché à un animal vivant.

L’ancrage scripturaire. Deux seulement figurent dans le texte : l’interdit du sang de l’animal vivant (9,4) et l’interdit du meurtre (9,6). Les autres sont tirés par le Talmud de Gn 2,16, verset adressé à Adam, dont chaque mot est interprété comme un commandement. La construction est donc exégétique, et le Talmud en discute le détail, y compris le nombre.

La fonction. Cette doctrine fait du judaïsme une religion qui n’exige pas la conversion : le non-juif qui observe ces sept commandements est « un juste des nations » et a part au monde à venir (t. Sanhédrin 13,2 ; Maïmonide, Hilkhot Melakhim 8,11). Maïmonide ajoute une condition discutée : il faut les observer parce que Dieu les a prescrits dans la Torah, non par raisonnement propre — formulation qui a fait couler beaucoup d’encre.

Les usages. La doctrine a servi à statuer sur le statut des chrétiens et des musulmans au Moyen Âge, notamment dans les décisions autorisant le commerce et les relations d’affaires. Elle connaît, depuis la fin du XXe siècle, un développement nouveau avec des mouvements de non-juifs se réclamant des lois noahides.

4. La tradition

Noé « juste dans ses générations ». La précision a été lue en deux sens opposés : à son éloge — juste même dans une génération corrompue — ou à son détriment — juste seulement par comparaison (b. Sanhédrin 108a ; Rachi sur Gn 6,9). La comparaison avec Abraham, qui plaide pour Sodome, joue contre lui : Noé n’a pas plaidé pour sa génération.

L’arc. Le mot qechet désigne l’arme. Le midrash lit un arc de guerre posé, la corde tournée vers le ciel : un désarmement. La bénédiction prescrite en voyant un arc-en-ciel rappelle l’alliance (b. Berakhot 59a).

Après le Déluge. La consommation de viande est autorisée, alors que Gn 1,29 assignait à l’homme une nourriture végétale. Plusieurs autorités y voient une concession, et l’argument est employé dans les discussions contemporaines sur le végétarisme, notamment par Rav Kook.

Noé et la vigne. Le récit se termine mal : Noé plante une vigne, s’enivre, et l’épisode de Cham entraîne la malédiction de Canaan (9,20-27), verset dont l’histoire de la réception est chargée (voir la section suivante).

5. Réception chrétienne et sa critique

ÉlémentLecture chrétienneLecture juiveEffets et état du dossier
L’archeFigure de l’Église et du baptême (1 P 3,20-21) ; « comme aux jours de Noé » sert d’image du jugement (Mt 24,37-39)Récit d’un commencement suivi d’une alliance universelleTypologie ancienne, sans dimension polémique
Gn 9,25-27 — la malédiction de CanaanLe verset a été invoqué, du Moyen Âge au XIXe siècle, pour justifier l’esclavage des Africains, par une identification de Cham à l’Afrique que le texte ne fait pas — la malédiction vise Canaan, non ChamLa tradition juive connaît aussi des interprétations liant Cham à des peuples africains, et des textes médiévaux vont dans ce sens ; l’usage justificateur à grande échelle appartient à l’histoire de la traite atlantiqueC’est l’un des cas les plus graves d’instrumentalisation d’un verset. Le dossier doit être présenté avec précision : le texte maudit Canaan, et l’identification raciale est un ajout
Les lois noahidesLe décret apostolique d’Ac 15,20.29 — s’abstenir des viandes sacrifiées aux idoles, du sang, des animaux étouffés et de l’impudicité — présente une parenté frappante avec la liste noahideSept commandements pour les nationsLe rapprochement est discuté depuis longtemps : il suggère que la question du statut des non-juifs se posait dans les mêmes termes des deux côtés

La mahloket

Les lois noahides obligent-elles les nations ?

Le Talmud énonce sept commandements pour les fils de Noé, dont deux seulement figurent dans le texte, et fait du non-juif qui les observe un juste ayant part au monde à venir. La question posée aux sept voix : quel est le statut de cette obligation, et que dit-elle du rapport aux nations ?

Le Beit Midrash classique

La doctrine est claire et elle est ancienne : sept commandements, tirés de Gn 2,16 et de Gn 9, obligent toute l’humanité, et le juste des nations a part au monde à venir (t. Sanhédrin 13,2). C’est pourquoi Israël ne cherche pas à convertir : les nations ont leur voie. La conversion est possible, elle n’est pas requise, et on décourage d’abord celui qui la demande.

Orthodoxie moderne

Maïmonide a formulé la doctrine dans sa forme classique (Hilkhot Melakhim 8-10), avec une condition discutée : observer ces commandements parce que Dieu les a prescrits. Beaucoup ont trouvé cette exigence trop étroite, et certains manuscrits portent une variante. L’orthodoxie moderne retient l’essentiel : une norme morale universelle existe, elle est exigible, et elle ne passe pas par l’appartenance à Israël. C’est l’un des fondements possibles d’un droit commun.

Monde haredi et litvak

Les sept commandements obligent les nations, et les décisionnaires en ont tiré des règles pratiques : ce qu’on peut enseigner à un non-juif, comment traiter ses serments, quelles affaires sont permises. Ce n’est pas une théorie sur les religions : c’est un chapitre de halakha, et il se traite comme tel. Ce qui concerne Israël est la Torah entière ; ce qui concerne les nations est cette liste.

Hassidisme

Le hassidisme enseigne que chaque être a sa place dans la réparation du monde, et que les nations y ont la leur. L’observance des sept commandements n’est pas un minimum consenti : c’est la part propre des nations dans un travail commun. Le monde tient par les justes, et le Talmud ne dit pas qu’ils sont tous en Israël.

Massorti

Historiquement, la liste est une construction rabbinique : deux commandements viennent du texte, les autres sont tirés par exégèse d’un verset adressé à Adam, et le Talmud discute le nombre lui-même. Le judaïsme massorti reçoit la doctrine comme un cadre pour penser l’universel, tout en observant sa parenté troublante avec le décret d’Ac 15 : la question du statut des non-juifs se posait dans les mêmes termes dans les deux milieux, au même moment.

Réformé et libéral

Le judaïsme réformé a fait de l’éthique universelle son centre, et il n’a pas besoin du cadre noahide pour l’affirmer : la dignité de tout homme créé à l’image suffit. Il regarde avec réserve les mouvements contemporains de « noahides », qui organisent des non-juifs sous une autorité rabbinique — structure qui lui paraît reproduire ce que le judaïsme a refusé pour lui-même : une religion définie par d’autres.

Monde séfarade et mizrahi

Le monde séfarade a appliqué la doctrine concrètement : Maïmonide, en terre d’islam, a dû statuer sur le statut des musulmans, qu’il tenait pour non-idolâtres. Les décisionnaires ashkénazes ont fait de même pour les chrétiens, avec plus de difficulté à cause de la Trinité, et Rabbénou Tam a admis que l’association d’une autre figure au nom divin n’est pas interdite aux nations. Ces décisions ont permis la vie économique commune pendant des siècles.

Où en est la discussion

La doctrine est reçue par toutes les voix, avec des accents différents. La voix classique en tire l’absence de prosélytisme. L’orthodoxie moderne, avec Maïmonide, y voit le fondement d’une norme universelle exigible. La voix haredi la traite comme un chapitre de halakha. Le hassidisme y lit la part des nations dans la réparation. La voix massorti relève la construction exégétique de la liste et sa parenté avec Ac 15. La voix réformée fonde l’universel sur l’image divine et se méfie des mouvements noahides organisés. La voix séfarade rappelle les décisions sur le statut des musulmans et des chrétiens. Justin note que sa tradition a enseigné longtemps l’inverse : hors d’elle, pas de justice.

Hypothèses de travail — mémoire et thèse

Quatre pistes formulées de manière falsifiable.

H1. Gn 6-9 et Gilgamesh XI

  • Doctorat
  • Assyriologie / exégèse
  • 4-5 ans

Hypothèse. La séquence de l’envoi des oiseaux et du sacrifice sur la montagne suppose une dépendance littéraire du récit biblique à l’égard de la tradition d’Atrahasis et de Gilgamesh, transmise par voie scribale.

État de la question
La parenté est unanimement reconnue ; le mode de transmission reste débattu.
Corpus
Gn 6-9 ; Atrahasis III ; Gilgamesh XI ; tablette de l’arche (Finkel) ; versions hittite et ougaritique.
Méthode
Comparer l’ordre des motifs et les correspondances de détail.

Ce qui la réfuterait : Des correspondances explicables par un fonds oral commun sans séquence partagée.

H2. La dérivation des sept commandements

  • Doctorat
  • Littérature rabbinique
  • 3-4 ans

Hypothèse. La liste de b. Sanhédrin 56a résulte d’une exégèse de Gn 2,16 développée après coup pour justifier une liste déjà constituée, ce qu’indiquent les divergences sur le nombre dans les sources tannaïtiques.

État de la question
La construction exégétique est visible ; sa chronologie n’a pas été établie en français.
Corpus
t. Avoda Zara 8,4 ; b. Sanhédrin 56a-60a ; Bereshit Rabba 16 ; Jubilés 7,20 ; Ac 15.
Méthode
Comparer les listes attestées et leurs justifications.

Ce qui la réfuterait : Une liste tannaïtique déjà dérivée du même verset.

H3. Ac 15 et la liste noahide

  • Master
  • Exégèse comparée
  • 12-18 mois

Hypothèse. Le décret d’Ac 15,20.29 correspond à un état ancien de la tradition sur les obligations des non-juifs, antérieur à la liste de sept, ce que suggère sa proximité avec Lv 17-18.

État de la question
Les deux hypothèses — dépendance à Lv 17-18 ou parenté noahide — sont défendues.
Corpus
Ac 15,20.29 ; 21,25 ; Lv 17-18 ; Jubilés 7 ; t. Avoda Zara 8,4.
Méthode
Comparer les interdits terme à terme.

Ce qui la réfuterait : Une correspondance exclusive avec la liste de sept.

H4. Gn 9,25 et son usage

  • Doctorat
  • Histoire de la réception
  • 3-4 ans

Hypothèse. L’identification de Cham à l’Afrique et l’usage du verset pour justifier l’esclavage se constituent dans des sources médiévales, juives, chrétiennes et musulmanes, avant d’être mobilisés massivement dans l’Atlantique moderne.

État de la question
Le dossier a été ouvert par Goldenberg et Braude ; les filiations précises restent à établir.
Corpus
Gn 9,20-27 ; b. Sanhédrin 108b ; Bereshit Rabba 36 ; sources arabes médiévales ; littérature de la traite.
Méthode
Retracer les attestations de l’identification et de son usage justificateur.

Ce qui la réfuterait : Une identification raciale attestée dans l’Antiquité, indépendamment des sources médiévales.

Bibliographie sélective

Études

  • Finkel, Irving. L’arche avant Noé. Paris : Lattès, 2015.
  • Goldenberg, David M. The Curse of Ham. Princeton : Princeton University Press, 2003.
  • Lambert, Wilfred G., et Alan R. Millard. Atra-ḥasīs: The Babylonian Story of the Flood. Oxford : Clarendon, 1969.
  • Novak, David. The Image of the Non-Jew in Judaism. 2e éd. Oxford : Littman Library, 2011.
  • Bockmuehl, Markus. Jewish Law in Gentile Churches. Édimbourg : T&T Clark, 2000.

Voir aussi