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Passages — Prophétie et exil

Dieu et Israël comme époux

Une alliance dite en termes de mariage, et ce que cela coûte

Un prophète reçoit l’ordre d’épouser une femme de prostitution et de donner à ses enfants des noms de malédiction. Un autre décrit Jérusalem comme une enfant trouvée, élevée, épousée, puis infidèle, dénudée et livrée à ses amants. La métaphore du mariage est la plus employée du prophétisme pour dire l’alliance — et la plus difficile, parce qu’elle décrit aussi des châtiments conjugaux. Ce sous-module suit la métaphore et sa critique.

1. Les textes

TexteCe qu’il développe
Os 1-3Le mariage du prophète avec Gomer ; les trois enfants — Yizréel, Lo-Rouhama (« non aimée »), Lo-Ammi (« pas mon peuple ») ; le procès contre la mère ; puis le retournement : « je la séduirai, je la conduirai au désert et je parlerai à son cœur », et les fiançailles « pour toujours, dans la justice, le droit, la bonté et la miséricorde » (2,21-22)
Jr 2-3« Je me souviens de l’affection de ta jeunesse, de ton amour de fiancée, quand tu me suivais au désert » (2,2) ; puis l’accusation d’infidélité, la question du remariage après répudiation au regard de Dt 24,1-4, et l’appel au retour
Ez 16Le chapitre le plus long et le plus violent : l’enfant abandonnée dans son sang, recueillie, parée, épousée ; l’infidélité ; puis le rassemblement des amants, la mise à nu, la lapidation ; et enfin l’alliance éternelle rétablie, avec Sodome et Samarie rendues sœurs de Jérusalem
Ez 23Ohola et Oholiba, les deux sœurs, Samarie et Jérusalem ; le langage est cru et explicite
Is 50,1 ; 54,4-8 ; 62,4-5Le retournement de la métaphore : « où est la lettre de divorce de votre mère ? » ; « ton créateur est ton époux » ; « comme un jeune homme épouse une vierge, tes fils t’épouseront »
Ml 2,10-16La trahison de « la femme de ta jeunesse » est mise en parallèle avec l’infidélité à l’alliance

La structure commune. Trois moments : un passé idéal — les fiançailles au désert —, une infidélité présente, une restauration promise. La métaphore sert à dire que l’alliance est exclusive, qu’elle engage l’affection et non seulement le droit, et qu’elle peut être blessée sans être détruite.

Les apparitions

LivreRéférences
Shir ha-ChirimCt 1-8
Trei AsarOs 1-3
YehezqelEz 16 ; 23
YirmeyahouJr 2,2 ; 3
YeshayahouIs 54 ; 62,4-5

2. Le dossier historico-critique

L’origine. La métaphore naît probablement dans le contexte de la polémique contre les cultes cananéens : « se prostituer après d’autres dieux » est une expression fréquente (Ex 34,15-16 ; Dt 31,16 ; Jg 2,17). Le culte de Baal comportait des éléments de fécondité, et le vocabulaire de l’infidélité conjugale s’y applique naturellement. Les hypothèses sur une « prostitution sacrée » généralisée sont en revanche aujourd’hui fortement contestées : les données textuelles invoquées sont minces et souvent mal interprétées.

Le droit. La métaphore emprunte au droit matrimonial réel : la procédure de divorce, la mise à nu comme sanction — attestée dans des contrats et des textes assyriens —, le retour interdit après un remariage (Dt 24,1-4), point que Jr 3,1 invoque expressément pour souligner que Dieu fait ce que la loi interdit à un homme.

La question du genre. Depuis une quarantaine d’années, les lectures féministes — juives et chrétiennes — ont montré que la métaphore assigne systématiquement à Dieu la position du mari et à Israël celle de l’épouse fautive, et que les textes d’Ézéchiel décrivent des violences conjugales attribuées à Dieu. Le débat porte sur ce qu’il faut en faire : lire la métaphore dans son contexte sans la reconduire, l’écarter de l’usage liturgique, ou en faire une occasion d’examiner les représentations qu’elle véhicule. Les trois positions sont défendues, y compris à l’intérieur du judaïsme.

3. La tradition

La lecture targumique. Le targum Jonathan traduit systématiquement les images conjugales en termes d’alliance et de loi : l’infidélité devient l’idolâtrie, le mariage devient l’engagement au Sinaï. Il neutralise ainsi une part de la charge érotique et de la violence.

Le Sinaï comme mariage. Le midrash développe : le Sinaï est le jour des noces, la Torah le contrat, Moïse le garant, et le veau d’or l’infidélité de la nuit de noces (Chemot Rabba 41-43 ; Pesiqta de-Rav Kahana). Chavouot devient une fête nuptiale, et plusieurs communautés lisent à cette occasion un ketouba poétique entre Dieu et Israël, composé par Israël Najara au XVIe siècle.

Le Cantique. L’allégorie du Cantique comme dialogue de Dieu et d’Israël s’inscrit dans cette lignée : elle prolonge la métaphore prophétique en en retenant le versant amoureux plutôt que le versant accusateur. Le module Shir ha-Chirim traite le dossier de l’allégorie proprement dite.

Les tefillin. Le verset des fiançailles d’Osée (2,21-22) est récité chaque matin en enroulant la lanière autour du doigt, comme on passe un anneau. Le geste fait de la prière quotidienne un renouvellement des fiançailles, et il est l’un des plus commentés de la piété juive.

La Chekhina. La kabbale déplace la métaphore à l’intérieur du divin : la dernière sefira, nommée au féminin, est l’épouse, et l’exil est sa séparation d’avec l’époux ; chaque acte accompli vise à les réunir. La formule d’intention — « pour l’union du Saint béni soit-il et de sa Chekhina » — précède l’accomplissement des commandements dans les rites kabbalistiques. Le chabbat est décrit comme le moment de cette union, d’où l’accueil de la « fiancée » le vendredi soir.

4. Réception chrétienne

ÉlémentLecture chrétienneLecture juiveEffets et état du dossier
L’épouseL’Église est l’épouse du Christ (2 Co 11,2 ; Ep 5,25-32 ; Ap 21,2.9). Ep 5 tire de la métaphore des prescriptions sur les époux réels, ce qui a eu des conséquences considérables sur le droit et la morale matrimoniale occidentaleIsraël est l’épouse ; la métaphore n’a pas produit de droit matrimonial dérivé, le droit juif du mariage ayant ses sources propresDifférence structurelle : la même image est restée théologique d’un côté et a fondé des normes de l’autre
La répudiationUne lecture ancienne a soutenu que l’épouse infidèle avait été répudiée et remplacée — l’Église prenant la place d’IsraëlIs 50,1 répond d’avance : « où est la lettre de divorce de votre mère ? » ; et Os 2 promet des fiançailles « pour toujours »C’est l’une des formes les plus anciennes de l’argument de substitution, et le corpus prophétique contient sa réfutation
Ez 16 et 23Ces chapitres ont été peu lus en chaire, et ils sont absents de la plupart des lectionnairesEz 16 est la haftara de la section Chemot dans certains rites ; d’autres l’évitent. La Mishna mentionne des passages qu’on lit sans traduire en public (m. Meguila 4,10)Les deux traditions ont pratiqué une forme d’évitement liturgique de ces chapitres, par des moyens différents

La mahloket

La métaphore conjugale est-elle tenable ?

Elle dit l’exclusivité de l’alliance et l’affection qui la porte ; elle met aussi Dieu en position de mari et Israël en position d’épouse fautive, et Ézéchiel décrit des châtiments dont il faut nommer la nature. La question posée aux sept voix : que faire d’une image devenue difficile ?

Le Beit Midrash classique

La métaphore n’est jamais isolée : chaque fois qu’un prophète accuse, il finit par promettre. Osée va jusqu’aux noms de malédiction et se conclut par des fiançailles éternelles ; Isaïe demande où est la lettre de divorce et répond qu’il n’y en a pas. Le targum, de son côté, a traduit ces images en termes d’alliance. La tradition a donc lu le versant accusateur à la lumière du versant de restauration.

Orthodoxie moderne

Il faut distinguer deux choses. La métaphore dit quelque chose d’irremplaçable : l’alliance n’est pas un contrat mais un lien qui engage l’affection, et l’infidélité y fait mal. Mais Ez 16 et 23 décrivent des violences, et l’orthodoxie moderne n’a pas à les présenter comme un modèle : ce sont des images empruntées au droit de leur temps. Enseigner le contexte n’est pas édulcorer ; c’est éviter que le texte dise ce qu’il ne dit pas.

Monde haredi et litvak

Ces chapitres sont Écriture, et on les étudie. La Mishna prévoit déjà que certains passages se lisent sans être traduits en public : la tradition a organisé leur transmission avec prudence, sans les retirer. Ce que la métaphore enseigne pratiquement, c’est la gravité de l’idolâtrie — le prophète emploie l’image la plus douloureuse qu’il connaisse pour dire ce que c’est que d’abandonner l’alliance.

Hassidisme

La kabbale a déplacé la métaphore : l’époux et l’épouse sont deux aspects du divin, et l’exil est leur séparation. Chaque commandement vise leur union, et le chabbat en est le moment. Dans cette lecture, la femme n’est plus l’accusée : elle est la présence divine elle-même, exilée avec son peuple. Le hassidisme a fait de cette union le sens de la vie religieuse ordinaire.

Massorti

Historiquement, la métaphore naît dans la polémique contre les cultes cananéens et emprunte au droit matrimonial de son temps, y compris ses sanctions. Le judaïsme massorti tient qu’il faut dire les deux choses : la fécondité de l’image pour penser l’alliance, et le fait qu’elle véhicule une asymétrie que nous ne pouvons pas reconduire. Les travaux des vingt dernières années ont rendu cette double lecture incontournable.

Réformé et libéral

Le judaïsme réformé a agi sur la liturgie : certaines communautés ont modifié ou écarté des lectures, d’autres les lisent en les commentant explicitement. Le mouvement estime qu’une image qui décrit une violence conjugale attribuée à Dieu ne peut pas être transmise sans un mot. Il retient en revanche Osée 2,21-22, récité chaque matin avec les tefillin, comme le sommet de la métaphore : un engagement dans la justice, le droit et la bonté.

Monde séfarade et mizrahi

La tradition séfarade a produit le ketouba de Chavouot, contrat de mariage poétique entre Dieu et Israël, chanté dans de nombreuses communautés. C’est la forme la plus aboutie de la métaphore : non une accusation, mais un acte juridique de joie. Israël Najara, qui l’a composée à Safed, écrivait aussi des poèmes d’amour sur des airs profanes, ce qu’on lui a reproché. La métaphore fonctionne dans les deux sens.

Où en est la discussion

La métaphore est reçue avec ses difficultés. La voix classique lit l’accusation à la lumière de la restauration promise et rappelle le travail du targum. L’orthodoxie moderne distingue ce que l’image dit de l’alliance et ce qu’elle emprunte au droit de son temps. La voix haredi rappelle l’usage de lire sans traduire et la gravité visée. Le hassidisme et la kabbale déplacent le féminin vers la présence divine exilée. La voix massorti tient les deux lectures ensemble. La voix réformée agit sur la liturgie et retient le verset des fiançailles. La voix séfarade rappelle le contrat de mariage de Chavouot. Justin note que sa tradition a tiré de la même image des normes matrimoniales, et l’a employée pour l’argument de la répudiation.

Hypothèses de travail — mémoire et thèse

Quatre pistes formulées de manière falsifiable.

H1. L’origine de la métaphore

  • Doctorat
  • Histoire des religions
  • 3-4 ans

Hypothèse. La métaphore conjugale se constitue chez Osée à partir du vocabulaire de la « prostitution après d’autres dieux » et non d’une pratique cultuelle de prostitution sacrée, dont les attestations sont insuffisantes.

État de la question
La thèse de la prostitution sacrée est aujourd’hui largement critiquée, notamment depuis les travaux de Westenholz et de Budin.
Corpus
Os 1-3 ; Ex 34,15-16 ; Dt 31,16 ; Jg 2,17 ; sources mésopotamiennes sur les prêtresses ; Hérodote I, 199.
Méthode
Réexaminer les attestations invoquées pour la prostitution sacrée.

Ce qui la réfuterait : Des attestations claires de la pratique dans le Levant de l’âge du Fer.

H2. Jr 3,1 et Dt 24,1-4

  • Master
  • Droit biblique
  • 12-18 mois

Hypothèse. Jr 3,1 cite la règle de Dt 24,1-4 comme une norme connue et en tire un argument a fortiori, ce qui atteste l’existence de cette règle avant la mise en forme du Deutéronome.

État de la question
La citation est reconnue ; sa portée chronologique est discutée.
Corpus
Jr 3,1-5 ; Dt 24,1-4 ; contrats de divorce d’Éléphantine ; lois assyriennes moyennes.
Méthode
Comparer la formulation de la citation et celle du code.

Ce qui la réfuterait : Une dépendance de Jr 3,1 à la forme actuelle du Deutéronome.

H3. Le traitement liturgique d’Ez 16

  • Master
  • Liturgie
  • 12-18 mois

Hypothèse. Les rites qui retiennent Ez 16 comme haftara et ceux qui l’écartent se répartissent selon des traditions géographiques identifiables, et la règle de m. Meguila 4,10 s’y applique diversement.

État de la question
Les usages divergent ; leur cartographie n’a pas été établie.
Corpus
m. Meguila 4,10 ; b. Meguila 25a-b ; listes de haftarot de la Genizah ; rites ashkénaze, séfarade, yéménite, italien.
Méthode
Recenser les usages par rite et par époque.

Ce qui la réfuterait : Une répartition indépendante des traditions géographiques.

H4. Le ketouba de Chavouot

  • Master
  • Liturgie / poésie
  • 12-18 mois

Hypothèse. Le contrat de mariage poétique d’Israël Najara emprunte sa forme aux contrats réels de son temps, et sa diffusion suit les réseaux de la kabbale de Safed.

État de la question
Le texte est édité ; sa diffusion n’a pas été retracée.
Corpus
Ketouba de Najara ; contrats de mariage ottomans du XVIe siècle ; rituels séfarades et orientaux ; piyyoutim de Chavouot.
Méthode
Comparer les formules juridiques et retracer les attestations.

Ce qui la réfuterait : Une forme indépendante des contrats réels.

Bibliographie sélective

Études

  • Baumann, Gerlinde. Love and Violence: Marriage as Metaphor. Collegeville : Liturgical Press, 2003.
  • Budin, Stephanie L. The Myth of Sacred Prostitution in Antiquity. Cambridge : Cambridge University Press, 2008.
  • Exum, J. Cheryl. Plotted, Shot, and Painted. Sheffield : Sheffield Academic Press, 1996.
  • Moughtin-Mumby, Sharon. Sexual and Marital Metaphors in Hosea, Jeremiah, Isaiah and Ezekiel. Oxford : Oxford University Press, 2008.
  • Schäfer, Peter. Mirror of His Beauty. Princeton : Princeton University Press, 2002.

Voir aussi