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III. Halakha

Les codes

Du Rif au Choulhan Aroukh et au-delà : fixer la règle sans figer la loi

Le Talmud discute, il ne conclut pas toujours. Pour savoir comment agir, les communautés ont eu besoin de livres qui disent la règle. Ces livres — les codes — ont été à la fois indispensables et contestés : chaque grande codification a été accusée de trahir la manière dont la halakha se forme. Ce module retrace cette histoire, de Babylone au XXe siècle. Le module d’ensemble La halakha la situe parmi les sources du droit juif.

1. Le problème de la décision

Un Talmud ouvert. Le Talmud de Babylone rapporte des controverses qu’il ne tranche pas toujours, et quand il tranche, la décision est dispersée dans des milliers de pages. Les Gueonim ont formulé des règles de décision générales :

Ces règles ne suffisent pas à tout régler.

Deux besoins contradictoires. Codifier, c’est rendre la halakha accessible et uniforme. C’est aussi couper la règle de sa source et de sa discussion, et risquer de figer ce qui vivait par le débat. Toute l’histoire des codes est traversée par cette tension.

2. Les premiers recueils

À l’époque des Gueonim, trois ouvrages ouvrent la voie.

Ces ouvrages résument la discussion talmudique et en retiennent la décision, sans la séparer entièrement de son contexte.

3. Le Rif

Isaac Alfassi (1013-1103), né près de Fès et établi à Lucena en Espagne à la fin de sa vie, compose les Hilkhot ha-Rif. C’est un « petit Talmud » : il reproduit les passages talmudiques qui ont une portée pratique, dans l’ordre des traités, en éliminant les discussions sans conséquence et en indiquant la décision. Son autorité a été immense, au point que Maïmonide dit n’avoir trouvé à le contredire que sur une trentaine de points. Le Rif est imprimé dans les éditions du Talmud, à la fin de chaque traité.

4. Le Michné Torah

Le projet. Maïmonide achève vers 1180, en Égypte, le Michné Torah, « répétition de la Torah », appelé aussi Yad ha-Hazaqa, « la main forte », parce qu’il compte quatorze livres (yad vaut quatorze). C’est la première codification complète de la halakha. Elle couvre aussi ce qui n’a plus d’application pratique, comme les sacrifices, le Temple ou la royauté.

Les choix. Quatre choix en font une œuvre sans équivalent.

Dans son introduction, il écrit qu’un lecteur n’aura plus besoin d’un autre livre que la Torah écrite et son code pour connaître toute la Loi orale.

La contestation. Cette phrase a provoqué la plus violente réaction de l’histoire des codes. Abraham ben David de Posquières, le Rabad, rédige des gloses critiques, les hassagot. Il reproche à Maïmonide d’avoir écrit sans citer ses sources, ce qui empêche de vérifier ses décisions et prive le lecteur de la possibilité d’une opinion différente. La critique porte sur la méthode plus que sur le contenu. Elle rejoint la controverse philosophique qui suivra (voir Maïmonide).

La réception. Le Michné Torah est devenu l’ouvrage de référence au Yémen et dans une grande partie de l’Orient. En Ashkenaz, il a été étudié et discuté, mais il n’a pas été reçu comme code. Les commentateurs ultérieurs — le Maguid Michné, le Kessef Michné de Karo — ont reconstitué les sources qu’il avait omises.

5. Les codes ashkénazes et le Tour

L’Ashkenaz a produit des recueils de décisions attachés au Talmud plutôt que des codes : le Mordekhaï, les décisions du Roch. Acher ben Yehiel, le Roch (vers 1250-1327), élève de Méïr de Rothenbourg, quitte l’Allemagne en 1303 et s’installe à Tolède, où il devient la principale autorité de Castille. Il transporte ainsi la méthode ashkénaze en Espagne.

Le Tour. Son fils Jacob ben Acher compose les Arba’a Tourim, « les quatre rangées ». La division en quatre parties est restée celle de toute la halakha ultérieure.

Le Tour laisse de côté ce qui ne s’applique pas après la destruction du Temple. Il donne les avis principaux avant de trancher, ce qui répond en partie à la critique adressée à Maïmonide.

6. Le Choulhan Aroukh

Joseph Karo (1488-1575), né en Espagne ou au Portugal, arrivé enfant dans l’Empire ottoman et établi à Safed, compose d’abord le Beit Yossef. C’est un vaste commentaire du Tour, qui remonte aux sources de chaque règle. Pour trancher, Karo suit en principe la majorité de trois autorités : le Rif, Maïmonide et le Roch.

Le code. Il en tire un abrégé, le Choulhan Aroukh, « la table dressée », imprimé à Venise en 1565. Il suit les quatre parties du Tour et énonce la règle sans discussion. Karo était aussi kabbaliste : un maguid céleste lui dictait, selon son journal mystique, des enseignements. R. J. Zwi Werblowsky en a fait l’étude classique.

La « nappe ». Le code de Karo suit majoritairement les usages séfarades, puisque deux de ses trois autorités sont séfarades. Moïse Isserles de Cracovie, le Rema (vers 1530-1572), rédige des gloses qui donnent l’usage ashkénaze partout où il diffère. Il les appelle la Mappa, « la nappe » posée sur « la table dressée ». Les deux ont été imprimés ensemble à partir de Cracovie, en 1569-1571. Le Choulhan Aroukh avec la Mappa est devenu le code commun de tout le judaïsme rabbinique, lu différemment par les séfarades, qui suivent Karo, et par les ashkénazes, qui suivent le Rema.

Les commentaires. Le code n’a pas mis fin à la discussion : il en est devenu le support. Les commentaires imprimés autour du texte sont devenus aussi importants que lui :

L’opposition. Salomon Louria, le Maharchal (1510-1574), refuse le principe même de ce code. Il rédige le Yam chel Chlomo, qui reprend chaque question à partir du Talmud, parce que la halakha doit être décidée sur la source et non sur un abrégé. Mordekhaï Jaffe compose le Levouch, code concurrent, plus développé. La réception du Choulhan Aroukh n’a été ni immédiate ni universelle ; elle s’est imposée au XVIIe siècle par la médiation des commentaires.

7. Les codes modernes

Les XVIIIe-XXe siècles produisent des codes nouveaux, qui réorganisent ou mettent à jour le Choulhan Aroukh.

Chez les séfarades et les orientaux, trois œuvres dominent.

CodeAuteur, lieu, dateOrganisationRéception
Hilkhot ha-RifIsaac Alfassi, Fès et Lucena, XIe s.Ordre du TalmudUniverselle ; imprimé avec le Talmud
Michné TorahMaïmonide, Fostat, vers 1180Quatorze livres thématiques, sans sourcesYémen et Orient ; contesté en Provence et en Ashkenaz
Arba’a TourimJacob ben Acher, Tolède, XIVe s.Quatre parties, avis principauxBase des codes ultérieurs
Choulhan Aroukh et MappaKaro, Safed ; Isserles, Cracovie ; 1565-1571Quatre parties du Tour, sans discussionCode commun depuis le XVIIe s., par les commentaires
Michna BerouraHafets Hayim, Radin, 1884-1907Commentaire d’Orah HayimRéférence ashkénaze pour le rituel
Yalqout YossefYitshaq Yossef, Jérusalem, depuis 1985Décisions d’Ovadia YossefRéférence séfarade en Israël, contestée par certains usages locaux

8. Les codes et les courants

Le judaïsme orthodoxe tient le Choulhan Aroukh et ses commentaires pour le cadre obligatoire de la pratique, tout en laissant ouvertes les questions nouvelles.

Le judaïsme massorti reconnaît la halakha comme obligatoire mais évolutive. Son Comité de la loi juive et des normes rédige des techouvot qui partent du code et le réinterprètent.

Le judaïsme réformé ne tient pas les codes pour obligatoires. Il a produit des guides de pratique, dont la série Gates of Mitzvah, qui proposent sans imposer.

Le droit israélien reconnaît la compétence des tribunaux rabbiniques en matière de mariage et de divorce, où le Choulhan Aroukh s’applique de fait. Le Michpat Ivri, mouvement juridique porté notamment par Menachem Elon, a cherché à intégrer la tradition juridique juive dans le droit de l’État.

La mahloket

Faut-il codifier la halakha ?

Un code rend la loi accessible et uniforme. Il la coupe aussi de ses sources et de ses désaccords, et il peut figer ce que le débat faisait vivre. Chaque grande codification a eu ses défenseurs et ses adversaires. La question posée aux sept voix : un code sert-il ou trahit-il la halakha ?

Le Beit Midrash classique

Le Rabad a posé l’objection décisive : un code sans sources ne permet pas au lecteur de vérifier ni de penser. Le Maharchal l’a reprise contre Karo. Mais les deux codes ont été reçus, et ils l’ont été à travers leurs commentaires, qui ont rétabli les sources et les controverses. La tradition a donc répondu en entourant le code d’une discussion. Le code n’est pas la fin de l’étude : il en est la table des matières.

Orthodoxie moderne

La Michna Beroura et l’Aroukh ha-Choulhan montrent que la codification peut rester vivante. L’un tranche selon la majorité des autorités, l’autre selon l’usage établi, et le lecteur voit la différence. Le code moderne ne dispense pas de consulter un rabbin, et les questions nouvelles — l’électricité, la médecine, l’État — se traitent par la responsa, en partant du code et non en s’y arrêtant.

Monde haredi et litvak

Le Choulhan Aroukh a été accepté par tout Israël, et cette acceptation lui donne son autorité. La décision ne se prend pas sur le Talmud seul : personne aujourd’hui n’a l’autorité de revenir directement aux sources contre les décisionnaires reçus. Le code protège la communauté contre les interprétations individuelles, et c’est pour cela que le Hafets Hayim a écrit la Michna Beroura.

Hassidisme

Chnéour Zalman a écrit son propre Choulhan Aroukh, à la demande de son maître, le Maguid de Mezeritch, pour que les hassidim aient une halakha claire. Le hassidisme n’a donc pas rejeté la codification : il en a produit une. Mais la halakha n’est pas le tout. Karo lui-même recevait un maguid céleste, et le code est l’ombre d’une réalité plus haute, qui se vit dans la prière et l’attachement.

Massorti

L’histoire montre que les codes ont été contestés et que leur autorité s’est construite par la réception. Aucun n’a été « donné ». Le mouvement massorti en tire que la halakha peut évoluer par la même voie, et que le code est un point de départ. Les techouvot de son comité partent du Choulhan Aroukh, discutent ses sources, et décident parfois autrement, en expliquant pourquoi.

Réformé et libéral

Le judaïsme réformé ne reconnaît pas l’autorité obligatoire des codes. Il reconnaît la valeur de la tradition, qu’il étudie, et il propose des guides de pratique qui laissent la décision à la conscience informée. La codification a été une réponse à un besoin d’uniformité qui ne correspond plus à la réalité des communautés modernes.

Monde séfarade et mizrahi

La codification est une œuvre séfarade : le Rif, Maïmonide, Karo. Le monde séfarade a préféré la clarté de la règle à la discussion infinie, et il en a tiré une grande unité de pratique. Ovadia Yossef a voulu rendre à Karo son autorité sur tous les séfarades. On lui a objecté la valeur des coutumes locales, marocaines ou yéménites. Le débat oppose deux fidélités séfarades : au code et à la communauté.

Où en est la discussion

Toutes les voix reconnaissent que la codification a été nécessaire et contestée. La voix classique et l’orthodoxie moderne montrent que la tradition a répondu en entourant les codes de commentaires. La voix haredi fait de l’acceptation par la communauté la source de l’autorité et une protection contre l’interprétation individuelle. Le hassidisme a produit son propre code et situe la loi sous une réalité plus haute. La voix massorti tient le code pour un point de départ, la voix réformée pour un guide. La voix séfarade rappelle que la codification est son œuvre, et qu’elle oppose aujourd’hui la fidélité au code et la fidélité aux usages locaux.

Hypothèses de travail — mémoire et thèse

Cinq pistes formulées de manière falsifiable. L’histoire des codes est bien connue dans ses grandes lignes ; les pistes portent sur la réception, où les sources sont abondantes et peu exploitées.

H1. La réception du Choulhan Aroukh en Pologne

  • Doctorat
  • Histoire de la halakha
  • 4-5 ans

Hypothèse. Le Choulhan Aroukh ne devient l’autorité de référence en Pologne qu’après 1640, par l’intermédiaire du Taz et du Chakh, et les responsa polonaises antérieures citent plus souvent le Tour et le Levouch.

État de la question
Edward Fram et Elchanan Reiner ont étudié la réception ; la mesure systématique des citations reste à faire.
Corpus
Responsa polonaises de 1565 à 1700 ; Taz ; Chakh ; Levouch ; base responsa de Bar-Ilan.
Méthode
Compter les citations de chaque code par décennie.

Ce qui la réfuterait : Une domination du Choulhan Aroukh dès les années 1570.

H2. Les hassagot du Rabad

  • Master
  • Histoire de la halakha
  • 12-18 mois

Hypothèse. La majorité des gloses du Rabad porte sur l’absence de sources ou sur la forme de la décision, et non sur le contenu halakhique.

État de la question
Isadore Twersky a étudié le Rabad ; la classification exhaustive des gloses n’est pas publiée en français.
Corpus
Hassagot ha-Rabad sur le Michné Torah ; Twersky, Rabad of Posquières (1962).
Méthode
Classer chaque glose selon qu’elle porte sur la méthode ou sur le fond.

Ce qui la réfuterait : Une majorité de gloses de fond.

H3. Le Qitsour Choulhan Aroukh et l’uniformisation

  • Master
  • Histoire sociale
  • 12-18 mois

Hypothèse. La diffusion massive du Qitsour après 1864 a réduit la diversité des usages ashkénazes locaux, ce que l’on peut mesurer par la disparition de coutumes régionales dans les livres de minhaguim.

État de la question
L’influence du Qitsour est souvent affirmée, rarement mesurée.
Corpus
Éditions du Qitsour ; livres de minhaguim régionaux avant et après 1864 ; responsa sur les usages locaux.
Méthode
Suivre des usages régionaux identifiés dans les sources avant et après la diffusion du Qitsour.

Ce qui la réfuterait : Une persistance des usages régionaux indépendante de la diffusion.

H4. Ovadia Yossef et les usages marocains

  • Doctorat
  • Halakha contemporaine
  • 4-5 ans

Hypothèse. Les décisions d’Ovadia Yossef contraires aux usages marocains se concentrent dans quelques domaines — liturgie, chabbat, cacherout —, et les rabbins marocains en Israël y ont répondu par une codification propre.

État de la question
Le conflit est connu ; la cartographie des points de divergence reste à établir.
Corpus
Yabia Omer ; Yalqout Yossef ; œuvres de Chalom Messas ; codifications marocaines contemporaines.
Méthode
Recenser les divergences et les classer par domaine.

Ce qui la réfuterait : Des divergences dispersées dans tous les domaines.

H5. Le maguid de Karo et le code

  • Doctorat
  • Histoire de la kabbale / halakha
  • 3-4 ans

Hypothèse. Les décisions halakhiques de Karo ne portent aucune trace des révélations consignées dans le Maguid Mecharim, ce qui confirme une séparation volontaire entre l’œuvre juridique et l’expérience mystique.

État de la question
Werblowsky a étudié le journal ; la confrontation systématique avec le code n’a pas été conduite.
Corpus
Maguid Mecharim ; Beit Yossef ; Choulhan Aroukh.
Méthode
Relever dans le journal les passages à portée halakhique et les confronter aux décisions.

Ce qui la réfuterait : Des décisions qui suivent des enseignements reçus du maguid.

Bibliographie sélective

Études

  • Elon, Menachem. Jewish Law: History, Sources, Principles. 4 vol. Philadelphie : Jewish Publication Society, 1994.
  • Fram, Edward. Ideals Face Reality: Jewish Law and Life in Poland, 1550-1655. Cincinnati : Hebrew Union College Press, 1997.
  • Lau, Benjamin. Mi-Maran ad Maran: Mishnato ha-hilkhatit shel ha-Rav Ovadia Yosef. Tel-Aviv : Yediot Aharonot, 2005.
  • Twersky, Isadore. Rabad of Posquières. Cambridge (Mass.) : Harvard University Press, 1962.
  • Twersky, Isadore. Introduction to the Code of Maimonides. New Haven : Yale University Press, 1980.
  • Twersky, Isadore. « The Shulhan Aruk: Enduring Code of Jewish Law ». Judaism 16 (1967) : 141-158.
  • Werblowsky, R. J. Zwi. Joseph Karo: Lawyer and Mystic. Oxford : Oxford University Press, 1962.

Voir aussi