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Tanakh — Torah, livre II

Chemot

La sortie, le Sinaï, le sanctuaire — et le Nom qui ne se traduit pas

Le livre de la sortie d’Égypte, du Sinaï et du sanctuaire. Il contient le récit fondateur que la Pâque répète chaque année, le Décalogue que la tradition dit prononcé d’une seule parole, et un verset — Ex 3,14 — dont aucune traduction ne s’est imposée. C’est aussi le livre dont l’historicité est la plus disputée et dont la réception chrétienne a eu les conséquences les plus lourdes.

1. Le livre

Le nom. שְׁמוֹת, Chemot, « noms », d’après l’incipit : « voici les noms des fils d’Israël venus en Égypte ». La Septante l’intitule Ἔξοδος, « sortie », d’où « Exode ». La tradition rabbinique l’appelle aussi « deuxième livre ».

La division. Quarante chapitres, onze parachiyot hebdomadaires : Chemot, Vaera, Bo, Bechalah, Yitro, Michpatim, Terouma, Tetsavé, Ki Tissa, Vayaqhel, Pequdé. Les deux dernières sont souvent lues ensemble.

La structure. Le livre suit un mouvement qui va de l’esclavage au service, et le même mot hébreu, avoda, désigne les deux.

Ex 3,14 : le Nom et sa traduction Au buisson ardent, Moïse demande le nom de celui qui l’envoie. La réponse est אֶהְיֶה אֲשֶׁר אֶהְיֶה, ehyeh acher ehyeh. La forme verbale est un inaccompli de la racine « être » : elle vaut pour le présent et pour le futur, et la particule acher peut introduire une relative ou une explication. Le verset suivant donne le nom propre, YHWH, que la tradition juive ne prononce pas : on lit Adonaï, et dans l’usage courant on dit ha-Chem, « le Nom ». Les traductions divergent dès l’Antiquité.
  • La Septante rend le verset par Ἐγώ εἰμι ὁ ὤν, « je suis l’Étant », et la Vulgate par ego sum qui sum. Toute la tradition métaphysique chrétienne, jusqu’à Thomas d’Aquin, y a lu une définition de Dieu comme l’Être même.
  • Le Talmud lit une promesse : « je serai avec eux dans cette détresse comme je serai avec eux dans les détresses à venir » (b. Berakhot 9b). Rachi reprend cette lecture.
  • Maïmonide retrouve pourtant une lecture ontologique : « l’existant qui est l’existant » (Guide I, 63).
  • Les traductions modernes proposent « Je serai qui je serai », « Je suis qui je serai » ou « Je serai là comme celui qui sera là » (Buber et Rosenzweig).
Le français « l’Éternel », employé par de nombreuses traductions juives et protestantes, remonte à la Bible d’Olivétan (1535), imprimée à Neuchâtel pour les réformés romands. La mahloket de ce module porte sur ce verset.

Passages principaux

Les passages de Chemot qui font l’objet d’un sous-module transversal, avec les autres livres où ils reviennent. Voir l’index des passages.

PassageDans ce livreRevient aussi dans
Les généalogiesEx 6,14-25Bereshit, Bamidbar, Rut, Divrei ha-Yamim, Ezra-Nehemya
Le buisson ardentEx 3,1-4,17 ; 6,2-8Devarim, Yeshayahou, Yirmeyahou
Les plaies d’Égypte (à venir)Ex 7-12Tehilim
La Pâque (à venir)Ex 12-13Vayiqra, Bamidbar, Devarim, Yehoshoua, Melakhim, Divrei ha-Yamim, Ezra-Nehemya, Yehezqel
La sortie d’ÉgypteEx 12,29-15,21Devarim, Yehoshoua, Tehilim, Yeshayahou, Yirmeyahou, Yehezqel, Trei Asar, Ezra-Nehemya
La manne (à venir)Ex 16Bamidbar, Devarim, Yehoshoua, Tehilim, Ezra-Nehemya
Le veau d’or (à venir)Ex 32Devarim, Melakhim, Trei Asar, Tehilim, Ezra-Nehemya
Le DécalogueEx 20,1-17 ; 34,10-28Devarim, Vayiqra, Yirmeyahou, Trei Asar, Tehilim, Ezra-Nehemya
La théophanie du Sinaï (à venir)Ex 19 ; 24Devarim, Shoftim, Tehilim, Trei Asar, Melakhim, Ezra-Nehemya
Les treize attributs de miséricorde (à venir)Ex 34,6-7Bamidbar, Trei Asar, Tehilim, Ezra-Nehemya
Le sanctuaire et le Temple (à venir)Ex 25-31 ; 35-40Melakhim, Divrei ha-Yamim, Yehezqel, Trei Asar
Le chabbat (à venir)Ex 16,22-30 ; 20,8-11 ; 31,12-17Bereshit, Devarim, Yirmeyahou, Yeshayahou, Yehezqel, Ezra-Nehemya
Les vocations prophétiques (à venir)Ex 3-4Yeshayahou, Yirmeyahou, Yehezqel, Trei Asar, Shmuel

2. Le texte

Le papyrus Nash, acquis en Égypte en 1902 et daté du IIe ou du Ier siècle AEC, est resté jusqu’à Qumrân le plus ancien texte biblique hébreu connu. Il contient le Décalogue et le Chema. Sa forme du Décalogue mêle des éléments d’Ex 20 et de Dt 5 : c’était un texte liturgique, non une copie biblique. La récitation quotidienne du Décalogue au Temple (m. Tamid 5,1) fut supprimée plus tard, selon le Talmud, pour ne pas donner raison à ceux qui disaient que seules ces paroles avaient été données au Sinaï (b. Berakhot 12a).

4QpaleoExodm, rouleau de Qumrân en écriture paléo-hébraïque, présente un texte « expansionniste ». Dans le récit des plaies, il ajoute systématiquement l’exécution de chaque ordre divin, de sorte que Moïse répète à Pharaon mot pour mot ce que Dieu lui a dit. Le Pentateuque samaritain présente les mêmes expansions : le rouleau montre que ce type de texte existait en Judée avant de devenir propre aux Samaritains.

La Septante des chapitres 35-40 diverge fortement du texte massorétique, par l’ordre et par l’étendue. La description de la construction du sanctuaire y est plus courte et autrement organisée. Deux explications s’opposent : une Vorlage hébraïque différente, qui refléterait une étape antérieure de la rédaction, ou une liberté du traducteur (Gooding, 1959). La question touche directement la formation de cette partie du livre.

Le cantique de la mer (Ex 15) est écrit dans la Torah selon une disposition graphique propre, « en briques », et sa langue présente des traits archaïques qui en font, pour beaucoup de chercheurs, l’un des plus anciens textes de la Bible.

3. Le dossier historico-critique

L’historicité de la sortie. Aucun document égyptien ne mentionne un séjour israélite, Moïse, des plaies ou une sortie de centaines de milliers de personnes, et le désert du Sinaï n’a livré aucune trace d’un tel passage. Ex 12,37 compte six cent mille hommes, soit plus de deux millions de personnes avec les familles. Quatre positions coexistent.

Le module Histoire d’Israël ancien expose le dossier archéologique.

Le Sinaï. La localisation de la montagne est inconnue. La tradition chrétienne la place depuis le IVe siècle au Djebel Moussa, où se trouve le monastère Sainte-Catherine. Plusieurs textes bibliques associent en revanche la révélation à Séïr et à Édom (Jg 5,4 ; Dt 33,2 ; Ha 3,3), ce qui oriente vers le sud de la Transjordanie. La tradition juive n’a pas cherché à fixer le lieu, et certains commentateurs y voient une intention : la Torah n’appartient à aucun territoire.

Les sources. Le livre combine plusieurs ensembles.

Deux Décalogues et un troisième. Ex 20,2-17 et Dt 5,6-21 diffèrent sur plusieurs points. Le motif du chabbat est la création en Exode, la libération d’Égypte en Deutéronome. Le verbe est « souviens-toi » (zakhor) dans l’un, « garde » (chamor) dans l’autre. L’ordre des convoitises diffère aussi. La tradition répond que les deux ont été prononcés en une seule parole (b. Chevouot 20b ; Mekhilta), et le chant du vendredi soir, Lekha Dodi, le chante encore. Ex 34 contient en outre un ensemble de commandements cultuels qui se présente comme les « dix paroles » écrites sur les secondes tables (34,28). Goethe l’avait déjà relevé en 1773, dans un essai de jeunesse.

Le nombre des commandements. La division même du Décalogue diffère selon les traditions. La tradition juive fait de « je suis le Seigneur ton Dieu » la première parole. La tradition catholique et luthérienne, qui suit Augustin, réunit idoles et dieux étrangers et divise la convoitise. La tradition réformée et orthodoxe, qui suit Philon et Origène, distingue les idoles des dieux étrangers.

4. La lecture

PassageUsage
Ex 12,1-20Chabbat ha-Hodech, avant le mois de nissan
Ex 30,11-16Chabbat Cheqalim, avant Pourim
Ex 12-15 (extraits)Pessah : premiers jours et septième jour, où le cantique de la mer est lu au jour anniversaire de la traversée selon la tradition
Ex 19-20Chavouot, avec le Décalogue chanté selon une cantillation propre, le taam elyon, et l’assemblée debout
Ex 32,11-14 ; 34,1-10Jeûnes publics, dont le 17 tammouz et le 10 tevet
Ex 34,6-7Les treize attributs de miséricorde, au cœur des selihot et de Yom Kippour
Ex 15,1-18Récitation quotidienne dans la prière du matin
Ex 13,1-16Deux des quatre passages contenus dans les tefillin

Les haftarot. Pour Bechalah, le cantique de Débora (Jg 4-5), chanté comme le cantique de la mer, d’où le nom de « chabbat du cantique », Chabbat Chira. Pour Yitro, la vision d’Isaïe dans le Temple (Is 6), qui répond à la théophanie du Sinaï. Pour Terouma, la construction du Temple de Salomon (1 R 5-6).

La Haggada. Le soir de Pessah, le récit de la sortie n’est pas lu dans le texte biblique continu. Il est commenté à partir de Dt 26,5-8 selon un midrash que la Haggada reprend. Moïse n’y est nommé qu’une fois, en citation, et la tradition y voit une volonté de rapporter la délivrance à Dieu seul.

5. Le targum

Onqelos atténue systématiquement les anthropomorphismes. En Ex 24,10, « ils virent le Dieu d’Israël » devient « ils virent la gloire, yeqara, du Dieu d’Israël ». Les interventions directes de Dieu sont souvent attribuées à sa « parole », memra. En Ex 3,14, Onqelos conserve l’hébreu ehyeh acher ehyeh sans le traduire, ce qui équivaut à reconnaître qu’il ne peut pas l’être.

Le targum du Pseudo-Jonathan ajoute des éléments narratifs. En Ex 7,11, il nomme les magiciens de Pharaon Jannès et Jambrès, noms que l’on retrouve dans le Nouveau Testament (2 Tm 3,8) ; le Document de Damas de Qumrân connaît déjà « Yohanah et son frère » comme adversaires de Moïse. Plusieurs traditions puisaient donc à un même fonds narratif, et le targum en conserve la trace.

Le targum Neofiti développe en Ex 12,42 le poème des « quatre nuits » : la création, l’alliance avec Abraham, la sortie d’Égypte, et la rédemption finale. Toute l’histoire du salut y est attachée à la nuit de Pâque.

6. La parshanut

Rachi ouvre son commentaire de la Genèse par une question qui concerne Chemot. Selon R. Yitshaq, la Torah aurait dû commencer par Ex 12,2, le premier commandement donné à Israël, et elle commence par la création pour établir le droit d’Israël sur sa terre.

Ibn Ezra a écrit deux commentaires de l’Exode, un court et un long, cas unique dans son œuvre. Le long discute longuement les deux versions du Décalogue et les noms divins.

Rachi et Ramban sur l’ordre du récit. Pour Rachi, les instructions sur le sanctuaire ont été données après le veau d’or, et le texte n’est pas chronologique : « il n’y a pas d’avant et d’après dans la Torah » (Rachi sur Ex 31,18). Le sanctuaire devient alors une réponse à la faute, un lieu de réparation. Pour Ramban, le récit suit l’ordre des faits. Le sanctuaire prolonge le Sinaï et n’est pas un remède : la gloire qui reposait sur la montagne vient résider au milieu du peuple. Le désaccord porte sur le sens du culte lui-même.

Rashbam et les tefillin. Commentant Ex 13,9, « ce sera pour toi un signe sur ta main », Rashbam écrit que selon le sens obvie, il s’agit d’une image : « comme si c’était écrit sur ta main », à la manière du Cantique, « mets-moi comme un sceau sur ton cœur ». La halakha tient la prescription pour littérale et Rashbam la pratique. Le passage est l’exemple le plus cité de l’écart que le peshat peut ouvrir avec la loi (voir Tanakh et parshanut).

Cassuto, rabbin italien devenu professeur à l’Université hébraïque, a publié en 1951 un commentaire de l’Exode qui lit le livre comme une unité littéraire. C’est l’une des alternatives juives les plus influentes à l’analyse documentaire.

7. Midrash et halakha

Les recueils. Chemot est le livre de la Mekhilta de-Rabbi Yichmaël, midrash halakhique tannaïtique qui commence à Ex 12, là où commencent les lois. Une Mekhilta de-Rabbi Chimon bar Yohaï, reconstituée à partir de fragments de la Genizah et de citations, représente l’autre école. Chemot Rabba est un midrash homilétique médiéval.

Les normes dérivées. Aucun livre, avec le Deutéronome, ne fonde autant de halakha.

8. Réception chrétienne et sa critique

La réception chrétienne de Chemot a eu des effets directs sur les communautés juives. Le dossier est lourd, et il doit être exposé sans euphémisme.

PassageLecture chrétienneLecture juiveEffets et état du dossier
Ex 12 — l’agneau pascalLe Christ est « notre Pâque » (1 Co 5,7) ; la Pâque juive est la figure, la Pâque chrétienne la réalitéMémorial de la délivrance, prescrit « pour toujours » (12,14) ; sans Temple, l’agneau est remplacé par le récit et l’os rôti du plat du sederL’homélie Sur la Pâque de Méliton de Sardes (vers 160-170) formule la première accusation explicite de déicide contre Israël. Le calendrier pascal et l’accusation se sont ensuite associés : les accusations de meurtre rituel se concentraient souvent à l’approche de Pâque, jusqu’à Trente (1475) et au-delà
Ex 32 — le veau d’orL’Épître de Barnabé (4,6-8 ; 14,1-4) soutient qu’Israël a perdu l’alliance au pied du Sinaï, en brisant les tables, avant même de l’avoir reçueFaute grave suivie d’un pardon et d’un renouvellement de l’alliance (Ex 34) ; les treize attributs y sont révélésL’argument a fondé l’idée d’une alliance jamais reçue par les juifs et directement transmise à l’Église. Le texte lui-même rapporte le renouvellement : l’argument doit en omettre le chapitre 34
Ex 34,29 — le visage de MoïseLa Vulgate traduit qaran par cornuta, « cornue » : Moïse cornu de l’iconographie médiévale, jusqu’au Moïse de Michel-Ange« La peau de son visage rayonnait » : qaran dérive de qeren, rayon ou corne, et le contexte impose le rayonnementRuth Mellinkoff (1970) a montré que la corne, d’abord signe d’honneur, a rejoint l’iconographie infamante des juifs dans l’art de la fin du Moyen Âge
Ex 3,14Définition de Dieu comme l’Être ; Jn 8,58, « avant qu’Abraham fût, je suis », y est rattachéPromesse de présence (Rachi) ou désignation de l’existant nécessaire (Maïmonide)Le débat n’a pas eu d’effets polémiques directs ; il est traité dans la mahloket

Le module Rencontres et polémiques replace ces lectures dans l’histoire des disputes judéo-chrétiennes. En Suisse, elle a notamment frappé Berne en 1294 et les juifs de la ville en furent expulsés.

La mahloket

Que dit Ex 3,14, et peut-on le traduire ?

Trois mots, deux fois le même verbe, et une réponse à une question sur le nom. Le verset a produit une métaphysique dans une tradition et une théologie de la présence dans l’autre. La question posée aux sept voix : que dit Dieu à Moïse, et une langue peut-elle le redire ?

Le Beit Midrash classique

Le Talmud répond par le contexte : Moïse va parler à un peuple en détresse, et Dieu se nomme par sa présence. « Je serai avec eux dans cette détresse comme je serai avec eux dans les détresses à venir » (b. Berakhot 9b). Moïse objecte qu’il ne faut pas annoncer d’autres détresses au peuple, et Dieu lui fait dire seulement « Ehyeh m’a envoyé ». Le midrash ajoute : « je suis nommé selon mes actes » (Chemot Rabba 3,6). Le nom n’est pas une définition, c’est une promesse.

Orthodoxie moderne

Umberto Cassuto lit le verset dans son contexte narratif : Moïse demande une garantie, et la réponse est « je serai avec toi », écho exact de la promesse du verset 12, ki ehyeh immakh. La lecture de présence est donc au peshat, et non seulement au midrash. Cela n’exclut pas la lecture de Maïmonide, qui est philosophique et qui a sa place à son niveau. La tradition tient les deux sans les confondre.

Monde haredi et litvak

On ne traduit pas le Nom, et on ne le prononce pas. Le Talmud compte Ehyeh acher Ehyeh parmi les noms divins qu’il est interdit d’effacer, selon une opinion (b. Chevouot 35a). La question n’est pas d’abord ce que le verset signifie, mais comment on se tient devant lui. Une traduction qui prétend l’avoir compris manque ce qu’Onqelos a compris en le laissant en hébreu.

Hassidisme

Dans la kabbale, Ehyeh est le nom de la première sefira, Keter, la couronne, ce qui en Dieu précède toute détermination. C’est un « je serai » parce que rien n’y est encore advenu. Le maître hassidique enseigne que ce nom est aussi celui de l’homme qui se tient devant Dieu dans l’attente : il n’est pas encore, il sera. Le verset ne se traduit pas, il se vit dans la prière.

Massorti

La philologie montre deux choses. Le verbe est un inaccompli, et ni « je suis » ni « je serai » ne le rendent à eux seuls. Le nom YHWH lui-même a reçu plusieurs étymologies, dont celle d’une forme causative, « celui qui fait être », soutenue par Albright et Cross et contestée depuis. Franz Rosenzweig, dans un essai de 1929, a critiqué la traduction de Mendelssohn, « l’Éternel », comme une philosophisation, et a défendu avec Buber « celui qui est là ». Chaque traduction est une interprétation, et une bonne édition devrait les donner côte à côte.

Réformé et libéral

« L’Éternel » a été la traduction de l’émancipation : Mendelssohn en allemand (der Ewige), les rabbinats de France en français, dans une langue de la raison et de l’universel. Elle a l’avantage de n’être ni masculine ni anthropomorphe, ce que le judaïsme libéral apprécie aujourd’hui. Elle a l’inconvénient de perdre la promesse. Le mouvement l’emploie en sachant ce qu’elle laisse de côté.

Monde séfarade et mizrahi

Maïmonide, dans le Guide (I, 63), lit le verset comme une désignation de l’existant nécessaire : Dieu est celui dont l’existence ne dépend de rien. C’est la lecture la plus proche de la tradition philosophique grecque, et elle est juive, séfarade et médiévale. Juda Halévi, dans le Kouzari (IV, 3), insiste au contraire sur la présence de Dieu à Israël. Les deux grands séfarades représentent les deux lectures, et le monde séfarade les a gardées ensemble.

Où en est la discussion

Deux lectures traversent les deux traditions. La lecture de présence — « je serai avec eux » — est au Talmud, chez Rachi, chez Cassuto, et elle s’appuie sur le verset 12. La lecture ontologique — l’Être, l’existant nécessaire — est dans la Septante et chez les Pères, mais aussi chez Maïmonide. La différence entre juifs et chrétiens n’est donc pas celle de la métaphysique et de l’histoire. La tradition juive a gardé la lecture de présence au premier plan. La voix haredi et le hassidisme rappellent qu’Onqelos a laissé le verset en hébreu et qu’il est un nom avant d’être une phrase. La voix massorti et la voix réformée tirent de la philologie un principe : chaque traduction interprète, et « l’Éternel », commun aux juifs émancipés et aux réformés, perd la promesse.

Hypothèses de travail — mémoire et thèse

Six pistes formulées de manière falsifiable. Chemot réunit des dossiers où la documentation extérieure — égyptienne, mésopotamienne, qumrânienne, iconographique — permet des tests précis.

H1. Le code de l’alliance et Hammourabi

  • Doctorat
  • Droit comparé ancien
  • 4-5 ans

Hypothèse. Le code de l’alliance dépend littérairement du Code de Hammourabi, dont il suit l’ordre des matières, comme le soutient Wright (2009), et cette dépendance suppose un accès à des copies cunéiformes à l’époque néo-assyrienne.

État de la question
La thèse de Wright est discutée ; ses contradicteurs y voient une tradition juridique commune transmise sans emprunt direct.
Corpus
Ex 20,22-23,33 ; Code de Hammourabi et ses copies néo-assyriennes ; lois hittites ; lois d’Eshnunna.
Méthode
Comparer l’ordre des matières et les formulations, et évaluer la probabilité d’une coïncidence.

Ce qui la réfuterait : Un ordre des matières attestable dans d’autres collections indépendantes, ou l’absence de copies accessibles au Levant.

H2. L’ordre du Tabernacle dans la Septante

  • Doctorat
  • Septante
  • 4-5 ans

Hypothèse. Les divergences de la Septante en Ex 35-40 reflètent une Vorlage hébraïque différente, antérieure à la rédaction finale de ces chapitres, et non une liberté du traducteur.

État de la question
Gooding (1959) défendait la liberté du traducteur ; Aejmelaeus et d’autres ont soutenu la Vorlage différente.
Corpus
Ex 35-40 selon le texte massorétique et la Septante ; 4QpaleoExodm ; technique de traduction du même traducteur dans Ex 1-34.
Méthode
Comparer la technique de traduction dans les chapitres 25-31 et 35-40.

Ce qui la réfuterait : Une technique de traduction identiquement libre dans les chapitres 25-31.

H3. Rashbam, Ex 13,9 et la halakha

  • Master
  • Histoire de l’exégèse
  • 12-18 mois

Hypothèse. La lecture figurée d’Ex 13,9 par Rashbam s’inscrit dans une réponse aux arguments chrétiens contre la lecture littérale des commandements, et d’autres passages de son commentaire portent la même intention polémique.

État de la question
Le passage est célèbre ; l’hypothèse d’un contexte polémique a été proposée pour d’autres commentaires de Rashbam.
Corpus
Rashbam sur la Torah ; Sefer Yosef ha-Meqanne ; Nitsahon Yachan ; exégèse victorine contemporaine.
Méthode
Identifier les passages où Rashbam s’écarte de la halakha et chercher leurs correspondants dans la polémique.

Ce qui la réfuterait : Des écarts sans rapport avec des thèmes polémiques connus.

H4. Le Moïse cornu et l’iconographie des juifs

  • Master
  • Histoire de l’art
  • 12-18 mois

Hypothèse. Le passage de la corne de Moïse, signe d’honneur, à la corne comme attribut infamant des juifs dans l’iconographie germanique se produit au XIVe siècle et dans un corpus géographiquement délimité.

État de la question
Mellinkoff (1970) a établi l’origine vulgatienne et les premiers emplois. La chronologie du glissement n’a pas été cartographiée.
Corpus
Manuscrits enluminés et sculpture d’Europe centrale, XIIe-XVe siècles ; Index of Medieval Art de Princeton.
Méthode
Recenser et dater les représentations de juifs cornus et les situer.

Ce qui la réfuterait : Des représentations infamantes antérieures au XIVe siècle ou sans concentration géographique.

H5. La récitation du Décalogue supprimée

  • Doctorat
  • Liturgie
  • 3-4 ans

Hypothèse. La suppression de la récitation quotidienne du Décalogue, expliquée par b. Berakhot 12a par l’argument des « hérétiques », est postérieure au IIe siècle et visible dans la documentation de la Genizah, où certaines communautés la maintiennent encore.

État de la question
La récitation au Temple est attestée par la Mishna et le papyrus Nash suggère un usage liturgique. La Genizah conserve des témoins de pratiques divergentes.
Corpus
m. Tamid 5,1 ; b. Berakhot 12a ; y. Berakhot 1,5 ; papyrus Nash ; phylactères de Qumrân ; siddourim de la Genizah.
Méthode
Recenser les témoins liturgiques du Décalogue et les dater.

Ce qui la réfuterait : L’absence de toute récitation dans les siddourim de la Genizah.

H6. Le meurtre rituel et le calendrier pascal

  • Doctorat
  • Histoire médiévale
  • 4-5 ans

Hypothèse. Les accusations de meurtre rituel en Europe latine entre 1144 et 1500 se concentrent de manière statistiquement significative dans les semaines qui précèdent Pâques.

État de la question
La corrélation est souvent affirmée ; elle n’a pas été mesurée sur un corpus complet et daté.
Corpus
Recensements des accusations (Langmuir, Dundes, Teter) ; chroniques locales ; archives judiciaires.
Méthode
Dater chaque accusation au jour près quand c’est possible et tester la distribution.

Ce qui la réfuterait : Une distribution uniforme sur l’année.

Bibliographie sélective

Commentaires

  • Cassuto, Umberto. A Commentary on the Book of Exodus. Jérusalem : Magnes, 1967 [hébreu 1951].
  • Childs, Brevard S. The Book of Exodus. OTL. Philadelphie : Westminster, 1974.
  • Propp, William H. C. Exodus. AB 2 et 2A. New York : Doubleday, 1999-2006.
  • Sarna, Nahum M. Exodus. JPS Torah Commentary. Philadelphie : Jewish Publication Society, 1991.

Études

  • Assmann, Jan. Moïse l’Égyptien. Paris : Aubier, 2001.
  • Gooding, David W. The Account of the Tabernacle. Cambridge : Cambridge University Press, 1959.
  • Hoffmeier, James K. Israel in Egypt. New York : Oxford University Press, 1997.
  • Levy, Thomas E., Thomas Schneider et William H. C. Propp, dir. Israel’s Exodus in Transdisciplinary Perspective. Cham : Springer, 2015.
  • Mellinkoff, Ruth. The Horned Moses in Medieval Art and Thought. Berkeley : University of California Press, 1970.
  • Rosenzweig, Franz. « Der Ewige ». Dans Martin Buber et Franz Rosenzweig, Die Schrift und ihre Verdeutschung. Berlin : Schocken, 1936.
  • Wright, David P. Inventing God’s Law. New York : Oxford University Press, 2009.

Voir aussi