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V. Temps et vie

Le cycle de vie

De la circoncision au kaddich : les rites de passage et leurs sources

De la circoncision au kaddich, la vie juive est jalonnée de rites qui marquent l’entrée dans l’alliance, l’âge des commandements, le mariage et la mort. Aucun n’est un sacrement au sens chrétien : ils ne confèrent pas l’appartenance, qui vient de la naissance ou de la conversion, mais ils la manifestent et l’engagent. Ce module les présente dans l’ordre de la vie, avec leurs sources, leurs variations selon les communautés et les courants, et leurs adaptations en Suisse. Le module d’ensemble Calendrier, fêtes, prière en donne une vue plus brève.

1. La naissance

La circoncision. La brit mila, « alliance de la circoncision », est pratiquée le huitième jour après la naissance d’un garçon (Gn 17,12 ; Lv 12,3), même un chabbat ou un Yom Kippour, sauf raison de santé, qui la fait différer. Elle est accomplie par un mohel, souvent en présence d’une assemblée.

Plusieurs débats accompagnent la pratique. Le premier porte sur la metsitsa, aspiration du sang par la bouche, abandonnée dans la plupart des communautés au XIXe siècle pour des raisons sanitaires. Le second porte sur la circoncision elle-même, contestée au nom de l’intégrité corporelle de l’enfant. Un tribunal de Cologne l’a jugée illicite en 2012, et le Parlement allemand a adopté quelques mois plus tard une loi qui l’autorise expressément.

La naissance d’une fille. La tradition marque la naissance d’une fille par l’annonce de son nom à la synagogue, lors de la montée du père à la Torah. Les séfarades célèbrent le zeved ha-bat, « don de la fille », avec la lecture du Cantique (2,14). Le judaïsme libéral et une partie de l’orthodoxie moderne ont développé depuis les années 1970 des cérémonies d’accueil, souvent appelées simhat bat.

Le rachat du premier-né. Le pidyon ha-ben est accompli au trente et unième jour pour un premier-né mâle de sa mère, né par voie naturelle, dont le père et la mère ne sont pas de famille sacerdotale ou lévitique (Nb 18,15-16). Le père remet à un kohen cinq sicles d’argent, aujourd’hui cinq pièces d’argent.

La première coupe. Dans les communautés hassidiques et dans une partie du monde séfarade, les cheveux d’un garçon ne sont coupés qu’à trois ans, lors de l’upsherin ou halaqa. L’usage, dont les sources sont kabbalistiques, est lié au pèlerinage de Méron à Lag ba-Omer.

2. L’âge des commandements

La bar mitsva. Un garçon devient « fils du commandement », bar mitsva, à treize ans et un jour : il est désormais tenu d’observer les commandements et compte dans le quorum de prière. La Mishna fixe cet âge (m. Avot 5,21), et le Midrash le rattache à Lévi, qui avait treize ans quand il prit les armes à Sichem. La cérémonie — montée à la Torah, lecture de la haftara, discours — n’est attestée qu’à la fin du Moyen Âge en Ashkenaz. Ce qui compte en halakha est l’âge, non la fête.

La bat mitsva. Une fille devient majeure à douze ans. La première célébration publique moderne est celle de Judith Kaplan, fille de Mordecai Kaplan, le 18 mars 1922 à New York. La bat mitsva est aujourd’hui générale dans les courants libéraux et massorti, où la jeune fille lit la Torah. Dans l’orthodoxie, elle prend des formes variées : discours, étude, fête, sans montée à la Torah dans la plupart des communautés.

L’éducation. L’obligation d’enseigner la Torah à ses enfants (Dt 6,7) a produit, dans le monde ashkénaze, le heder, école élémentaire où l’on apprenait à lire l’hébreu à partir de trois ou quatre ans. La yechiva lui faisait suite pour les garçons. L’éducation des filles s’est développée plus tard, notamment avec le mouvement Beth Jacob fondé par Sarah Schenirer à Cracovie en 1917.

3. Le mariage

Deux actes. Le mariage juif comprend deux étapes, autrefois séparées d’un an et aujourd’hui accomplies dans la même cérémonie.

Le contrat. La ketouba, rédigée en araméen, énumère les obligations du mari envers sa femme et fixe une somme due en cas de divorce ou de veuvage. La tradition en attribue l’institution à Chimon ben Chetah (b. Chabbat 14b), dans le but de protéger la femme en rendant le divorce coûteux. Les ketoubot décorées sont un genre artistique, particulièrement en Italie.

Le verre brisé. À la fin de la cérémonie, le marié brise un verre. Le Talmud raconte qu’un maître brisa une coupe précieuse au milieu d’un festin pour tempérer la joie (b. Berakhot 30b-31a). L’usage a été rattaché au souvenir de la destruction de Jérusalem.

Les unions interdites. La halakha interdit le mariage entre proches parents (Lv 18), entre un kohen et une divorcée ou une convertie, et entre un juif et une non-juive, ce dernier mariage étant sans effet en halakha. L’enfant né d’une union adultère ou incestueuse est un mamzer et ne peut épouser qu’un autre mamzer ou un converti. C’est l’une des questions les plus douloureuses de la halakha contemporaine.

La Suisse. Le Code civil suisse interdit de célébrer un mariage religieux avant le mariage civil (art. 97, al. 3). Les rabbins en Suisse célèbrent donc la houppa après le passage à l’état civil.

4. Le divorce et le lévirat

Le guet. Le divorce est permis par la Torah (Dt 24,1-4). Il s’accomplit par la remise d’un acte écrit, le guet, du mari à la femme, devant un tribunal rabbinique. Beit Chammaï ne l’admettait qu’en cas d’inconduite ; Beit Hillel, « même si elle a brûlé son plat » ; R. Akiva, « même s’il en a trouvé une plus belle » (m. Guittin 9,10). La halakha suit Beit Hillel.

Les ordonnances de Rabbénou Guerchom. Vers l’an mil, Guerchom de Mayence interdit la polygamie et le divorce sans le consentement de la femme. Ces taqqanot ont été reçues en Ashkenaz. Elles ne l’ont pas toujours été dans les communautés d’Orient, où la polygamie, rare, a subsisté jusqu’au XXe siècle.

L’agouna. Puisque seul le mari peut remettre le guet, une femme dont le mari a disparu ou refuse le divorce reste « enchaînée », agouna, et ne peut se remarier. Les solutions proposées — contrats prénuptiaux, sanctions, annulation rétroactive — sont exposées dans le module La halakha. Le mouvement massorti a ajouté à la ketouba une clause, dite de Lieberman (1954), par laquelle les époux s’engagent à comparaître devant un tribunal rabbinique.

Le lévirat. Quand un homme meurt sans enfant, son frère doit épouser la veuve, le yiboum, ou s’en libérer par la cérémonie du halitsa, où la veuve lui retire une sandale (Dt 25,5-10). Le monde ashkénaze a imposé la halitsa ; certaines communautés d’Orient ont pratiqué le lévirat jusqu’à l’époque moderne. En Israël, le Grand Rabbinat a fixé en 1950 la halitsa comme seule voie.

5. La mort et le deuil

Les derniers moments. Le mourant récite, s’il le peut, une confession (vidouï) et le Chema. On ne doit rien faire qui hâte la mort.

La société sainte. La hevra qaddicha, confrérie qui prépare le corps et assure l’enterrement, est l’institution communautaire la plus prestigieuse. La confrérie de Prague, au XVIe siècle, est devenue un modèle pour l’Europe. Le corps est lavé (tahara), revêtu d’un linceul simple (takhrikhim), identique pour tous, et placé dans un cercueil sans ornement quand le cercueil est en usage.

L’enterrement. Il a lieu le plus tôt possible (Dt 21,23). L’incinération est interdite par l’orthodoxie. Les proches déchirent leur vêtement, la qeria. L’usage de jeter de la terre sur le cercueil marque la participation de la communauté. Le cimetière, « la maison de vie » (beit hayyim), est inviolable, et les tombes ne sont pas réutilisées.

Les étapes du deuil.

PériodeNomPratique
Entre la mort et l’enterrementAninoutLe proche, onen, est dispensé des commandements positifs pour s’occuper du défunt
Sept joursChiv’aLes endeuillés restent à la maison, assis bas, et reçoivent les visites ; on y prie en communauté
Trente joursChelochimRestrictions sur les fêtes, la musique, le rasage
Onze moisRécitation du kaddich par l’enfant du défunt, pour un parent
Un anFin du deuil pour un parent ; pose de la pierre tombale
Chaque annéeYahrzeit (ashk.), HazkaraAnniversaire du décès : bougie, kaddich, étude

Le kaddich. Prière araméenne de sanctification du Nom, qui ne parle pas de la mort. Son association au deuil est médiévale et s’appuie sur un récit attribué à R. Akiva (voir l’hypothèse du module Calendrier, fêtes, prière). Dans l’orthodoxie, il est dit par les hommes ; les courants libéraux et une part croissante de l’orthodoxie moderne admettent que les femmes le récitent.

La Suisse. Les législations cantonales limitent souvent la durée des concessions funéraires, ce qui entre en conflit avec l’inviolabilité des tombes. Les communautés y ont répondu par des cimetières propres. Le cimetière d’Endingen-Lengnau, créé en 1750, est l’un des plus anciens cimetières juifs de Suisse en usage. Le cimetière israélite de Veyrier, à la frontière genevoise, est souvent cité comme exemple d’adaptation à ces contraintes.

6. Les courants et les rites

Les rites de passage sont le lieu où les différences entre courants sont les plus visibles pour les familles.

La mahloket

Qui est juif ?

Chaque rite de passage suppose une réponse à cette question : qui reçoit la circoncision, qui est appelé à la Torah, qui peut se marier sous la houppa, qui sera enterré dans le cimetière. Les réponses divergent, et les divergences ont des conséquences concrètes pour des familles entières. La question posée aux sept voix : qu’est-ce qui fait qu’une personne est juive ?

Le Beit Midrash classique

Est juif celui qui est né d’une mère juive ou qui s’est converti selon la halakha (m. Qiddouchin 3,12 ; b. Qiddouchin 68b). Le statut est indélébile : un juif qui se convertit à une autre religion reste juif, « Israël, bien qu’il ait péché, reste Israël » (b. Sanhédrin 44a). La transmission par la mère est une règle de la Mishna, et aucun tribunal n’a l’autorité de la changer.

Orthodoxie moderne

La règle matrilinéaire est obligatoire, et la conversion reste la voie pour les enfants de pères juifs. L’orthodoxie moderne a cependant un devoir particulier envers ces familles : faciliter les conversions sincères, accueillir les enfants dans les écoles, et chercher des voies dans les limites de la halakha. L’affaire du frère Daniel — Oswald Rufeisen, juif converti au catholicisme, à qui la Cour suprême d’Israël refusa en 1962 le bénéfice de la loi du retour — montre que l’État lui-même distingue l’appartenance religieuse et l’appartenance nationale.

Monde haredi et litvak

La règle est simple et elle ne se discute pas : la mère ou la conversion selon la halakha, devant un tribunal reconnu, avec l’engagement d’observer les commandements. Les conversions sans cet engagement ne sont pas valides, et les conversions non orthodoxes ne le sont pas non plus. La rigueur protège les familles de découvrir, une génération plus tard, que leurs enfants ne peuvent pas se marier.

Hassidisme

L’âme juive, la nechama, est ce qui fait le juif, et elle peut se trouver chez celui qui ne le sait pas. Le Talmud dit que les âmes des convertis futurs étaient présentes au Sinaï (b. Chevouot 39a). Le converti ne devient pas juif de l’extérieur : il retrouve ce qu’il était. La règle de la halakha est la voie par laquelle cette réalité se manifeste.

Massorti

Le mouvement massorti maintient la règle matrilinéaire. Il s’est opposé à la décision réformée de 1983, parce qu’elle crée deux peuples juifs qui ne peuvent plus se marier entre eux. Il reconnaît la conversion comme voie d’entrée et la pratique selon la halakha, avec des tribunaux propres, dont l’orthodoxie ne reconnaît pas les décisions. La question est donc aussi celle de la reconnaissance entre courants.

Réformé et libéral

La Conférence centrale des rabbins américains a décidé en 1983 qu’un enfant d’un seul parent juif, père ou mère, est présumé juif s’il est élevé dans le judaïsme et le manifeste par des actes. La décision répond à la réalité des familles mixtes, et elle rend à la transmission par le père la place qu’elle avait dans la Bible, où les enfants de Joseph ou de Moïse, nés de mères étrangères, appartiennent au peuple. Le mouvement libéral européen a adopté des positions proches, avec des nuances.

Monde séfarade et mizrahi

Le Grand Rabbinat d’Israël, où la tradition séfarade a une place majeure, applique la règle matrilinéaire et contrôle les conversions reconnues par l’État. Ovadia Yossef a pris des positions à la fois rigoureuses et accueillantes : il a reconnu le judaïsme des Beta Israël d’Éthiopie en 1973, ouvrant la voie à leur immigration. La tradition séfarade sait que l’appartenance a pu être perdue ou cachée pendant des siècles, et elle se souvient des conversos.

Où en est la discussion

La règle classique — mère juive ou conversion selon la halakha — est tenue par la voix classique, l’orthodoxie moderne, la voix haredi, la voix massorti et la voix séfarade, qui divergent sur la reconnaissance des conversions. La voix réformée admet depuis 1983, en Amérique, la transmission par l’un ou l’autre parent si l’enfant est élevé dans le judaïsme. Le hassidisme situe l’appartenance dans l’âme. L’affaire Rufeisen montre que l’État d’Israël distingue la définition religieuse et la définition nationale. La question engage l’unité du peuple : c’est l’argument de la voix massorti contre la décision de 1983, et celui de la voix haredi en faveur de la rigueur.

Hypothèses de travail — mémoire et thèse

Cinq pistes formulées de manière falsifiable. Les rites de passage sont documentés par des sources très diverses — registres, contrats, pierres tombales, livres de coutumes — qui se prêtent à l’étude quantitative.

H1. La bar mitsva en Ashkenaz médiéval

  • Doctorat
  • Histoire sociale
  • 3-4 ans

Hypothèse. La cérémonie de bar mitsva comme fête publique apparaît en Ashkenaz au XVe siècle et se diffuse ensuite vers le monde séfarade, où elle n’est pas attestée avant le XVIe siècle.

État de la question
Ivan Marcus a étudié les rites de l’enfance ; la chronologie de la diffusion reste discutée.
Corpus
Livres de coutumes ashkénazes (Maharil) ; responsa ; mémoires ; sources séfarades et italiennes.
Méthode
Dater les premières attestations dans chaque aire.

Ce qui la réfuterait : Une attestation séfarade antérieure aux sources ashkénazes.

H2. Les ketoubot italiennes

  • Master
  • Histoire de l’art / histoire sociale
  • 12-18 mois

Hypothèse. Les montants et les clauses des ketoubot italiennes des XVIIe-XVIIIe siècles permettent de reconstituer une hiérarchie sociale des communautés, corrélée au décor.

État de la question
Les ketoubot décorées sont étudiées comme objets d’art (Sabar) ; leur usage comme source sociale est moins développé.
Corpus
Collections de la Bibliothèque nationale d’Israël, du Jewish Theological Seminary et des musées juifs italiens.
Méthode
Coder les montants, les clauses et le décor, et tester leur corrélation.

Ce qui la réfuterait : Une absence de corrélation entre montant et décor.

H3. Le cimetière d’Endingen-Lengnau

  • Master
  • Épigraphie / histoire suisse
  • 12-18 mois

Hypothèse. Les inscriptions du cimetière d’Endingen-Lengnau permettent de reconstituer la démographie des deux communautés entre 1750 et 1866, et d’observer le passage de l’hébreu à l’allemand dans les épitaphes après l’émancipation.

État de la question
Le cimetière est inventorié ; l’analyse démographique et linguistique n’a pas été publiée en français.
Corpus
Inventaire des pierres tombales ; registres communaux ; archives d’État d’Argovie.
Méthode
Relever les dates, les âges et la langue des inscriptions.

Ce qui la réfuterait : Un passage à l’allemand indépendant de la date de 1866.

H4. La clause de Lieberman

  • Master
  • Halakha contemporaine
  • 12-18 mois

Hypothèse. La clause ajoutée à la ketouba massorti en 1954 a été rejetée par l’orthodoxie américaine pour des raisons de forme juridique plus que de fond, et des accords prénuptiaux orthodoxes ultérieurs en reprennent l’objectif.

État de la question
La clause et le prénuptial du Rabbinical Council of America sont connus ; leur comparaison est à faire.
Corpus
Texte de la clause ; débats de la Rabbinical Assembly ; responsa orthodoxes ; accord prénuptial du RCA.
Méthode
Comparer les argumentaires et les mécanismes juridiques.

Ce qui la réfuterait : Un rejet fondé sur des objections de fond sans équivalent dans les accords orthodoxes.

H5. Le kaddich des filles

  • Master
  • Histoire de la halakha
  • 12-18 mois

Hypothèse. La récitation du kaddich par une fille est attestée dans les sources ashkénazes du XVIIe siècle, et le refus qui domine ensuite repose sur un argument de convenance plus que sur un interdit.

État de la question
Le responsum de Yaïr Hayim Bacharach (Havvot Yaïr 222) est connu ; la série des sources a été rassemblée récemment.
Corpus
Havvot Yaïr 222 ; responsa ultérieurs ; témoignages et mémoires.
Méthode
Classer les arguments pour et contre dans chaque source.

Ce qui la réfuterait : Un interdit formel dans la majorité des sources.

Bibliographie sélective

Études

  • Goldberg, Sylvie-Anne. Les deux rives du Yabbok : la maladie et la mort dans le judaïsme ashkénaze. Paris : Cerf, 1989.
  • Hoffman, Lawrence A. Covenant of Blood: Circumcision and Gender in Rabbinic Judaism. Chicago : University of Chicago Press, 1996.
  • Lamm, Maurice. The Jewish Way in Death and Mourning. New York : Jonathan David, 1969.
  • Marcus, Ivan G. The Jewish Life Cycle: Rites of Passage from Biblical to Modern Times. Seattle : University of Washington Press, 2004.
  • Satlow, Michael L. Jewish Marriage in Antiquity. Princeton : Princeton University Press, 2001.
  • Cohen, Shaye J. D. The Beginnings of Jewishness. Berkeley : University of California Press, 1999.

Voir aussi