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II. Torah orale

La Mishna

Six ordres, soixante-trois traités : carte, forme et nature du premier livre rabbinique

La Mishna est le premier livre du judaïsme rabbinique et, après la Bible, le texte qui a le plus façonné la vie juive. Elle se présente comme une série de règles, de désaccords et de petites scènes, classés en six ordres et soixante-trois traités, sans préambule ni conclusion. Ce module en donne la carte, explique sa forme et expose les débats sur sa nature. Le module d’ensemble La Torah orale la situe dans la chaîne de la tradition.

1. Le nom et la date

Le nom. מִשְׁנָה, Michna, vient de la racine ch-n-h, « répéter ». Le mot désigne l’enseignement appris par répétition, par opposition à la lecture de l’Écriture (miqra). Le grec des Pères a traduit le terme par δευτέρωσις, « répétition, seconde loi ». Il désigne à la fois le recueil entier, chacun de ses paragraphes et, plus largement, la méthode d’enseignement de l’époque.

La rédaction. La tradition attribue la rédaction à R. Juda ha-Nassi, le patriarche, appelé simplement « Rabbi », vers 200 de l’ère commune, en Galilée. Il a rassemblé et ordonné les enseignements des générations précédentes, les tannaïm, de la fin du Second Temple à son temps. La Mishna cite environ cent vingt maîtres, répartis en cinq ou six générations.

Écrite ou orale ? La question est ancienne. La lettre de Rav Chérira Gaon (987), réponse aux savants de Kairouan sur l’histoire de la tradition, en est la source principale. Elle a été transmise en deux recensions, dite « française » et dite « espagnole ». Selon l’une, Rabbi aurait mis la Mishna par écrit ; selon l’autre, il l’aurait seulement fixée pour la transmission orale. Les historiens restent partagés. Le Talmud suppose une récitation orale par des spécialistes, les tannaïm au sens de récitants, et l’interdit de « dire par écrit les paroles transmises oralement » (b. Guittin 60b). Mais des notes écrites ont pu circuler.

2. Six ordres, soixante-trois traités

Le moyen mnémotechnique. Les six ordres, sedarim, se retiennent par l’acronyme ZeMaN NaQaT. Resh Laqish les lit dans un verset d’Isaïe (33,6) : « la foi de tes temps, la richesse des saluts, la sagesse et la connaissance » (b. Chabbat 31a). La tradition parle aussi de Chass, abréviation de chicha sedarim, « six ordres », mot qui désigne aujourd’hui le Talmud entier.

Le compte. Les soixante-trois traités sont comptés en tenant séparément les trois « portes » de NeziqinBaba Qamma, Baba Metsia et Baba Batra —, qui formaient à l’origine un seul traité. Chaque traité est divisé en chapitres, peraqim, au nombre de plus de cinq cents, et chaque chapitre en paragraphes, eux-mêmes appelés michnayot.

OrdreTraitésListeContenu
Zeraïm
Semences
11Berakhot ; Péa ; Demaï ; Kilaïm ; Chevi’it ; Teroumot ; Maasrot ; Maasser chéni ; Hallah ; Orla ; BikkourimBénédictions et prières, puis lois agricoles de la terre d’Israël : prélèvements, année sabbatique, mélanges
Moed
Temps fixés
12Chabbat ; Érouvin ; Pessahim ; Cheqalim ; Yoma ; Souka ; Beitsa ; Roch ha-Chana ; Taanit ; Meguila ; Moed Qatan ; HaguigaChabbat, fêtes, jeûnes, lecture d’Esther
Nachim
Femmes
7Yevamot ; Ketoubot ; Nedarim ; Nazir ; Sota ; Guittin ; QiddouchinMariage, lévirat, contrat de mariage, vœux, naziréat, divorce
Neziqin
Dommages
10Baba Qamma ; Baba Metsia ; Baba Batra ; Sanhédrin ; Makkot ; Chevouot ; Édouyot ; Avoda Zara ; Avot ; HorayotDroit civil et pénal, tribunaux, serments, rapports avec l’idolâtrie, et Avot
Qodachim
Choses saintes
11Zevahim ; Menahot ; Houllin ; Bekhorot ; Arakhin ; Temoura ; Keritot ; Meïla ; Tamid ; Middot ; QinnimSacrifices, abattage profane, premiers-nés, description du Temple
Toharot
Puretés
12Kelim ; Ohalot ; Negaïm ; Para ; Toharot ; Miqvaot ; Nidda ; Makhchirin ; Zavim ; Tevoul Yom ; Yadaïm ; OuqtsinImpureté des objets, du mort, des affections de la peau, vache rousse, bains rituels, impureté menstruelle

L’ordre interne. À l’intérieur de chaque ordre, les traités sont généralement classés par nombre décroissant de chapitres, avec des exceptions. L’ordre des matières n’est donc ni chronologique ni thématique au sens moderne.

Quelques traités remarquables.

3. La forme

Une langue. La Mishna est écrite dans l’hébreu mishnique, distinct de l’hébreu biblique par le vocabulaire, la syntaxe et le système verbal. Cet hébreu était une langue parlée, et non une langue artificielle d’école, comme on l’a cru au XIXe siècle. Les lettres de Bar Kokhba, rédigées en partie dans un hébreu proche, l’ont confirmé.

Le rapport à la Bible. La Mishna cite relativement peu l’Écriture. Elle énonce des règles sans les dériver, à la différence du midrash halakhique. Ce choix de forme est l’un des points les plus discutés : il donne à la Loi orale une apparence d’autonomie.

La mahloket. La Mishna conserve les avis minoritaires à côté de l’avis retenu. Elle en donne elle-même la raison (m. Édouyot 1,5-6) : un tribunal ultérieur pourra s’appuyer sur l’avis minoritaire, et l’on saura aussi qu’une opinion a été rejetée si quelqu’un la rapporte. Les écoles de Hillel et de Chammaï apparaissent dans plus de trois cents controverses.

L’avis anonyme. Une règle énoncée sans nom d’auteur, le stam michna, a une autorité particulière. Le Talmud dit qu’elle représente en principe l’opinion de R. Meïr (b. Sanhédrin 86a). Rabbi aurait ainsi signalé l’avis qu’il retenait en le présentant sans nom.

Les récits. Une partie de la Mishna est narrative : le rituel du Temple, la procession des prémices (m. Bikkourim 3), la lecture de la Torah par le roi (m. Sota 7,8). Ces récits décrivent souvent des pratiques disparues au moment de la rédaction, ce qui pose la question de leur fonction.

4. La Tossefta et les baraïtot

La Tossefta, « ajout », est un recueil tannaïtique suivant le même ordre que la Mishna, environ quatre fois plus long. Son rapport à la Mishna est discuté.

Saul Lieberman en a donné l’édition critique et le commentaire de référence, Tosefta ki-Fshutah, pour les trois premiers ordres. Les enseignements tannaïtiques non retenus dans la Mishna et cités dans les Talmuds s’appellent baraïtot, « extérieures ».

5. Qu’est-ce que la Mishna ?

Un code ? Plusieurs lectures s’opposent.

L’autorité réelle. La recherche récente, avec Seth Schwartz et Hayim Lapin, a nuancé l’image d’une autorité rabbinique dominante au IIIe siècle. La Mishna est l’œuvre d’un groupe dont l’influence sur la population juive a d’abord été limitée. Son autorité s’est construite ensuite, par les Talmuds et par les Gueonim.

6. Manuscrits, éditions, commentaires

Les manuscrits. Les témoins les plus importants sont trois manuscrits complets ou presque, dont le texte est vocalisé : Kaufmann (Budapest), Parme et Cambridge. Le manuscrit Kaufmann, copié en Italie probablement au XIe ou au XIIe siècle, est considéré comme le meilleur témoin de la tradition palestinienne.

Les éditions. L’édition princeps de la Mishna avec le commentaire de Maïmonide a paru à Naples en 1492. L’édition vocalisée d’Albeck et Yalon (1952-1958) est l’édition de référence de l’usage scolaire moderne.

Les commentaires.

Les traductions. Guilielmus Surenhusius publie à Amsterdam (1698-1703) une édition latine complète avec commentaires, l’un des grands monuments de l’hébraïsme chrétien. Herbert Danby a donné en 1933 la traduction anglaise de référence.

7. La Mishna dans la vie juive

L’étude. Dans l’éducation traditionnelle, la Mishna vient après la Bible et avant le Talmud : « à cinq ans l’Écriture, à dix ans la Mishna, à treize ans les commandements, à quinze ans le Talmud » (m. Avot 5,21). Des cycles d’étude de la Mishna entière, comme la Michna yomit, sont suivis dans de nombreuses communautés.

Le deuil. L’usage d’étudier des chapitres de Mishna pour l’âme d’un défunt repose sur un jeu de lettres : michna et nechama, « âme », s’écrivent avec les mêmes lettres. Les sociétés d’étude, les hevrot Michnayot, étaient répandues dans l’Europe ashkénaze.

La réception chrétienne. La Mishna a été utilisée par les biblistes chrétiens pour éclairer le Nouveau Testament, notamment dans le commentaire de Strack et Billerbeck (1922-1928). La méthode a été critiquée parce qu’elle projetait sur le Ier siècle des textes rédigés vers 200, et parce qu’elle choisissait les passages qui servaient une image négative du judaïsme. E. P. Sanders a donné la critique la plus influente de cet usage.

La mahloket

La Mishna est-elle un code ?

Un code tranche ; la Mishna rapporte des désaccords. Un code se suffit ; la Mishna a appelé deux Talmuds pour être comprise. Pourtant la halakha s’en est toujours servie comme d’une base normative. La question posée aux sept voix : Rabbi a-t-il voulu fixer la loi ou fixer l’étude ?

Le Beit Midrash classique

Le Talmud traite la Mishna comme une autorité dont il faut expliquer chaque mot. Quand elle rapporte une controverse, il cherche la règle ; quand elle est anonyme, il y voit la décision (b. Yevamot 42b : « la halakha est selon l’avis anonyme »). Rabbi a donc tranché, mais à sa manière : par l’ordre, par le choix des mots et par le silence des noms. La Mishna est un code pour qui sait la lire.

Orthodoxie moderne

La recherche d’Epstein et d’Albeck, largement reçue dans l’enseignement religieux, montre que la Mishna contient des couches et que Rabbi a travaillé sur des collections antérieures. Cela ne diminue pas son autorité, qui vient de sa réception par les Talmuds, non de l’intention de son rédacteur. On peut étudier la genèse du texte avec les méthodes critiques et le recevoir comme norme.

Monde haredi et litvak

La Mishna est la Torah orale donnée au Sinaï, mise en forme par Rabbi quand on craignit qu’elle ne s’oublie. Le débat sur l’intention de Rabbi est secondaire. Ce qui compte, c’est qu’on l’étudie avec les commentateurs et qu’on sache que la halakha pratique se tire du Talmud et des décisionnaires, non directement de la Mishna. Qui décide à partir de la Mishna seule se trompe (b. Sota 22a : ceux qui enseignent la halakha à partir de leur Mishna « détruisent le monde »).

Hassidisme

La Mishna est une âme : les lettres sont les mêmes. On l’étudie pour les morts parce que l’étude élève l’âme, et parce que les paroles des tannaïm, répétées, restent vivantes. La question du code est une question de juristes ; le hassid y cherche d’abord la voix des maîtres et leur présence.

Massorti

La Mishna est un document historique, et son histoire est celle d’un groupe, les sages, qui a produit un projet de société après 135. Neusner a montré sa cohérence interne ; Schwartz et Lapin ont montré que son autorité effective a été longtemps limitée. Le judaïsme massorti reçoit cette histoire et en tire que la halakha s’est toujours construite par la réception et l’interprétation, non par un code fixé une fois pour toutes.

Réformé et libéral

La Mishna est admirable parce qu’elle conserve les avis rejetés. Le judaïsme réformé y trouve un fondement : la minorité d’hier peut devenir la règle de demain, et la Mishna le dit elle-même (m. Édouyot 1,5). Le mouvement l’étudie comme un modèle de raisonnement plutôt que comme une norme, et plusieurs de ses éthiques, dans Avot notamment, sont au cœur de son enseignement.

Monde séfarade et mizrahi

Maïmonide a lu la Mishna comme le fondement du code qu’il allait écrire. Son commentaire, rédigé en arabe dans sa jeunesse, explique chaque règle et donne la décision, et il prépare le Michné Torah. La tradition séfarade a toujours eu une conscience plus nette de la codification : elle a produit le Choulhan Aroukh. Pour elle, la Mishna est le premier pas d’un chemin qui mène au code.

Où en est la discussion

Aucune voix ne tient la Mishna pour un code au sens moderne, mais toutes lui reconnaissent une autorité normative. Cette autorité vient, selon la voix classique, des procédés de Rabbi — l’anonymat et l’ordre — ; selon l’orthodoxie moderne et la voix massorti, de la réception par les Talmuds. La voix haredi rappelle que la halakha ne se tire pas de la Mishna seule. La voix réformée y voit un modèle de raisonnement et de respect des minorités. La voix séfarade la lit comme le premier pas vers la codification. Le hassidisme déplace la question vers l’étude comme présence. Justin reconnaît dans le rapport entre la Mishna et le Talmud celui qu’il connaît entre l’Écriture et sa lecture ecclésiale.

Hypothèses de travail — mémoire et thèse

Cinq pistes formulées de manière falsifiable. La Mishna est bien éditée et abondamment commentée ; les pistes ci-dessous portent sur des questions encore ouvertes de rédaction, de transmission et de réception.

H1. Les deux recensions de la lettre de Chérira

  • Doctorat
  • Histoire des Gueonim
  • 3-4 ans

Hypothèse. L’opposition entre la recension « française » et la recension « espagnole » de la lettre de Rav Chérira sur la mise par écrit de la Mishna résulte d’une modification volontaire dans l’une d’elles, datable par les manuscrits.

État de la question
Les deux recensions sont éditées (Lewin, 1921). La question de leur priorité reste disputée.
Corpus
Iggeret Rav Chérira Gaon, éd. Lewin ; manuscrits des deux recensions ; fragments de la Genizah.
Méthode
Comparer les passages divergents et chercher les indices de modification.

Ce qui la réfuterait : Des divergences dues à des accidents de copie sans orientation.

H2. La Tossefta avant la Mishna

  • Doctorat
  • Littérature tannaïtique
  • 4-5 ans

Hypothèse. Dans l’ordre Moed, une proportion mesurable des passages parallèles de la Tossefta présente un état plus ancien que celui de la Mishna.

État de la question
Friedman a établi le phénomène sur des exemples ; sa fréquence n’a pas été mesurée sur un ordre entier.
Corpus
Mishna et Tossefta de Moed (éd. Lieberman) ; Tosefta ki-Fshutah.
Méthode
Classer chaque parallèle selon des critères de priorité explicites.

Ce qui la réfuterait : Une priorité de la Mishna dans la quasi-totalité des parallèles.

H3. Le manuscrit Kaufmann et la vocalisation

  • Master
  • Linguistique hébraïque
  • 12-18 mois

Hypothèse. La vocalisation du manuscrit Kaufmann, ajoutée par une main postérieure à celle du copiste, conserve néanmoins une tradition palestinienne de prononciation distincte de la vocalisation tibérienne de la Bible.

État de la question
Les travaux de Kutscher et de Bar-Asher ont établi la valeur du manuscrit ; la question du vocalisateur reste discutée.
Corpus
Manuscrit Kaufmann A 50 (fac-similé) ; manuscrits de Parme et de Cambridge ; fragments vocalisés de la Genizah.
Méthode
Relever les formes divergentes et les comparer aux traditions orales connues.

Ce qui la réfuterait : Une vocalisation alignée sur la grammaire biblique tibérienne.

H4. Le Temple dans une Mishna sans Temple

  • Doctorat
  • Histoire du judaïsme ancien
  • 4-5 ans

Hypothèse. La part consacrée au culte du Temple dans la Mishna est plus importante que celle d’une collection pratique ne l’exigerait, et cette proportion est l’indice d’un projet d’attente de la reconstruction plutôt que d’une mémoire.

État de la question
La thèse de Neusner et ses critiques ont posé le problème. Aucune mesure systématique n’a été publiée.
Corpus
Les six ordres ; Tamid, Middot, Yoma, Qodachim ; littérature de la génération d’Ousha.
Méthode
Mesurer la part des règles liées au Temple et analyser leur temporalité (passé, présent normatif, futur).

Ce qui la réfuterait : Une présentation des règles du Temple principalement au passé.

H5. Surenhusius et la Mishna latine

  • Master
  • Hébraïsme chrétien
  • 12-18 mois

Hypothèse. L’édition latine de Surenhusius (1698-1703) repose sur des traductions partielles antérieures et sur une collaboration juive identifiable, et elle a servi de base à l’usage de la Mishna dans l’exégèse protestante du XVIIIe siècle.

État de la question
L’édition est connue ; sa genèse et ses collaborateurs n’ont pas été étudiés en détail.
Corpus
Mischna de Surenhusius ; préfaces et paratextes ; traductions latines antérieures de traités isolés ; commentaires protestants du XVIIIe siècle.
Méthode
Comparer les traductions et relever les mentions de collaborateurs.

Ce qui la réfuterait : Une traduction entièrement originale et sans postérité exégétique mesurable.

Bibliographie sélective

Éditions et traductions

  • Albeck, Chanoch, et Henoch Yalon. Shisha Sidre Mishna. 6 vol. Jérusalem : Bialik ; Tel-Aviv : Dvir, 1952-1958.
  • Danby, Herbert. The Mishnah. Oxford : Oxford University Press, 1933.
  • Lieberman, Saul. The Tosefta et Tosefta ki-Fshutah. New York : Jewish Theological Seminary, 1955-1988.
  • Surenhusius, Guilielmus. Mischna sive totius Hebraeorum juris… systema. 6 vol. Amsterdam, 1698-1703.

Études

  • Epstein, Jacob Nahum. Mavo le-nusah ha-Mishna. Jérusalem : Magnes, 1948.
  • Friedman, Shamma. Tosefta Atiqta. Ramat Gan : Bar-Ilan University Press, 2002.
  • Lapin, Hayim. Rabbis as Romans. New York : Oxford University Press, 2012.
  • Neusner, Jacob. Judaism: The Evidence of the Mishnah. Chicago : University of Chicago Press, 1981.
  • Schwartz, Seth. Imperialism and Jewish Society, 200 B.C.E. to 640 C.E. Princeton : Princeton University Press, 2001.
  • Strack, Hermann L., et Günter Stemberger. Introduction au Talmud et au Midrash. Paris : Cerf, 1986.

Voir aussi