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VII. Rencontres et polémiques

Rencontres et polémiques

De Justin à Seelisberg : disputes, censure, hébraïsme chrétien, dialogue

Pendant dix-huit siècles, juifs et chrétiens ont débattu des mêmes versets, mais jamais à armes égales. Le genre littéraire de la dispute naît avec un texte chrétien où le juif ne gagne jamais. Il culmine dans des procès et des débats ordonnés par des rois et des papes, où les délégués juifs parlaient sous peine de sanctions pour leurs communautés. Il ne se transforme en dialogue qu’après la Shoah. Ce module retrace cette histoire. Les modules de livres y renvoient pour tout ce qui touche à la réception chrétienne de leurs versets.

Pourquoi ce module, et pourquoi ici Le site chrétien Theologia Reformata traite l’histoire de la théologie chrétienne et fait intervenir un interlocuteur juif, Tryphon Goldberg. Le présent site en est le pendant autonome, et ce module est le lieu où les deux entreprises se rencontrent le plus directement. Il ne présente pas l’histoire de ces rencontres du point de vue chrétien, avec une note juive en marge ; il ne la présente pas non plus comme un réquisitoire. Il suit trois règles.
  • Nommer le cadre. Chaque « dispute » est décrite selon ce qu’elle fut : un procès, une controverse ordonnée, une prédication forcée ou un échange libre.
  • Lire les récits des deux côtés. Les récits juifs et chrétiens d’un même événement sont confrontés ; aucun n’est reçu comme procès-verbal.
  • Suivre les effets. Les conséquences sur les communautés — autodafés, conversions, expulsions — sont exposées pour elles-mêmes.

1. Le prototype antique

Le Dialogue avec Tryphon. Justin, philosophe chrétien né à Naplouse, compose vers 155-160 le récit d’une discussion de deux jours avec un juif nommé Tryphon, à Éphèse, peu après la révolte de Bar Kokhba. Le texte fixe les thèmes qui reviendront pendant mille cinq cents ans :

Tryphon y est courtois et cultivé ; il ne l’emporte jamais. Le dispositif de ce site inverse délibérément ce rapport (voir la note méthodologique).

La littérature Adversus Iudaeos. Tertullien, Cyprien, puis Jean Chrysostome, dont les huit homélies prononcées à Antioche en 386-387 visent d’abord des chrétiens qui fréquentaient la synagogue. Ces textes relèvent autant de la discipline interne des Églises que de la polémique contre les juifs. Leurs formules ont néanmoins été reprises pendant des siècles comme des descriptions du judaïsme. L’homélie Sur la Pâque de Méliton de Sardes, un siècle plus tôt, formule la première accusation de déicide (voir Chemot).

Du côté juif. La littérature rabbinique parle peu du christianisme, et jamais sous la forme d’un traité.

2. Le tournant du XIIIe siècle

La doctrine du témoin. Augustin avait fixé une doctrine qui protégeait l’existence des juifs dans la chrétienté. Ils sont les « témoins » : ils portent les Écritures qui annoncent le Christ, et leur dispersion atteste la vérité chrétienne. Il faut donc les laisser vivre, mais humiliés. Cette doctrine protège la personne des juifs et suppose que leur religion est celle de l’Ancien Testament.

La découverte du Talmud. Au XIIIe siècle, les ordres mendiants, et surtout les dominicains, découvrent que les juifs de leur temps vivent selon un corpus postbiblique, le Talmud, qu’ils ignoraient. Jeremy Cohen (The Friars and the Jews, 1982) a montré la conséquence : si les juifs ne sont plus les porteurs fidèles de l’Ancien Testament, mais les adeptes d’une « nouvelle loi » humaine, la doctrine du témoin ne les protège plus. Les convertis, qui connaissent ce corpus de l’intérieur, deviennent les agents de ce tournant.

3. Paris, 1240 : le procès du Talmud

L’accusateur. Nicolas Donin, juif de La Rochelle, avait été excommunié par les autorités rabbiniques, semble-t-il pour avoir contesté la Loi orale, avant de se convertir. En 1238 ou 1239, il présente au pape Grégoire IX trente-cinq articles contre le Talmud : il blasphémerait contre Jésus et Marie, insulterait les chrétiens, et placerait l’autorité des rabbins au-dessus de l’Écriture.

La procédure. En juin 1239, Grégoire IX écrit aux rois et aux évêques d’Europe d’avoir à saisir les livres juifs le premier samedi du Carême 1240, pendant que les juifs seraient à la synagogue. Seul le roi de France exécute l’ordre. En juin 1240, à la cour de Louis IX, sous la présidence de la reine mère Blanche de Castille, quatre rabbins sont interrogés. Le plus connu est Yehiel de Paris, et Moïse de Coucy est également présent. Il ne s’agit pas d’un débat entre égaux mais d’une enquête contre un livre, conduite selon les formes d’un procès.

Les arguments. Le récit hébreu, le Vikouah Rabbenou Yehiel, rapporte la ligne de défense de Yehiel. Les passages incriminés visent un autre Yéchou que celui des chrétiens. Les dures paroles contre les « gentils » concernent les idolâtres anciens. L’aggada n’a pas l’autorité de la halakha. L’argument des « deux Jésus » a été jugé habile par les uns et sincère par les autres ; il a en tout cas été répété dans les disputes suivantes.

La condamnation. Le Talmud est condamné. En 1242 — ou 1241 selon certaines sources —, des charrettes entières de manuscrits sont brûlées en place de Grève ; les chroniques parlent de vingt-quatre charrettes. Le pape Innocent IV accepte en 1247 un réexamen, que conduit Eudes de Châteauroux, et la condamnation est confirmée en 1248.

Les sources. Le dossier latin est considérable : les articles de Donin et les Extractiones de Talmud, recueil de près de deux mille passages traduits en latin, édités en 2018 (Cecini et de la Cruz Palma). Le récit hébreu est une composition littéraire, non un procès-verbal. Les deux ensembles doivent être lus ensemble, et aucun ne suffit seul.

4. Barcelone, 1263 : la controverse devant le roi

Les protagonistes. Pablo Christiani (Paul Chrétien), juif de Montpellier converti et devenu dominicain, a préparé une méthode nouvelle : prouver la vérité chrétienne à partir des textes rabbiniques eux-mêmes. Le roi Jacques Ier d’Aragon convoque Moïse ben Nahman, Nahmanide, la plus haute autorité rabbinique de Catalogne, à débattre contre lui. Raymond de Penyafort, ancien maître général des dominicains, y participe. Les séances ont lieu en juillet 1263 ; les sources en comptent quatre.

Les trois questions. Le Messie est-il déjà venu ? Est-il divin ou humain ? Qui, des juifs ou des chrétiens, possède la vraie loi ? Pablo cite des aggadot — par exemple la tradition selon laquelle le Messie serait né le jour de la destruction du Temple — pour montrer que les rabbins eux-mêmes attestent la venue du Messie.

La réponse de Nahmanide. Trois lignes argumentatives se dégagent de son récit.

Sur Is 53, il défend la lecture collective (voir Yeshayahou).

Deux récits. Nahmanide a rédigé son récit, le Vikouah, à la demande de l’évêque de Gérone. Un protocole latin affirme au contraire que Nahmanide, confondu, a fui la ville avant la fin. Chacun des deux textes revendique la victoire. Les historiens (Baer, Chazan, Cohen, Caputo) tiennent le Vikouah pour une composition littéraire, retravaillée pour ses lecteurs juifs, et le protocole latin pour un document de parti. Aucun des deux ne permet de dire qui « a gagné ». La question elle-même est mal posée pour un débat dont l’issue était fixée d’avance.

Les suites. En 1265, les dominicains poursuivent Nahmanide pour blasphème à cause de la publication de son récit. Le roi prononce une sanction modérée, un exil temporaire et la destruction du livre, que la pression pontificale, sous Clément IV, rend plus lourde. Nahmanide quitte l’Aragon et gagne la terre d’Israël en 1267. Il y rétablit une communauté à Jérusalem et y achève son commentaire de la Torah.

Le Pugio fidei. Raymond Martin, dominicain catalan, achève en 1278 le Pugio fidei, « le poignard de la foi ». C’est une somme qui cite en hébreu et en latin des centaines de passages rabbiniques pour démontrer la vérité chrétienne. Certains passages n’y sont attestés nulle part ailleurs, ce qui a fait soupçonner des falsifications. Saul Lieberman a soutenu que plusieurs d’entre eux proviennent de midrashim authentiques perdus. Le livre a fourni l’arsenal des controverses ultérieures.

5. Tortose, 1413-1414 : la dispute de la conversion

Le contexte. Les émeutes de 1391 ont détruit une grande partie des communautés de Castille et d’Aragon et produit des conversions massives. La prédication de Vincent Ferrier et les lois de Valladolid (1412) aggravent la pression. Joshua ha-Lorki, médecin juif d’Alcañiz, se convertit et prend le nom de Jérónimo de Santa Fe. Il devient médecin de l’antipape Benoît XIII, Pedro de Luna, qui convoque les délégués des communautés aragonaises à Tortose.

L’ampleur. La dispute s’ouvre le 7 février 1413 et se clôt en novembre 1414. Les actes latins comptent soixante-neuf séances. C’est la plus longue controverse de l’histoire. Les délégués juifs, parmi lesquels Vidal Benvenist, Zerahia ha-Levi, Astruc ha-Levi et Joseph Albo, sont retenus loin de leurs communautés pendant des mois. Pendant ce temps, des prédications forcées se multiplient et des conversions en nombre ont lieu, y compris parmi les notables.

La méthode. Jérónimo reprend celle de Barcelone, amplifiée par le Pugio fidei : les aggadot prouvent la venue du Messie. Les délégués juifs répondent d’abord comme Nahmanide, puis, devant l’insistance, certains finissent par déclarer que les aggadot incriminées ne les engagent pas. Astruc ha-Levi le fait dans une déclaration écrite restée célèbre.

Les suites. La bulle Etsi doctoris gentium (1415) impose des restrictions sévères : censure du Talmud, interdiction de certains métiers, prédications obligatoires. Joseph Albo rédige quelques années plus tard le Sefer ha-Iqqarim (1425), où la réflexion sur les principes de la foi porte la marque de la controverse. Les sources juives sont partielles : un récit attribué à Bonastruc Desmaestre, et des passages du Chevet Yehouda de Salomon ibn Verga.

Paris 1240Barcelone 1263Tortose 1413-1414
NatureProcès d’un livreControverse ordonnée devant le roiControverse-procès en vue de la conversion
AutoritéGrégoire IX ; Louis IXJacques Ier d’AragonBenoît XIII
AccusateurNicolas Donin, convertiPablo Christiani, converti, dominicainJérónimo de Santa Fe, converti
Partie juiveYehiel de Paris et trois autres rabbinsNahmanideDélégués des communautés d’Aragon
ObjetLe Talmud blasphème-t-il ?Le Messie est-il venu, d’après vos propres textes ?Idem, sur vingt et un mois
SourcesArticles de Donin ; Extractiones ; récit hébreuVikouah de Nahmanide ; protocole latinActes latins ; récits hébreux partiels
EffetsAutodafé du Talmud (1242)Procès et départ de Nahmanide ; Pugio fideiConversions ; bulle de 1415

6. Prédication forcée et littérature polémique

Les sermons obligatoires. La bulle Vineam sorec (1278) de Nicolas III ordonne aux dominicains de prêcher aux juifs, qui doivent assister aux sermons. L’usage se maintient longtemps. À Rome, les juifs du ghetto sont astreints à des prédications jusqu’au milieu du XIXe siècle, et Pie IX y met fin en 1848.

La réponse écrite. Face à la pression, une littérature polémique juive se développe, souvent destinée à un usage interne, pour armer les fidèles.

7. La censure et l’imprimerie

Rome, 1553. Une querelle commerciale entre imprimeurs chrétiens de livres hébreux, à Venise, aboutit à une dénonciation du Talmud. Le 9 septembre 1553, jour de Roch ha-Chana, le Talmud est brûlé au Campo de’ Fiori, puis dans plusieurs villes d’Italie. L’Index de 1559 l’interdit. Celui de 1564, après le concile de Trente, en tolère l’impression à condition qu’il paraisse sans le nom de Talmud et expurgé des passages jugés injurieux.

Bâle, 1578-1581. C’est dans ces conditions que l’imprimeur bâlois Ambrosius Froben publie une édition du Talmud, sous le contrôle d’un censeur, le chanoine Marco Marino, venu d’Italie. Le traité Avoda Zara en est retiré, et des milliers de passages sont modifiés : « goy » devient « idolâtre », akoum, ou « Couthéen », et les mentions de Rome ou de Yéchou disparaissent. Cette édition suisse a servi de modèle à de nombreuses éditions ultérieures. Les modifications de la censure sont ainsi entrées dans le texte reçu. Des listes de passages supprimés, les hesronot ha-Chass, ont circulé en manuscrit puis en imprimé pour permettre de les rétablir.

L’autocensure. Les imprimeurs juifs ont souvent anticipé la censure, et la vocalisation « akoum » a fini par entrer dans l’usage des lecteurs juifs eux-mêmes. Il faut en tenir compte pour lire la halakha sur les non-juifs : une partie du vocabulaire des éditions courantes est un produit de la censure et non du texte.

8. L’hébraïsme chrétien

Reuchlin contre Pfefferkorn. Johannes Pfefferkorn, juif converti, obtient en 1509 de l’empereur Maximilien l’autorisation de confisquer les livres juifs. Johannes Reuchlin, humaniste et hébraïsant, consulté, s’y oppose : les livres juifs doivent être conservés et étudiés. La controverse, avec l’Augenspiegel (1511) et les Epistolae obscurorum virorum, oppose humanistes et dominicains de Cologne pendant une décennie. Pour la première fois, un chrétien influent défend publiquement le droit à l’existence de la littérature juive.

La Réforme. Le jeune Luther espérait la conversion des juifs (Que Jésus-Christ est né juif, 1523). Le vieux Luther, dans Des Juifs et de leurs mensonges (1543), recommande d’incendier les synagogues et de détruire les livres. Ce texte a été réédité et utilisé par la propagande nazie. Les Églises luthériennes l’ont officiellement désavoué, notamment l’Église évangélique luthérienne d’Amérique en 1994.

Bâle. Johannes Buxtorf le père (1564-1629) et son fils font de Bâle un centre européen de l’hébraïsme chrétien : la Synagoga Judaica (1603), description des pratiques juives, le lexique talmudique et rabbinique, la Tiberias sur la Massora. Buxtorf travaille avec des correcteurs et imprimeurs juifs, alors que la ville n’autorise pas la résidence permanente des juifs. En 1619, il est condamné à une amende pour avoir assisté à la circoncision du fils d’un de ses collaborateurs juifs. L’épisode montre la limite de ce savoir : on pouvait étudier les juifs sans les tolérer.

Le revers. L’hébraïsme chrétien a aussi produit des arsenaux. L’Entdecktes Judenthum de Johann Andreas Eisenmenger (1700), compilation de passages rabbiniques sortis de leur contexte, est devenu la source de l’antisémitisme savant des XIXe et XXe siècles.

9. De Lavater à Seelisberg

Zurich et Berlin, 1769. Johann Caspar Lavater, pasteur à Zurich, dédie à Moïse Mendelssohn sa traduction d’un ouvrage de Charles Bonnet, philosophe genevois. Il le somme publiquement de réfuter les preuves du christianisme ou de se convertir. Mendelssohn répond (Lettre à Lavater, 1770) qu’il a examiné sa religion et qu’il y reste. Il ajoute que le judaïsme ne cherche pas à convertir et qu’une dispute publique sur la religion d’une minorité tolérée est une injustice. L’affaire le conduit à écrire Jérusalem (1783). Lavater retire sa sommation.

Le XIXe siècle. Les sociétés missionnaires se multiplient, dont la London Society, fondée en 1809. L’affaire Mortara (1858) scandalise l’Europe : un enfant juif de Bologne, baptisé en secret par une servante, est enlevé à sa famille par la police pontificale et élevé dans l’Église. La Wissenschaft des Judentums renverse la perspective. Abraham Geiger présente Jésus comme un pharisien et le christianisme primitif comme un rameau du judaïsme, tandis que la théologie protestante allemande dépeint un « judaïsme tardif » légaliste qui aurait préparé le christianisme par contraste. Cette image n’a été systématiquement corrigée qu’avec E. P. Sanders (Paul and Palestinian Judaism, 1977).

Seelisberg, 1947. Du 30 juillet au 5 août 1947, une conférence internationale réunie à Seelisberg, dans le canton d’Uri, rassemble des juifs, des catholiques et des protestants. Elle adopte dix points à l’usage des Églises : rappeler que Jésus était juif, ne pas présenter la Passion en attribuant la mort de Jésus aux seuls juifs, ne pas employer « les juifs » comme désignation des ennemis de Jésus. L’historien Jules Isaac y joue un rôle central. Son livre Jésus et Israël (1948), puis L’enseignement du mépris (1962), et son audience auprès de Jean XXIII en 1960 conduisent à la révision catholique.

10. Le dialogue contemporain

DateTexte ou événementPortée
1947Seelisberg, dix pointsPremière révision concertée de l’enseignement chrétien sur les juifs
1964Soloveitchik, « Confrontation »L’orthodoxie moderne refuse le dialogue théologique et accepte la coopération sur les questions communes
1965Nostra Aetate § 4 (28 octobre)L’Église catholique récuse la culpabilité collective des juifs dans la mort de Jésus et déplore l’antisémitisme
1980Synode de l’Église évangélique de RhénaniePremière Église protestante allemande à affirmer que l’alliance de Dieu avec Israël n’est pas révoquée
1986Jean-Paul II à la grande synagogue de RomePremière visite d’un pape dans une synagogue depuis l’Antiquité
2000Dabru EmetDéclaration de savants juifs sur le christianisme : chrétiens et juifs adorent le même Dieu, la Shoah n’est pas un phénomène chrétien, mais elle n’aurait pas été possible sans l’antijudaïsme chrétien
2001Communion ecclésiale de Leuenberg, Église et IsraëlTexte commun des Églises protestantes d’Europe
2015Commission vaticane, Les dons et l’appel de Dieu sont irrévocables ; déclaration de rabbins orthodoxes, Faire la volonté de notre Père célesteCôté catholique, refus d’une mission institutionnelle envers les juifs ; côté orthodoxe, reconnaissance du christianisme comme partie du dessein divin
2017Entre Jérusalem et RomeRéponse officielle de la Conférence des rabbins européens, du Rabbinical Council of America et du Grand Rabbinat d’Israël à Nostra Aetate

11. Les versets disputés

Ce tableau sert de point d’entrée : chaque module de livre expose le dossier de ses versets dans sa huitième section.

VersetUsage chrétienDans les disputesModule
Gn 3,15 ; Gn 49,10« Protévangile » ; le sceptre qui ne quitte pas Juda jusqu’à la venue de ShilohGn 49,10 est central à Barcelone et à TortoseBereshit
Ex 12 ; Ex 32L’agneau pascal ; l’alliance perdue au SinaïBase de l’accusation de déicide et de la théorie de la substitutionChemot
Dt 18,15Le « prophète comme moi » annonce le Christ (Ac 3,22)Employé de Barcelone à TortoseDevarim
2 S 7,14Le Fils de DavidDébat sur le Messie davidique à BarceloneShmuel
Is 7,14 ; Is 52,13-53,12La vierge ; le Serviteur souffrantPassages majeurs de toutes les disputesYeshayahou
Ps 2 ; 22 ; 110Le Fils ; la Passion ; le Seigneur assis à la droiteOmniprésents dans la littérature Adversus IudaeosTehilim
Dn 7,13 ; Dn 9,24-27Le Fils de l’homme ; les soixante-dix semainesCalcul de la venue du Messie, central à TortoseDaniel
Jr 31,31La nouvelle allianceFondement de la théorie de la substitutionYirmeyahou (à venir)

La mahloket

Peut-on dialoguer théologiquement avec le christianisme ?

Pendant des siècles, la question ne se posait pas : la dispute était imposée. Depuis 1945, elle se pose, et les réponses juives divergent profondément. La question posée aux sept voix : après Paris, Barcelone et Tortose, un dialogue sur la foi est-il possible, et à quelles conditions ?

Le Beit Midrash classique

Le modèle classique est Nahmanide à Barcelone : il a demandé et obtenu la liberté de parole, il a dit ce qu’il pensait, et il l’a payé. Le Talmud distingue les nations selon leur rapport à l’idolâtrie, et les décisionnaires médiévaux, dont Menahem ha-Meïri au XIIIe siècle, ont reconnu les chrétiens comme des « nations liées par les voies de la religion ». Le dialogue n’est pas une catégorie de la tradition. La coexistence fondée sur cette reconnaissance en est une.

Orthodoxie moderne

Rav Soloveitchik a posé en 1964, dans « Confrontation », la distinction qui fait encore règle. Sur les questions de société — la paix, la pauvreté, la dignité humaine —, la coopération est souhaitable. Sur la foi, le dialogue est impossible, parce que l’expérience religieuse d’une communauté est incommunicable et qu’une minorité ne peut négocier sa foi avec une majorité. Depuis 2015, une partie de l’orthodoxie moderne a signé une déclaration qui reconnaît au christianisme une place dans le dessein divin, sans engager un dialogue doctrinal.

Monde haredi et litvak

Le monde haredi ne participe pas au dialogue interreligieux, et il a de bonnes raisons historiques. Chaque fois qu’on a invité des juifs à discuter de la foi, il s’agissait de les convertir. Le changement de discours depuis 1965 est réel, mais la mémoire communautaire compte en siècles, non en décennies. On peut vivre en paix avec ses voisins sans leur soumettre sa foi ; l’étude de la Torah n’a pas besoin d’interlocuteur extérieur.

Hassidisme

Tout homme porte une étincelle divine, et le hassidisme a connu dès ses débuts des récits de rencontres entre maîtres et non-juifs, où chacun apprend quelque chose. Mais la tâche propre du juif est de ramener les étincelles de son peuple, non de convaincre les autres. Le dialogue est possible comme rencontre de personnes, beaucoup moins comme confrontation de doctrines.

Massorti

Abraham Joshua Heschel, professeur au Jewish Theological Seminary, a été consulté pendant Vatican II et a pesé sur la rédaction de Nostra Aetate, en s’opposant fermement à toute mention d’une espérance de conversion des juifs. Sa conférence « Aucune religion n’est une île » (1965) répond indirectement à Soloveitchik. Dans un monde menacé par le nihilisme, les croyants de traditions différentes ont plus en commun qu’ils ne le croient, et le dialogue théologique est une nécessité. Le mouvement massorti a pris part à Dabru Emet et aux dialogues qui ont suivi.

Réformé et libéral

Le judaïsme libéral a été le premier à engager le dialogue, dès le XIXe siècle, et il le pratique comme une évidence : des rabbins et des pasteurs travaillent ensemble, prêchent parfois dans les lieux de culte l’un de l’autre, étudient les textes en commun. La lecture critique commune de la Bible a créé un terrain que les deux traditions partagent. Le risque est connu : un dialogue trop aimable efface les différences, et ce n’est pas le but.

Monde séfarade et mizrahi

Élie Benamozegh, rabbin de Livourne, a publié en 1867 Morale juive et morale chrétienne, qui compare les deux éthiques avec respect et fermeté. Dans Israël et l’humanité, il développe une théologie des nations fondée sur les lois noahides. Le monde séfarade a vécu davantage en terre d’islam qu’en terre chrétienne, et sa mémoire des disputes est celle de l’Espagne, la plus lourde de toutes. Il en garde une double leçon : la prudence envers toute controverse organisée, et la conviction qu’une théologie juive des autres religions est possible.

Où en est la discussion

Trois positions se distinguent. La coopération sans dialogue théologique : la position de Soloveitchik, largement partagée par l’orthodoxie moderne, et prolongée par une reconnaissance du christianisme depuis 2015. Le refus de toute participation : la position haredi, fondée sur la mémoire longue. Le dialogue théologique assumé : celui de Heschel, des massortis et des réformés, avec le risque d’effacer les différences. Le hassidisme privilégie la rencontre des personnes ; la voix classique et la voix séfarade rappellent que la tradition dispose de catégories — le Meïri, les lois noahides, Benamozegh — pour penser les autres religions sans dialogue doctrinal. Toutes s’accordent sur un constat que Justin fait sien : les disputes médiévales n’étaient pas des dialogues, et le dialogue contemporain ne peut commencer qu’en le reconnaissant.

Hypothèses de travail — mémoire et thèse

Six pistes formulées de manière falsifiable. Le dossier des disputes est bien édité du côté latin et moins exploré du côté des effets communautaires ; la plupart des pistes portent sur cette dissymétrie.

H1. Les deux Jésus de Yehiel de Paris

  • Master
  • Histoire des controverses
  • 12-18 mois

Hypothèse. L’argument des « deux Jésus », attribué à Yehiel en 1240, est repris sous une forme stable à Barcelone et à Tortose, et son abandon progressif dans les sources juives est postérieur à 1415.

État de la question
L’argument est connu ; sa trajectoire n’a pas été suivie d’une controverse à l’autre.
Corpus
Vikouah Rabbenou Yehiel ; Vikouah de Nahmanide ; actes de Tortose ; tosafot sur les passages de Yéchou ; Nitsahon Yachan.
Méthode
Relever toutes les occurrences de l’argument et les dater.

Ce qui la réfuterait : Un abandon de l’argument dès Barcelone.

H2. Les Extractiones et la censure de Bâle

  • Doctorat
  • Histoire du livre
  • 4-5 ans

Hypothèse. Les passages retranchés ou modifiés par la censure de l’édition de Bâle (1578-1581) recoupent pour une large part ceux que les Extractiones de Talmud avaient isolés au XIIIe siècle, ce qui suppose une transmission des listes d’accusation sur trois siècles.

État de la question
Les deux corpus sont édités ou accessibles. Leur comparaison systématique n’a pas été faite.
Corpus
Extractiones de Talmud (éd. 2018) ; édition de Bâle ; hesronot ha-Chass ; index de censure italiens du XVIe siècle.
Méthode
Aligner les passages des deux corpus et mesurer leur recouvrement.

Ce qui la réfuterait : Un recouvrement non supérieur à celui qu’on attendrait du hasard sur des passages thématiquement comparables.

H3. Tortose et les conversions de notables

  • Doctorat
  • Histoire sociale
  • 4-5 ans

Hypothèse. Les conversions de 1413-1414 se concentrent dans les familles des délégués et des notables des communautés convoquées, et leur chronologie suit celle des séances plutôt que celle des prédications de Vincent Ferrier.

État de la question
Baer a décrit les conversions massives ; la corrélation fine avec le calendrier de la dispute n’a pas été établie.
Corpus
Actes latins de Tortose (Pacios López, 1957) ; registres notariaux d’Aragon ; Chevet Yehouda ; registres de la chancellerie royale.
Méthode
Dater les conversions attestées et les comparer au calendrier des séances et des prédications.

Ce qui la réfuterait : Une chronologie des conversions indépendante des séances.

H4. Buxtorf et la circoncision de 1619

  • Master
  • Histoire suisse
  • 12-18 mois

Hypothèse. Le procès fait à Buxtorf en 1619 révèle une politique bâloise constante : tolérer la présence ponctuelle de juifs utiles à l’imprimerie hébraïque tout en réprimant toute sociabilité religieuse avec eux, et les archives permettent d’en suivre l’application sur un siècle.

État de la question
L’épisode est connu par les biographies de Buxtorf ; la politique d’ensemble n’a pas été étudiée en français.
Corpus
Archives d’État de Bâle-Ville ; correspondance de Buxtorf ; registres de l’imprimerie ; ordonnances municipales sur les juifs.
Méthode
Relever toutes les décisions municipales concernant les juifs de passage et les classer.

Ce qui la réfuterait : Des décisions contradictoires, sans politique constante.

H5. Lavater et la mémoire zurichoise

  • Master
  • Histoire intellectuelle
  • 12-18 mois

Hypothèse. La sommation de Lavater à Mendelssohn a été reçue à Zurich comme un zèle excessif plutôt que comme une initiative approuvée, et la correspondance locale le montre.

État de la question
L’affaire est bien étudiée du côté berlinois ; sa réception zurichoise l’est moins.
Corpus
Correspondance de Lavater (Zentralbibliothek Zurich) ; Bonnet ; lettres de Mendelssohn ; presse zurichoise de 1769-1771.
Méthode
Relever les jugements portés sur l’initiative dans la correspondance et la presse.

Ce qui la réfuterait : Une approbation majoritaire dans les milieux zurichois.

H6. Seelisberg et Nostra Aetate

  • Doctorat
  • Histoire contemporaine
  • 4-5 ans

Hypothèse. Les formulations de Nostra Aetate § 4 dépendent des dix points de Seelisberg par l’intermédiaire documentable de Jules Isaac et du dossier transmis au cardinal Bea.

État de la question
Le rôle de Jules Isaac est reconnu ; la filiation textuelle précise est discutée.
Corpus
Dix points de Seelisberg (1947) ; dossier Isaac ; archives du Secrétariat pour l’unité des chrétiens ; schémas successifs de la déclaration conciliaire.
Méthode
Comparer les formulations et retracer la transmission des documents.

Ce qui la réfuterait : Des formulations conciliaires sans parenté textuelle avec Seelisberg.

Bibliographie sélective

Sources

  • Berger, David. The Jewish-Christian Debate in the High Middle Ages: A Critical Edition of the Nizzahon Vetus. Philadelphie : Jewish Publication Society, 1979.
  • Cecini, Ulisse, et Óscar de la Cruz Palma, éd. Extractiones de Talmud per ordinem sequentialem. CCCM 291. Turnhout : Brepols, 2018.
  • Justin Martyr. Dialogue avec Tryphon. Éd. Philippe Bobichon. 2 vol. Paradosis 47. Fribourg : Academic Press Fribourg, 2003.
  • Maccoby, Hyam. Judaism on Trial: Jewish-Christian Disputations in the Middle Ages. Londres : Littman Library, 1982.
  • Pacios López, Antonio. La disputa de Tortosa. 2 vol. Madrid : CSIC, 1957.
  • Schäfer, Peter, Michael Meerson et Yaacov Deutsch, éd. Toledot Yeshu (« The Life Story of Jesus ») Revisited. Tübingen : Mohr Siebeck, 2011 ; Schäfer et Meerson, éd. critique, 2014.

Études

  • Burnett, Stephen G. From Christian Hebraism to Jewish Studies: Johannes Buxtorf (1564-1629). Leyde : Brill, 1996.
  • Caputo, Nina. Nahmanides in Medieval Catalonia. Notre Dame : University of Notre Dame Press, 2007.
  • Chazan, Robert. Barcelona and Beyond: The Disputation of 1263 and Its Aftermath. Berkeley : University of California Press, 1992.
  • Cohen, Jeremy. The Friars and the Jews. Ithaca : Cornell University Press, 1982.
  • Isaac, Jules. Jésus et Israël. Paris : Albin Michel, 1948.
  • Kimelman, Reuven. « Birkat Ha-Minim and the Lack of Evidence for an Anti-Christian Jewish Prayer in Late Antiquity ». Dans Jewish and Christian Self-Definition II, dir. E. P. Sanders. Philadelphie : Fortress, 1981.
  • Raz-Krakotzkin, Amnon. The Censor, the Editor, and the Text. Philadelphie : University of Pennsylvania Press, 2007.
  • Schäfer, Peter. Jesus in the Talmud. Princeton : Princeton University Press, 2007.
  • Soloveitchik, Joseph. « Confrontation ». Tradition 6/2 (1964) : 5-29.

Voir aussi