Du Rif au Choulhan Aroukh et au-delà : fixer la règle sans figer la loi
Le Talmud discute, il ne conclut pas toujours. Pour savoir comment agir, les communautés ont eu besoin de livres qui disent la règle. Ces livres — les codes — ont été à la fois indispensables et contestés : chaque grande codification a été accusée de trahir la manière dont la halakha se forme. Ce module retrace cette histoire, de Babylone au XXe siècle. Le module d’ensemble La halakha la situe parmi les sources du droit juif.
1. Le problème de la décision
Un Talmud ouvert. Le Talmud de Babylone rapporte des controverses qu’il ne tranche pas toujours, et quand il tranche, la décision est dispersée dans des milliers de pages. Les Gueonim ont formulé des règles de décision générales :
la halakha suit Beit Hillel contre Beit Chammaï ;
elle suit R. Akiva contre un collègue ;
elle suit Rav en matière rituelle et Chmouel en matière civile ;
à partir d’une certaine génération, elle suit le dernier avis, hilkheta ke-batraï.
Ces règles ne suffisent pas à tout régler.
Deux besoins contradictoires. Codifier, c’est rendre la halakha accessible et uniforme. C’est aussi couper la règle de sa source et de sa discussion, et risquer de figer ce qui vivait par le débat. Toute l’histoire des codes est traversée par cette tension.
2. Les premiers recueils
À l’époque des Gueonim, trois ouvrages ouvrent la voie.
Les Cheïltot de Rav Ahaï de Chabha (VIIIe siècle) sont des sermons halakhiques organisés selon les sections de la Torah.
Les Halakhot Pessouqot sont attribuées à l’école de Yehoudaï Gaon.
Les Halakhot Guedolot sont attribuées à Chimon Qayyara (IXe siècle). Elles contiennent aussi une des premières énumérations des 613 commandements.
Ces ouvrages résument la discussion talmudique et en retiennent la décision, sans la séparer entièrement de son contexte.
3. Le Rif
Isaac Alfassi (1013-1103), né près de Fès et établi à Lucena en Espagne à la fin de sa vie, compose les Hilkhot ha-Rif. C’est un « petit Talmud » : il reproduit les passages talmudiques qui ont une portée pratique, dans l’ordre des traités, en éliminant les discussions sans conséquence et en indiquant la décision. Son autorité a été immense, au point que Maïmonide dit n’avoir trouvé à le contredire que sur une trentaine de points. Le Rif est imprimé dans les éditions du Talmud, à la fin de chaque traité.
4. Le Michné Torah
Le projet. Maïmonide achève vers 1180, en Égypte, le Michné Torah, « répétition de la Torah », appelé aussi Yad ha-Hazaqa, « la main forte », parce qu’il compte quatorze livres (yad vaut quatorze). C’est la première codification complète de la halakha. Elle couvre aussi ce qui n’a plus d’application pratique, comme les sacrifices, le Temple ou la royauté.
Les choix. Quatre choix en font une œuvre sans équivalent.
Il écrit en hébreu mishnique et non en araméen ni en arabe, pour être lu de tous.
Il organise la matière par thèmes et non selon l’ordre du Talmud.
Il donne la décision sans citer les sources ni les controverses.
Il ouvre le code par la connaissance de Dieu : les fondements de la Torah et l’éthique précèdent le droit.
Dans son introduction, il écrit qu’un lecteur n’aura plus besoin d’un autre livre que la Torah écrite et son code pour connaître toute la Loi orale.
La contestation. Cette phrase a provoqué la plus violente réaction de l’histoire des codes. Abraham ben David de Posquières, le Rabad, rédige des gloses critiques, les hassagot. Il reproche à Maïmonide d’avoir écrit sans citer ses sources, ce qui empêche de vérifier ses décisions et prive le lecteur de la possibilité d’une opinion différente. La critique porte sur la méthode plus que sur le contenu. Elle rejoint la controverse philosophique qui suivra (voir Maïmonide).
La réception. Le Michné Torah est devenu l’ouvrage de référence au Yémen et dans une grande partie de l’Orient. En Ashkenaz, il a été étudié et discuté, mais il n’a pas été reçu comme code. Les commentateurs ultérieurs — le Maguid Michné, le Kessef Michné de Karo — ont reconstitué les sources qu’il avait omises.
5. Les codes ashkénazes et le Tour
L’Ashkenaz a produit des recueils de décisions attachés au Talmud plutôt que des codes : le Mordekhaï, les décisions du Roch. Acher ben Yehiel, le Roch (vers 1250-1327), élève de Méïr de Rothenbourg, quitte l’Allemagne en 1303 et s’installe à Tolède, où il devient la principale autorité de Castille. Il transporte ainsi la méthode ashkénaze en Espagne.
Le Tour. Son fils Jacob ben Acher compose les Arba’a Tourim, « les quatre rangées ». La division en quatre parties est restée celle de toute la halakha ultérieure.
Orah Hayim : la prière, le chabbat, les fêtes.
Yoré Dea : les interdits, dont la cacherout et le deuil, la conversion, les vœux.
Even ha-Ezer : le mariage et le divorce.
Hochen Michpat : le droit civil et la procédure.
Le Tour laisse de côté ce qui ne s’applique pas après la destruction du Temple. Il donne les avis principaux avant de trancher, ce qui répond en partie à la critique adressée à Maïmonide.
6. Le Choulhan Aroukh
Joseph Karo (1488-1575), né en Espagne ou au Portugal, arrivé enfant dans l’Empire ottoman et établi à Safed, compose d’abord le Beit Yossef. C’est un vaste commentaire du Tour, qui remonte aux sources de chaque règle. Pour trancher, Karo suit en principe la majorité de trois autorités : le Rif, Maïmonide et le Roch.
Le code. Il en tire un abrégé, le Choulhan Aroukh, « la table dressée », imprimé à Venise en 1565. Il suit les quatre parties du Tour et énonce la règle sans discussion. Karo était aussi kabbaliste : un maguid céleste lui dictait, selon son journal mystique, des enseignements. R. J. Zwi Werblowsky en a fait l’étude classique.
La « nappe ». Le code de Karo suit majoritairement les usages séfarades, puisque deux de ses trois autorités sont séfarades. Moïse Isserles de Cracovie, le Rema (vers 1530-1572), rédige des gloses qui donnent l’usage ashkénaze partout où il diffère. Il les appelle la Mappa, « la nappe » posée sur « la table dressée ». Les deux ont été imprimés ensemble à partir de Cracovie, en 1569-1571. Le Choulhan Aroukh avec la Mappa est devenu le code commun de tout le judaïsme rabbinique, lu différemment par les séfarades, qui suivent Karo, et par les ashkénazes, qui suivent le Rema.
Les commentaires. Le code n’a pas mis fin à la discussion : il en est devenu le support. Les commentaires imprimés autour du texte sont devenus aussi importants que lui :
le Taz de David ha-Levi Segal ;
le Chakh de Chabtaï ha-Kohen ;
le Maguen Avraham d’Abraham Gombiner.
L’opposition.Salomon Louria, le Maharchal (1510-1574), refuse le principe même de ce code. Il rédige le Yam chel Chlomo, qui reprend chaque question à partir du Talmud, parce que la halakha doit être décidée sur la source et non sur un abrégé. Mordekhaï Jaffe compose le Levouch, code concurrent, plus développé. La réception du Choulhan Aroukh n’a été ni immédiate ni universelle ; elle s’est imposée au XVIIe siècle par la médiation des commentaires.
7. Les codes modernes
Les XVIIIe-XXe siècles produisent des codes nouveaux, qui réorganisent ou mettent à jour le Choulhan Aroukh.
Le Choulhan Aroukh ha-Rav, de Chnéour Zalman de Liady, fondateur du hassidisme Habad, rédigé à partir de 1770, fait autorité dans ce mouvement.
Le Hayyé Adam d’Abraham Danzig, abrégé à l’usage des laïcs, est influent en Lituanie.
Le Qitsour Choulhan Aroukh de Chlomo Ganzfried (1864), abrégé de poche, est devenu le livre de halakha le plus répandu dans les foyers ashkénazes, et il a été traduit en de nombreuses langues.
L’Aroukh ha-Choulhan de Yehiel Mikhel Epstein (1884-1907) reprend chaque règle depuis le Talmud et tranche souvent en faveur de l’usage établi.
La Michna Beroura d’Israël Méïr Kagan, le Hafets Hayim (1884-1907), commente la partie Orah Hayim. Elle est devenue l’autorité principale du monde ashkénaze pour la prière, le chabbat et les fêtes.
Chez les séfarades et les orientaux, trois œuvres dominent.
Le Ben Ich Haï de Yossef Hayim de Bagdad (1898), qui mêle halakha et kabbale.
Le Kaf ha-Hayim de Yaacov Hayim Sofer.
Au XXe siècle, l’œuvre d’Ovadia Yossef (1920-2013). Son programme, « rendre sa couronne à l’ancien », consiste à ramener tous les juifs séfarades et orientaux, en Israël, à l’autorité de Karo, au-dessus des usages locaux. Ses décisions sont codifiées dans le Yalqout Yossef de son fils Yitshaq Yossef. Le programme a suscité des résistances, notamment chez les juifs d’Afrique du Nord attachés à leurs coutumes.
Code
Auteur, lieu, date
Organisation
Réception
Hilkhot ha-Rif
Isaac Alfassi, Fès et Lucena, XIe s.
Ordre du Talmud
Universelle ; imprimé avec le Talmud
Michné Torah
Maïmonide, Fostat, vers 1180
Quatorze livres thématiques, sans sources
Yémen et Orient ; contesté en Provence et en Ashkenaz
Arba’a Tourim
Jacob ben Acher, Tolède, XIVe s.
Quatre parties, avis principaux
Base des codes ultérieurs
Choulhan Aroukh et Mappa
Karo, Safed ; Isserles, Cracovie ; 1565-1571
Quatre parties du Tour, sans discussion
Code commun depuis le XVIIe s., par les commentaires
Michna Beroura
Hafets Hayim, Radin, 1884-1907
Commentaire d’Orah Hayim
Référence ashkénaze pour le rituel
Yalqout Yossef
Yitshaq Yossef, Jérusalem, depuis 1985
Décisions d’Ovadia Yossef
Référence séfarade en Israël, contestée par certains usages locaux
8. Les codes et les courants
Le judaïsme orthodoxe tient le Choulhan Aroukh et ses commentaires pour le cadre obligatoire de la pratique, tout en laissant ouvertes les questions nouvelles.
Le judaïsme massorti reconnaît la halakha comme obligatoire mais évolutive. Son Comité de la loi juive et des normes rédige des techouvot qui partent du code et le réinterprètent.
Le judaïsme réformé ne tient pas les codes pour obligatoires. Il a produit des guides de pratique, dont la série Gates of Mitzvah, qui proposent sans imposer.
Le droit israélien reconnaît la compétence des tribunaux rabbiniques en matière de mariage et de divorce, où le Choulhan Aroukh s’applique de fait. Le Michpat Ivri, mouvement juridique porté notamment par Menachem Elon, a cherché à intégrer la tradition juridique juive dans le droit de l’État.
La mahloket
Faut-il codifier la halakha ?
Un code rend la loi accessible et uniforme. Il la coupe aussi de ses sources et de ses désaccords, et il peut figer ce que le débat faisait vivre. Chaque grande codification a eu ses défenseurs et ses adversaires. La question posée aux sept voix : un code sert-il ou trahit-il la halakha ?
Le Beit Midrash classique
Le Rabad a posé l’objection décisive : un code sans sources ne permet pas au lecteur de vérifier ni de penser. Le Maharchal l’a reprise contre Karo. Mais les deux codes ont été reçus, et ils l’ont été à travers leurs commentaires, qui ont rétabli les sources et les controverses. La tradition a donc répondu en entourant le code d’une discussion. Le code n’est pas la fin de l’étude : il en est la table des matières.
Orthodoxie moderne
La Michna Beroura et l’Aroukh ha-Choulhan montrent que la codification peut rester vivante. L’un tranche selon la majorité des autorités, l’autre selon l’usage établi, et le lecteur voit la différence. Le code moderne ne dispense pas de consulter un rabbin, et les questions nouvelles — l’électricité, la médecine, l’État — se traitent par la responsa, en partant du code et non en s’y arrêtant.
Monde haredi et litvak
Le Choulhan Aroukh a été accepté par tout Israël, et cette acceptation lui donne son autorité. La décision ne se prend pas sur le Talmud seul : personne aujourd’hui n’a l’autorité de revenir directement aux sources contre les décisionnaires reçus. Le code protège la communauté contre les interprétations individuelles, et c’est pour cela que le Hafets Hayim a écrit la Michna Beroura.
Hassidisme
Chnéour Zalman a écrit son propre Choulhan Aroukh, à la demande de son maître, le Maguid de Mezeritch, pour que les hassidim aient une halakha claire. Le hassidisme n’a donc pas rejeté la codification : il en a produit une. Mais la halakha n’est pas le tout. Karo lui-même recevait un maguid céleste, et le code est l’ombre d’une réalité plus haute, qui se vit dans la prière et l’attachement.
Massorti
L’histoire montre que les codes ont été contestés et que leur autorité s’est construite par la réception. Aucun n’a été « donné ». Le mouvement massorti en tire que la halakha peut évoluer par la même voie, et que le code est un point de départ. Les techouvot de son comité partent du Choulhan Aroukh, discutent ses sources, et décident parfois autrement, en expliquant pourquoi.
Réformé et libéral
Le judaïsme réformé ne reconnaît pas l’autorité obligatoire des codes. Il reconnaît la valeur de la tradition, qu’il étudie, et il propose des guides de pratique qui laissent la décision à la conscience informée. La codification a été une réponse à un besoin d’uniformité qui ne correspond plus à la réalité des communautés modernes.
Monde séfarade et mizrahi
La codification est une œuvre séfarade : le Rif, Maïmonide, Karo. Le monde séfarade a préféré la clarté de la règle à la discussion infinie, et il en a tiré une grande unité de pratique. Ovadia Yossef a voulu rendre à Karo son autorité sur tous les séfarades. On lui a objecté la valeur des coutumes locales, marocaines ou yéménites. Le débat oppose deux fidélités séfarades : au code et à la communauté.
Où en est la discussion
Toutes les voix reconnaissent que la codification a été nécessaire et contestée. La voix classique et l’orthodoxie moderne montrent que la tradition a répondu en entourant les codes de commentaires. La voix haredi fait de l’acceptation par la communauté la source de l’autorité et une protection contre l’interprétation individuelle. Le hassidisme a produit son propre code et situe la loi sous une réalité plus haute. La voix massorti tient le code pour un point de départ, la voix réformée pour un guide. La voix séfarade rappelle que la codification est son œuvre, et qu’elle oppose aujourd’hui la fidélité au code et la fidélité aux usages locaux.
Hypothèses de travail — mémoire et thèse
Cinq pistes formulées de manière falsifiable. L’histoire des codes est bien connue dans ses grandes lignes ; les pistes portent sur la réception, où les sources sont abondantes et peu exploitées.
H1. La réception du Choulhan Aroukh en Pologne
Doctorat
Histoire de la halakha
4-5 ans
Hypothèse. Le Choulhan Aroukh ne devient l’autorité de référence en Pologne qu’après 1640, par l’intermédiaire du Taz et du Chakh, et les responsa polonaises antérieures citent plus souvent le Tour et le Levouch.
État de la question
Edward Fram et Elchanan Reiner ont étudié la réception ; la mesure systématique des citations reste à faire.
Corpus
Responsa polonaises de 1565 à 1700 ; Taz ; Chakh ; Levouch ; base responsa de Bar-Ilan.
Méthode
Compter les citations de chaque code par décennie.
Ce qui la réfuterait : Une domination du Choulhan Aroukh dès les années 1570.
H2. Les hassagot du Rabad
Master
Histoire de la halakha
12-18 mois
Hypothèse. La majorité des gloses du Rabad porte sur l’absence de sources ou sur la forme de la décision, et non sur le contenu halakhique.
État de la question
Isadore Twersky a étudié le Rabad ; la classification exhaustive des gloses n’est pas publiée en français.
Corpus
Hassagot ha-Rabad sur le Michné Torah ; Twersky, Rabad of Posquières (1962).
Méthode
Classer chaque glose selon qu’elle porte sur la méthode ou sur le fond.
Ce qui la réfuterait : Une majorité de gloses de fond.
H3. Le Qitsour Choulhan Aroukh et l’uniformisation
Master
Histoire sociale
12-18 mois
Hypothèse. La diffusion massive du Qitsour après 1864 a réduit la diversité des usages ashkénazes locaux, ce que l’on peut mesurer par la disparition de coutumes régionales dans les livres de minhaguim.
État de la question
L’influence du Qitsour est souvent affirmée, rarement mesurée.
Corpus
Éditions du Qitsour ; livres de minhaguim régionaux avant et après 1864 ; responsa sur les usages locaux.
Méthode
Suivre des usages régionaux identifiés dans les sources avant et après la diffusion du Qitsour.
Ce qui la réfuterait : Une persistance des usages régionaux indépendante de la diffusion.
H4. Ovadia Yossef et les usages marocains
Doctorat
Halakha contemporaine
4-5 ans
Hypothèse. Les décisions d’Ovadia Yossef contraires aux usages marocains se concentrent dans quelques domaines — liturgie, chabbat, cacherout —, et les rabbins marocains en Israël y ont répondu par une codification propre.
État de la question
Le conflit est connu ; la cartographie des points de divergence reste à établir.
Recenser les divergences et les classer par domaine.
Ce qui la réfuterait : Des divergences dispersées dans tous les domaines.
H5. Le maguid de Karo et le code
Doctorat
Histoire de la kabbale / halakha
3-4 ans
Hypothèse. Les décisions halakhiques de Karo ne portent aucune trace des révélations consignées dans le Maguid Mecharim, ce qui confirme une séparation volontaire entre l’œuvre juridique et l’expérience mystique.
État de la question
Werblowsky a étudié le journal ; la confrontation systématique avec le code n’a pas été conduite.
Corpus
Maguid Mecharim ; Beit Yossef ; Choulhan Aroukh.
Méthode
Relever dans le journal les passages à portée halakhique et les confronter aux décisions.
Ce qui la réfuterait : Des décisions qui suivent des enseignements reçus du maguid.