La vocation de Moïse, ses objections et le modèle des vocations prophétiques
Un berger conduit son troupeau au-delà du désert et voit un buisson qui brûle sans se consumer. De ce buisson vient la voix qui l’envoie en Égypte. Le récit contient la révélation du Nom, et il a fixé la forme de toutes les vocations prophétiques de la Bible. Le Deutéronome appelle Dieu « celui qui demeure dans le buisson ». Le midrash s’est demandé pourquoi Dieu s’était révélé dans la plus humble des plantes, les Pères de l’Église y ont vu le Christ, et les Églises réformées de France en ont fait leur emblème. Le module Chemot traite du Nom d’Ex 3,14, que ce sous-module ne reprend pas.
1. Le passage
Le cadre. Moïse, réfugié à Madian, fait paître le troupeau de son beau-père Jethro et arrive « à la montagne de Dieu, à l’Horeb » (Ex 3,1). « L’ange du Seigneur » lui apparaît « dans une flamme de feu, du milieu du buisson ». Le buisson brûle et « n’est pas dévoré ». Moïse s’approche pour voir, et c’est alors que Dieu l’appelle par son nom.
Le mot. Le buisson est un סְנֶה, seneh, arbuste épineux. La proximité sonore avec Sinaï est souvent relevée : la révélation au buisson annonce celle de la montagne.
Les gestes. Trois gestes marquent le récit.
« Ôte tes sandales, car le lieu où tu te tiens est une terre sainte » (3,5).
Dieu se présente : « Je suis le Dieu de ton père, le Dieu d’Abraham, le Dieu d’Isaac et le Dieu de Jacob » (3,6).
Moïse se cache le visage, « car il craignait de regarder vers Dieu ».
La mission et les cinq objections. Dieu a vu la misère de son peuple et envoie Moïse à Pharaon. Moïse répond par cinq objections successives.
Objection
Verset
Réponse divine
« Qui suis-je pour aller vers Pharaon ? »
3,11
« Je serai avec toi », et un signe : vous servirez Dieu sur cette montagne
Un doublet. Après l’échec de la première démarche auprès de Pharaon, Dieu parle de nouveau à Moïse, en Égypte cette fois (Ex 6,2-8). Il se présente de nouveau et renouvelle la promesse, avec cinq verbes de délivrance : « je vous ferai sortir, je vous délivrerai, je vous rachèterai, je vous prendrai, je vous ferai venir ». La tradition rattache les quatre coupes du seder aux quatre premiers ; la cinquième coupe, celle d’Élie, a été rapportée au cinquième.
« Par mon nom, je ne me suis pas fait connaître d’eux ». Le verset 6,3 affirme que les patriarches connaissaient Dieu comme El Chaddaï et non sous le nom YHWH. Or la Genèse emploie ce nom à de nombreuses reprises, y compris dans la bouche des patriarches. Pour la critique, c’est l’une des pierres angulaires de la distinction des sources : l’écrit sacerdotal ne fait apparaître le nom qu’avec Moïse. Rachi répond que les patriarches connaissaient le nom, mais non l’attribut qu’il désigne, la fidélité qui accomplit les promesses.
La critique. Ex 3-4 et Ex 6 sont lus par la plupart des critiques comme deux récits de vocation, l’un non sacerdotal, l’autre sacerdotal. La tradition les lit comme deux étapes : la première vocation au buisson, la seconde après l’épreuve de l’échec.
3. Deutéronome 33,16 : « celui qui demeure dans le buisson »
Dans la bénédiction de Joseph, Moïse invoque « la faveur de celui qui demeure dans le buisson », retson chokhni seneh (Dt 33,16). C’est la seule autre mention du buisson dans la Bible hébraïque. Le participe chokhen appartient à la famille de Chekhina, la présence divine qui « réside ». Dieu y est désigné par le lieu de sa révélation à Moïse. Plusieurs chercheurs ont proposé de corriger seneh en Sinaï, sans appui dans les manuscrits.
4. Le modèle des vocations
Un schéma. Norman Habel (1965) a montré que plusieurs récits de vocation suivent un même schéma : rencontre divine, parole d’introduction, mission, objection, assurance divine, signe. La vocation de Moïse en est le modèle le plus complet, et on le retrouve ailleurs.
Gédéon (Jg 6,11-24) objecte sa faiblesse, reçoit l’assurance « je serai avec toi » et demande un signe.
Jérémie (Jr 1,4-10) objecte : « je ne sais pas parler, je suis un enfant ». Dieu répond « ne crains pas, je suis avec toi » et touche sa bouche.
Isaïe (Is 6) voit le Seigneur sur son trône, se déclare « homme aux lèvres impures ». Ses lèvres sont purifiées par un charbon ardent, et il se porte volontaire : « me voici, envoie-moi ».
Ézéchiel (Ez 1-3) reçoit une vision du char divin et doit manger le rouleau.
Deux types. Habel distingue le type où le prophète objecte (Moïse, Gédéon, Jérémie) et celui où il répond à une vision du trône céleste (Isaïe, Ézéchiel). Isaïe se distingue de Moïse : il ne refuse pas, il s’offre. Le contraste entre les deux attitudes est au cœur de la mahloket de ce sous-module. Jonas, qui fuit sans rien dire, pousse le refus jusqu’à la fuite (voir le sous-module prévu sur les vocations prophétiques).
L’Horeb d’Élie. La même montagne accueille la théophanie d’Élie (1 R 19,8-18). Élie s’y tient à l’entrée d’une grotte et se couvre le visage de son manteau, comme Moïse. Dieu n’est pas dans le vent, le tremblement de terre ni le feu, mais dans « une voix de fin silence ». Le feu, lieu de la révélation au buisson, est ici explicitement écarté.
5. Midrash
Pourquoi un buisson ? Le midrash (Chemot Rabba 2,5) rapporte plusieurs réponses.
Un païen demanda à R. Yehochoua ben Qorha pourquoi Dieu avait parlé à Moïse depuis un buisson. Le maître répondit : pour t’apprendre qu’aucun lieu n’est vide de la présence divine, pas même un buisson.
R. Éliézer répondit : de même que le buisson est le plus humble des arbres, Israël était au plus bas en Égypte.
Une autre réponse affirme que Dieu a choisi un buisson d’épines pour dire : « je suis avec lui dans la détresse » (Ps 91,15).
Rachi reprend cette dernière lecture sur Ex 3,2 : Dieu partage la souffrance de son peuple. Le buisson qui brûle sans se consumer devient, dans d’autres lectures, l’image d’Israël éprouvé et jamais détruit.
Le berger éprouvé. Le midrash raconte que Moïse, berger de Jethro, poursuivit un agneau qui s’était enfui jusqu’à une source, le trouva en train de boire et le ramena sur ses épaules. Dieu dit alors : « tu as la compassion de mener le troupeau d’un homme ; tu mèneras mon troupeau, Israël » (Chemot Rabba 2,2). La vocation suit une épreuve de compassion.
Sept jours de refus. Rachi, suivant le midrash, calcule à partir de 4,10 que la discussion au buisson dura sept jours. Le Talmud rapporte qu’à cause du dernier refus, Moïse perdit le sacerdoce, qui passa à Aaron (b. Zevahim 102a).
« Envoie qui tu voudras ». Plusieurs traditions lisent cette objection comme une demande que Dieu envoie le libérateur définitif. Le targum du Pseudo-Jonathan traduit : « envoie Pinhas, qui doit être envoyé à la fin des jours », identifié ailleurs à Élie. Moïse aurait refusé d’être le libérateur d’une délivrance qui ne serait pas la dernière.
Le poids de la parole. Pour 4,10, « lourd de bouche et lourd de langue », les commentateurs divergent. Le midrash parle d’un défaut de prononciation, lié au récit de l’enfant Moïse qui porta un charbon ardent à sa bouche devant Pharaon. Rashbam pense que Moïse, parti depuis longtemps, ne parlait plus bien l’égyptien. D’autres y voient une simple formule de modestie.
6. Liturgie et halakha
Ôter ses chaussures. Le geste de 3,5 fonde plusieurs règles.
On ne monte pas sur le mont du Temple avec ses chaussures (m. Berakhot 9,5).
Les kohanim bénissent le peuple sans chaussures (b. Sota 40a).
Les prêtres servaient pieds nus dans le Temple.
La lecture. Le récit est lu dans la section Chemot, et Ex 6,2 ouvre la section Vaéra. La formule « Dieu d’Abraham, Dieu d’Isaac et Dieu de Jacob » (3,6.15) ouvre la première bénédiction de la Amida, récitée trois fois par jour.
7. Réception chrétienne et sa critique
Le Logos au buisson. Justin, dans le Dialogue avec Tryphon (59-60) et la Première apologie (62-63), soutient que celui qui apparut à Moïse dans le buisson n’était pas le Père, mais le Fils, appelé « ange » parce qu’il est envoyé. Il reproche aux juifs de croire que c’est le Père qui a parlé. Cette lecture des théophanies comme christophanies devient un argument classique de la polémique : les juifs n’auraient pas compris qui leur parlait.
La Vierge. Grégoire de Nysse et la tradition byzantine lisent le buisson qui brûle sans se consumer comme une figure de la maternité virginale de Marie. L’icône du « Buisson ardent » est répandue dans l’Orient orthodoxe.
L’emblème réformé. Les Églises réformées de France ont adopté le buisson ardent comme emblème, avec la devise Flagror non consumor, « je brûle et ne suis pas consumé ». L’Église d’Écosse emploie le même symbole avec la devise Nec tamen consumebatur. Pour ces Églises persécutées, le buisson figure l’Église éprouvée et jamais détruite : c’est la lecture du midrash sur Israël, transposée.
Chez les juifs. Le Jewish Theological Seminary de New York, institution centrale du judaïsme massorti, a pris pour sceau le buisson ardent avec le verset « et le buisson n’était pas consumé ».
La critique. La lecture de Justin a eu des effets polémiques, parce qu’elle faisait des juifs des lecteurs incapables d’identifier le Dieu de leurs propres Écritures. La tradition juive a répondu par la lecture même du texte : « Je suis le Dieu de ton père » (3,6).
La mahloket
Moïse avait-il le droit de refuser ?
Moïse objecte cinq fois, et la dernière objection provoque la colère divine. Isaïe, au contraire, s’offre de lui-même. Jérémie objecte et se soumet, Jonas fuit. La question posée aux sept voix : le refus de Moïse est-il une faute, une humilité ou une sagesse ?
Le Beit Midrash classique
Le refus a eu un prix : le Talmud dit que Moïse, à cause de sa dernière objection, perdit le sacerdoce, donné à Aaron (b. Zevahim 102a). R. Yehochoua ben Qorha y lit une règle : toute colère divine dans la Torah laisse une trace. Mais le midrash donne aussi à l’objection un sens élevé : Moïse demandait la délivrance finale, non une délivrance partielle. L’humilité et la faute se touchent dans ce récit.
Orthodoxie moderne
Nehama Leibowitz a consacré à ces objections des pages qui ont formé des générations d’enseignants : le refus de Moïse n’est pas une révolte, c’est la réaction d’un homme qui mesure la tâche. L’orthodoxie moderne y lit une leçon sur le leadership : celui qui recherche le pouvoir n’est pas celui qu’il faut, et celui qui hésite doit finir par accepter. Moïse a eu tort d’aller jusqu’au cinquième refus, non de douter.
Monde haredi et litvak
Moïse est « le plus humble des hommes » (Nb 12,3), et son refus vient de là. Mais l’humilité ne dispense pas de l’obéissance. La Torah enseigne que celui qui est appelé doit accepter, même contre son sentiment : les maîtres de la génération qui refusent une responsabilité quand elle leur est imposée n’ont pas ce droit. Moïse a fini par partir.
Hassidisme
Moïse vivait dans l’attachement à Dieu, dans le désert, loin des hommes. Descendre en Égypte, c’était quitter cet attachement pour les affaires d’un peuple. Le tsaddik connaît cette tension : il préférerait rester dans la prière, et il doit descendre vers son peuple, parce que la descente elle-même est une élévation. Le refus de Moïse est celui de tout vrai maître.
Massorti
Le récit suit le schéma de vocation identifié par Habel, où l’objection est un élément attendu : elle montre que le prophète n’agit pas de sa propre initiative. Le refus a une fonction littéraire de légitimation, ce qui ne l’empêche pas d’avoir un sens moral. Le Jewish Theological Seminary a mis le buisson sur son sceau : la vocation qui brûle sans détruire est l’image d’une tradition qui change sans disparaître.
Réformé et libéral
Moïse est le modèle du dirigeant réticent, qui ne cherche pas le pouvoir et que sa conscience fait hésiter. Sa vocation part de la souffrance d’un peuple — « j’ai vu la misère de mon peuple » — et elle en fait un libérateur malgré lui. Le mouvement réformé y lit l’appel adressé à chacun : voir l’injustice et ne pas pouvoir s’y soustraire.
Monde séfarade et mizrahi
Abravanel pose, sur ce chapitre, la série de questions qu’il pose sur chaque récit. Pourquoi Moïse objecte-t-il après avoir reçu l’assurance divine ? Pourquoi la colère vient-elle seulement à la fin ? Il répond que les premières objections étaient légitimes, parce qu’elles portaient sur la réception de la mission par le peuple, et que la dernière était un refus personnel. Le monde séfarade a retenu cette distinction entre le doute sur l’œuvre et le refus de soi.
Où en est la discussion
Aucune voix ne condamne entièrement le refus de Moïse, et aucune ne l’approuve jusqu’au bout. La voix classique tient ensemble le prix du refus — la perte du sacerdoce — et sa lecture comme demande de la délivrance finale. L’orthodoxie moderne et la voix séfarade, avec Nehama Leibowitz et Abravanel, distinguent les objections légitimes du dernier refus. La voix haredi rappelle que l’humilité ne dispense pas d’obéir. Le hassidisme y lit la tension du maître appelé à descendre vers son peuple. La voix massorti voit dans l’objection un élément du genre qui légitime le prophète. La voix réformée fait de Moïse le modèle du dirigeant réticent. Justin rappelle que sa propre lecture du buisson a fait des juifs des lecteurs aveugles, et reconnaît que la réponse juive se trouve dans le verset même.
Hypothèses de travail — mémoire et thèse
Quatre pistes formulées de manière falsifiable, du texte à l’emblème.
H1. Seneh et Sinaï
Master
Exégèse
12-18 mois
Hypothèse. Le jeu entre seneh et Sinaï est intentionnel dans la rédaction d’Ex 3, et la correction proposée de Dt 33,16 en « Sinaï » n’a pas d’appui textuel suffisant.
État de la question
Le rapprochement est courant ; la correction est discutée dans les commentaires du Deutéronome.
Corpus
Ex 3 ; Dt 33,16 dans le texte massorétique, la Septante et les versions ; 4QDeuth ; autres jeux onomastiques de l’Exode.
Méthode
Analyse textuelle et recherche de jeux comparables dans le même contexte rédactionnel.
Ce qui la réfuterait : Un témoin textuel ancien portant « Sinaï » en Dt 33,16.
H2. Le schéma de vocation après Habel
Doctorat
Critique des formes
3-4 ans
Hypothèse. Le schéma de vocation identifié par Habel est une construction deutéronomiste, qui dépend du récit de Moïse, et il est absent des récits de vocation les plus anciens.
État de la question
Habel (1965) supposait un schéma ancien ; plusieurs chercheurs ont depuis proposé une datation tardive.
Corpus
Ex 3-4 ; 6 ; Jg 6 ; 1 S 3 ; Is 6 ; Jr 1 ; Ez 1-3 ; Am 7 ; textes prophétiques de Mari.
Méthode
Dater les récits et mesurer leur dépendance au modèle mosaïque.
Ce qui la réfuterait : Un récit ancien complet suivant le schéma sans dépendance mosaïque.
H3. Justin et les théophanies
Master
Patristique
12-18 mois
Hypothèse. L’argument de Justin sur le buisson répond à une exégèse juive contemporaine qui insistait sur l’identité de l’ange et de Dieu en Ex 3, et le Dialogue en conserve la trace.
État de la question
Les sources juives de Justin sont discutées (Skarsaune) ; le dossier du buisson n’a pas été isolé.
Corpus
Justin, Dialogue 56-62 ; Première apologie 62-63 ; Mekhilta ; Philon, Vie de Moïse I, 65-70.
Méthode
Comparer les arguments de Justin aux exégèses juives attestées.
Ce qui la réfuterait : Un argument de Justin sans parallèle dans l’exégèse juive ancienne.
H4. L’emblème du buisson dans les Églises réformées
Master
Histoire du protestantisme
12-18 mois
Hypothèse. L’emblème du buisson ardent adopté par les Églises réformées de France et d’Écosse a été choisi en référence à la lecture d’un peuple éprouvé et non détruit, et les sources du XVIe-XVIIe siècle le rattachent explicitement à l’histoire d’Israël.
État de la question
L’emblème est connu ; son origine exacte et ses premières justifications restent discutées.
Corpus
Actes des synodes nationaux ; sceaux et imprimés réformés ; sources écossaises du XVIIe siècle.
Méthode
Rechercher les premières attestations de l’emblème et de sa justification.
Ce qui la réfuterait : Une justification exclusivement christologique ou mariale dans les premières sources.
Bibliographie sélective
Études
Childs, Brevard S. The Book of Exodus. OTL. Philadelphie : Westminster, 1974.
Habel, Norman. « The Form and Significance of the Call Narratives ». ZAW 77 (1965) : 297-323.
Leibowitz, Nehama. Studies in Shemot. Jérusalem : World Zionist Organization, 1976.
Skarsaune, Oskar. The Proof from Prophecy. Leyde : Brill, 1987.
Propp, William H. C. Exodus 1-18. AB 2. New York : Doubleday, 1999.