De Justin à Seelisberg : disputes, censure, hébraïsme chrétien, dialogue
Pendant dix-huit siècles, juifs et chrétiens ont débattu des mêmes versets, mais jamais à armes égales. Le genre littéraire de la dispute naît avec un texte chrétien où le juif ne gagne jamais. Il culmine dans des procès et des débats ordonnés par des rois et des papes, où les délégués juifs parlaient sous peine de sanctions pour leurs communautés. Il ne se transforme en dialogue qu’après la Shoah. Ce module retrace cette histoire. Les modules de livres y renvoient pour tout ce qui touche à la réception chrétienne de leurs versets.
Pourquoi ce module, et pourquoi ici Le site chrétien Theologia Reformata traite l’histoire de la théologie chrétienne et fait intervenir un interlocuteur juif, Tryphon Goldberg. Le présent site en est le pendant autonome, et ce module est le lieu où les deux entreprises se rencontrent le plus directement. Il ne présente pas l’histoire de ces rencontres du point de vue chrétien, avec une note juive en marge ; il ne la présente pas non plus comme un réquisitoire.
Il suit trois règles.
Nommer le cadre. Chaque « dispute » est décrite selon ce qu’elle fut : un procès, une controverse ordonnée, une prédication forcée ou un échange libre.
Lire les récits des deux côtés. Les récits juifs et chrétiens d’un même événement sont confrontés ; aucun n’est reçu comme procès-verbal.
Suivre les effets. Les conséquences sur les communautés — autodafés, conversions, expulsions — sont exposées pour elles-mêmes.
1. Le prototype antique
Le Dialogue avec Tryphon. Justin, philosophe chrétien né à Naplouse, compose vers 155-160 le récit d’une discussion de deux jours avec un juif nommé Tryphon, à Éphèse, peu après la révolte de Bar Kokhba. Le texte fixe les thèmes qui reviendront pendant mille cinq cents ans :
la Loi comme mesure provisoire imposée à cause de la dureté du cœur d’Israël ;
les prophéties accomplies dans le Christ — Is 7,14, Ps 22, Dn 7 ;
l’Église comme « véritable Israël » ;
l’accusation d’avoir retranché des Écritures des passages favorables aux chrétiens, que le module La formation du canon examine.
Tryphon y est courtois et cultivé ; il ne l’emporte jamais. Le dispositif de ce site inverse délibérément ce rapport (voir la note méthodologique).
La littérature Adversus Iudaeos. Tertullien, Cyprien, puis Jean Chrysostome, dont les huit homélies prononcées à Antioche en 386-387 visent d’abord des chrétiens qui fréquentaient la synagogue. Ces textes relèvent autant de la discipline interne des Églises que de la polémique contre les juifs. Leurs formules ont néanmoins été reprises pendant des siècles comme des descriptions du judaïsme. L’homélie Sur la Pâque de Méliton de Sardes, un siècle plus tôt, formule la première accusation de déicide (voir Chemot).
Du côté juif. La littérature rabbinique parle peu du christianisme, et jamais sous la forme d’un traité.
Les minim. Le terme désigne des « hérétiques » de diverses sortes, dont des judéo-chrétiens dans certains passages.
La birkat ha-minim. La bénédiction contre les hérétiques, ajoutée à la prière quotidienne selon b. Berakhot 28b, a été lue comme une exclusion des chrétiens. Reuven Kimelman (1981) a montré que sa visée première était plus large et que la mention explicite des notsrim n’apparaît que dans certaines versions palestiniennes plus tardives. Jérôme et Épiphane rapportent pourtant, au IVe siècle, que les juifs maudissent les Nazaréens dans leurs synagogues.
Jésus dans le Talmud. Quelques passages du Talmud de Babylone concernent un Yéchou, dont b. Sanhédrin 43a sur son exécution. Peter Schäfer (Jesus in the Talmud, 2007) y lit une contre-narration consciente des évangiles, élaborée en Babylonie, hors de l’Empire chrétien.
Les Toledot Yeshu. Récit parodique de la vie de Jésus, attesté par des fragments araméens de la Genizah et par des versions multiples. Peter Schäfer et Michael Meerson en ont donné l’édition critique (2014). Le texte a circulé en cachette et, découvert par des chrétiens, il a alimenté l’accusation de blasphème.
2. Le tournant du XIIIe siècle
La doctrine du témoin. Augustin avait fixé une doctrine qui protégeait l’existence des juifs dans la chrétienté. Ils sont les « témoins » : ils portent les Écritures qui annoncent le Christ, et leur dispersion atteste la vérité chrétienne. Il faut donc les laisser vivre, mais humiliés. Cette doctrine protège la personne des juifs et suppose que leur religion est celle de l’Ancien Testament.
La découverte du Talmud. Au XIIIe siècle, les ordres mendiants, et surtout les dominicains, découvrent que les juifs de leur temps vivent selon un corpus postbiblique, le Talmud, qu’ils ignoraient. Jeremy Cohen (The Friars and the Jews, 1982) a montré la conséquence : si les juifs ne sont plus les porteurs fidèles de l’Ancien Testament, mais les adeptes d’une « nouvelle loi » humaine, la doctrine du témoin ne les protège plus. Les convertis, qui connaissent ce corpus de l’intérieur, deviennent les agents de ce tournant.
3. Paris, 1240 : le procès du Talmud
L’accusateur. Nicolas Donin, juif de La Rochelle, avait été excommunié par les autorités rabbiniques, semble-t-il pour avoir contesté la Loi orale, avant de se convertir. En 1238 ou 1239, il présente au pape Grégoire IX trente-cinq articles contre le Talmud : il blasphémerait contre Jésus et Marie, insulterait les chrétiens, et placerait l’autorité des rabbins au-dessus de l’Écriture.
La procédure. En juin 1239, Grégoire IX écrit aux rois et aux évêques d’Europe d’avoir à saisir les livres juifs le premier samedi du Carême 1240, pendant que les juifs seraient à la synagogue. Seul le roi de France exécute l’ordre. En juin 1240, à la cour de Louis IX, sous la présidence de la reine mère Blanche de Castille, quatre rabbins sont interrogés. Le plus connu est Yehiel de Paris, et Moïse de Coucy est également présent. Il ne s’agit pas d’un débat entre égaux mais d’une enquête contre un livre, conduite selon les formes d’un procès.
Les arguments. Le récit hébreu, le Vikouah Rabbenou Yehiel, rapporte la ligne de défense de Yehiel. Les passages incriminés visent un autre Yéchou que celui des chrétiens. Les dures paroles contre les « gentils » concernent les idolâtres anciens. L’aggada n’a pas l’autorité de la halakha. L’argument des « deux Jésus » a été jugé habile par les uns et sincère par les autres ; il a en tout cas été répété dans les disputes suivantes.
La condamnation. Le Talmud est condamné. En 1242 — ou 1241 selon certaines sources —, des charrettes entières de manuscrits sont brûlées en place de Grève ; les chroniques parlent de vingt-quatre charrettes. Le pape Innocent IV accepte en 1247 un réexamen, que conduit Eudes de Châteauroux, et la condamnation est confirmée en 1248.
Les sources. Le dossier latin est considérable : les articles de Donin et les Extractiones de Talmud, recueil de près de deux mille passages traduits en latin, édités en 2018 (Cecini et de la Cruz Palma). Le récit hébreu est une composition littéraire, non un procès-verbal. Les deux ensembles doivent être lus ensemble, et aucun ne suffit seul.
4. Barcelone, 1263 : la controverse devant le roi
Les protagonistes. Pablo Christiani (Paul Chrétien), juif de Montpellier converti et devenu dominicain, a préparé une méthode nouvelle : prouver la vérité chrétienne à partir des textes rabbiniques eux-mêmes. Le roi Jacques Ier d’Aragon convoque Moïse ben Nahman, Nahmanide, la plus haute autorité rabbinique de Catalogne, à débattre contre lui. Raymond de Penyafort, ancien maître général des dominicains, y participe. Les séances ont lieu en juillet 1263 ; les sources en comptent quatre.
Les trois questions. Le Messie est-il déjà venu ? Est-il divin ou humain ? Qui, des juifs ou des chrétiens, possède la vraie loi ? Pablo cite des aggadot — par exemple la tradition selon laquelle le Messie serait né le jour de la destruction du Temple — pour montrer que les rabbins eux-mêmes attestent la venue du Messie.
La réponse de Nahmanide. Trois lignes argumentatives se dégagent de son récit.
L’aggada. Elle n’oblige pas : ce sont des « sermons », et un juif peut ne pas les croire. L’affirmation, faite en public, a longtemps embarrassé ses lecteurs juifs.
Le Messie. Il n’est pas le fondement de la foi juive. Le roi, dit Nahmanide, a plus de valeur pour lui que le Messie, et le mérite d’obéir à Dieu sous un roi étranger est plus grand que sous le Messie.
Le monde. Depuis la venue alléguée du Messie, il est rempli de violence et de guerres, et la prophétie d’Isaïe sur la paix ne s’est pas accomplie.
Sur Is 53, il défend la lecture collective (voir Yeshayahou).
Deux récits. Nahmanide a rédigé son récit, le Vikouah, à la demande de l’évêque de Gérone. Un protocole latin affirme au contraire que Nahmanide, confondu, a fui la ville avant la fin. Chacun des deux textes revendique la victoire. Les historiens (Baer, Chazan, Cohen, Caputo) tiennent le Vikouah pour une composition littéraire, retravaillée pour ses lecteurs juifs, et le protocole latin pour un document de parti. Aucun des deux ne permet de dire qui « a gagné ». La question elle-même est mal posée pour un débat dont l’issue était fixée d’avance.
Les suites. En 1265, les dominicains poursuivent Nahmanide pour blasphème à cause de la publication de son récit. Le roi prononce une sanction modérée, un exil temporaire et la destruction du livre, que la pression pontificale, sous Clément IV, rend plus lourde. Nahmanide quitte l’Aragon et gagne la terre d’Israël en 1267. Il y rétablit une communauté à Jérusalem et y achève son commentaire de la Torah.
Le Pugio fidei. Raymond Martin, dominicain catalan, achève en 1278 le Pugio fidei, « le poignard de la foi ». C’est une somme qui cite en hébreu et en latin des centaines de passages rabbiniques pour démontrer la vérité chrétienne. Certains passages n’y sont attestés nulle part ailleurs, ce qui a fait soupçonner des falsifications. Saul Lieberman a soutenu que plusieurs d’entre eux proviennent de midrashim authentiques perdus. Le livre a fourni l’arsenal des controverses ultérieures.
5. Tortose, 1413-1414 : la dispute de la conversion
Le contexte. Les émeutes de 1391 ont détruit une grande partie des communautés de Castille et d’Aragon et produit des conversions massives. La prédication de Vincent Ferrier et les lois de Valladolid (1412) aggravent la pression. Joshua ha-Lorki, médecin juif d’Alcañiz, se convertit et prend le nom de Jérónimo de Santa Fe. Il devient médecin de l’antipape Benoît XIII, Pedro de Luna, qui convoque les délégués des communautés aragonaises à Tortose.
L’ampleur. La dispute s’ouvre le 7 février 1413 et se clôt en novembre 1414. Les actes latins comptent soixante-neuf séances. C’est la plus longue controverse de l’histoire. Les délégués juifs, parmi lesquels Vidal Benvenist, Zerahia ha-Levi, Astruc ha-Levi et Joseph Albo, sont retenus loin de leurs communautés pendant des mois. Pendant ce temps, des prédications forcées se multiplient et des conversions en nombre ont lieu, y compris parmi les notables.
La méthode. Jérónimo reprend celle de Barcelone, amplifiée par le Pugio fidei : les aggadot prouvent la venue du Messie. Les délégués juifs répondent d’abord comme Nahmanide, puis, devant l’insistance, certains finissent par déclarer que les aggadot incriminées ne les engagent pas. Astruc ha-Levi le fait dans une déclaration écrite restée célèbre.
Les suites. La bulle Etsi doctoris gentium (1415) impose des restrictions sévères : censure du Talmud, interdiction de certains métiers, prédications obligatoires. Joseph Albo rédige quelques années plus tard le Sefer ha-Iqqarim (1425), où la réflexion sur les principes de la foi porte la marque de la controverse. Les sources juives sont partielles : un récit attribué à Bonastruc Desmaestre, et des passages du Chevet Yehouda de Salomon ibn Verga.
Paris 1240
Barcelone 1263
Tortose 1413-1414
Nature
Procès d’un livre
Controverse ordonnée devant le roi
Controverse-procès en vue de la conversion
Autorité
Grégoire IX ; Louis IX
Jacques Ier d’Aragon
Benoît XIII
Accusateur
Nicolas Donin, converti
Pablo Christiani, converti, dominicain
Jérónimo de Santa Fe, converti
Partie juive
Yehiel de Paris et trois autres rabbins
Nahmanide
Délégués des communautés d’Aragon
Objet
Le Talmud blasphème-t-il ?
Le Messie est-il venu, d’après vos propres textes ?
Idem, sur vingt et un mois
Sources
Articles de Donin ; Extractiones ; récit hébreu
Vikouah de Nahmanide ; protocole latin
Actes latins ; récits hébreux partiels
Effets
Autodafé du Talmud (1242)
Procès et départ de Nahmanide ; Pugio fidei
Conversions ; bulle de 1415
6. Prédication forcée et littérature polémique
Les sermons obligatoires. La bulle Vineam sorec (1278) de Nicolas III ordonne aux dominicains de prêcher aux juifs, qui doivent assister aux sermons. L’usage se maintient longtemps. À Rome, les juifs du ghetto sont astreints à des prédications jusqu’au milieu du XIXe siècle, et Pie IX y met fin en 1848.
La réponse écrite. Face à la pression, une littérature polémique juive se développe, souvent destinée à un usage interne, pour armer les fidèles.
Jacob ben Reuben, Milhamot ha-Chem (vers 1170), en Castille.
Joseph Kimhi, Sefer ha-Berit, à Narbonne.
Le Sefer Yosef ha-Meqanné, dans la France du Nord au XIIIe siècle.
Le Nitsahon Yachan (vers 1300), en Ashkenaz, édité par David Berger (1979).
Profiat Duran, Al tehi ka-avotekha (vers 1396), lettre ironique à un ami converti qui circula longtemps chez les chrétiens comme éloge du christianisme, et la Kelimat ha-Goyim (1397), critique philologique des évangiles.
Hasdaï Crescas, Bittoul iqqaré ha-notsrim (1398), écrit en catalan et conservé en traduction hébraïque, réfutation philosophique des dogmes de la Trinité et de l’incarnation.
Isaac de Troki, Hizzouq Emouna (vers 1593), écrit par un karaïte de Lituanie. Traduit en latin par Wagenseil (1681) sous un titre destiné à en détourner le lecteur, Tela ignea Satanae, il fut lu par Voltaire, qui le loua.
7. La censure et l’imprimerie
Rome, 1553. Une querelle commerciale entre imprimeurs chrétiens de livres hébreux, à Venise, aboutit à une dénonciation du Talmud. Le 9 septembre 1553, jour de Roch ha-Chana, le Talmud est brûlé au Campo de’ Fiori, puis dans plusieurs villes d’Italie. L’Index de 1559 l’interdit. Celui de 1564, après le concile de Trente, en tolère l’impression à condition qu’il paraisse sans le nom de Talmud et expurgé des passages jugés injurieux.
Bâle, 1578-1581. C’est dans ces conditions que l’imprimeur bâlois Ambrosius Froben publie une édition du Talmud, sous le contrôle d’un censeur, le chanoine Marco Marino, venu d’Italie. Le traité Avoda Zara en est retiré, et des milliers de passages sont modifiés : « goy » devient « idolâtre », akoum, ou « Couthéen », et les mentions de Rome ou de Yéchou disparaissent. Cette édition suisse a servi de modèle à de nombreuses éditions ultérieures. Les modifications de la censure sont ainsi entrées dans le texte reçu. Des listes de passages supprimés, les hesronot ha-Chass, ont circulé en manuscrit puis en imprimé pour permettre de les rétablir.
L’autocensure. Les imprimeurs juifs ont souvent anticipé la censure, et la vocalisation « akoum » a fini par entrer dans l’usage des lecteurs juifs eux-mêmes. Il faut en tenir compte pour lire la halakha sur les non-juifs : une partie du vocabulaire des éditions courantes est un produit de la censure et non du texte.
8. L’hébraïsme chrétien
Reuchlin contre Pfefferkorn. Johannes Pfefferkorn, juif converti, obtient en 1509 de l’empereur Maximilien l’autorisation de confisquer les livres juifs. Johannes Reuchlin, humaniste et hébraïsant, consulté, s’y oppose : les livres juifs doivent être conservés et étudiés. La controverse, avec l’Augenspiegel (1511) et les Epistolae obscurorum virorum, oppose humanistes et dominicains de Cologne pendant une décennie. Pour la première fois, un chrétien influent défend publiquement le droit à l’existence de la littérature juive.
La Réforme. Le jeune Luther espérait la conversion des juifs (Que Jésus-Christ est né juif, 1523). Le vieux Luther, dans Des Juifs et de leurs mensonges (1543), recommande d’incendier les synagogues et de détruire les livres. Ce texte a été réédité et utilisé par la propagande nazie. Les Églises luthériennes l’ont officiellement désavoué, notamment l’Église évangélique luthérienne d’Amérique en 1994.
Bâle. Johannes Buxtorf le père (1564-1629) et son fils font de Bâle un centre européen de l’hébraïsme chrétien : la Synagoga Judaica (1603), description des pratiques juives, le lexique talmudique et rabbinique, la Tiberias sur la Massora. Buxtorf travaille avec des correcteurs et imprimeurs juifs, alors que la ville n’autorise pas la résidence permanente des juifs. En 1619, il est condamné à une amende pour avoir assisté à la circoncision du fils d’un de ses collaborateurs juifs. L’épisode montre la limite de ce savoir : on pouvait étudier les juifs sans les tolérer.
Le revers. L’hébraïsme chrétien a aussi produit des arsenaux. L’Entdecktes Judenthum de Johann Andreas Eisenmenger (1700), compilation de passages rabbiniques sortis de leur contexte, est devenu la source de l’antisémitisme savant des XIXe et XXe siècles.
9. De Lavater à Seelisberg
Zurich et Berlin, 1769. Johann Caspar Lavater, pasteur à Zurich, dédie à Moïse Mendelssohn sa traduction d’un ouvrage de Charles Bonnet, philosophe genevois. Il le somme publiquement de réfuter les preuves du christianisme ou de se convertir. Mendelssohn répond (Lettre à Lavater, 1770) qu’il a examiné sa religion et qu’il y reste. Il ajoute que le judaïsme ne cherche pas à convertir et qu’une dispute publique sur la religion d’une minorité tolérée est une injustice. L’affaire le conduit à écrire Jérusalem (1783). Lavater retire sa sommation.
Le XIXe siècle. Les sociétés missionnaires se multiplient, dont la London Society, fondée en 1809. L’affaire Mortara (1858) scandalise l’Europe : un enfant juif de Bologne, baptisé en secret par une servante, est enlevé à sa famille par la police pontificale et élevé dans l’Église. La Wissenschaft des Judentums renverse la perspective. Abraham Geiger présente Jésus comme un pharisien et le christianisme primitif comme un rameau du judaïsme, tandis que la théologie protestante allemande dépeint un « judaïsme tardif » légaliste qui aurait préparé le christianisme par contraste. Cette image n’a été systématiquement corrigée qu’avec E. P. Sanders (Paul and Palestinian Judaism, 1977).
Seelisberg, 1947. Du 30 juillet au 5 août 1947, une conférence internationale réunie à Seelisberg, dans le canton d’Uri, rassemble des juifs, des catholiques et des protestants. Elle adopte dix points à l’usage des Églises : rappeler que Jésus était juif, ne pas présenter la Passion en attribuant la mort de Jésus aux seuls juifs, ne pas employer « les juifs » comme désignation des ennemis de Jésus. L’historien Jules Isaac y joue un rôle central. Son livre Jésus et Israël (1948), puis L’enseignement du mépris (1962), et son audience auprès de Jean XXIII en 1960 conduisent à la révision catholique.
10. Le dialogue contemporain
Date
Texte ou événement
Portée
1947
Seelisberg, dix points
Première révision concertée de l’enseignement chrétien sur les juifs
1964
Soloveitchik, « Confrontation »
L’orthodoxie moderne refuse le dialogue théologique et accepte la coopération sur les questions communes
1965
Nostra Aetate § 4 (28 octobre)
L’Église catholique récuse la culpabilité collective des juifs dans la mort de Jésus et déplore l’antisémitisme
1980
Synode de l’Église évangélique de Rhénanie
Première Église protestante allemande à affirmer que l’alliance de Dieu avec Israël n’est pas révoquée
1986
Jean-Paul II à la grande synagogue de Rome
Première visite d’un pape dans une synagogue depuis l’Antiquité
2000
Dabru Emet
Déclaration de savants juifs sur le christianisme : chrétiens et juifs adorent le même Dieu, la Shoah n’est pas un phénomène chrétien, mais elle n’aurait pas été possible sans l’antijudaïsme chrétien
2001
Communion ecclésiale de Leuenberg, Église et Israël
Texte commun des Églises protestantes d’Europe
2015
Commission vaticane, Les dons et l’appel de Dieu sont irrévocables ; déclaration de rabbins orthodoxes, Faire la volonté de notre Père céleste
Côté catholique, refus d’une mission institutionnelle envers les juifs ; côté orthodoxe, reconnaissance du christianisme comme partie du dessein divin
2017
Entre Jérusalem et Rome
Réponse officielle de la Conférence des rabbins européens, du Rabbinical Council of America et du Grand Rabbinat d’Israël à Nostra Aetate
11. Les versets disputés
Ce tableau sert de point d’entrée : chaque module de livre expose le dossier de ses versets dans sa huitième section.
Verset
Usage chrétien
Dans les disputes
Module
Gn 3,15 ; Gn 49,10
« Protévangile » ; le sceptre qui ne quitte pas Juda jusqu’à la venue de Shiloh
Peut-on dialoguer théologiquement avec le christianisme ?
Pendant des siècles, la question ne se posait pas : la dispute était imposée. Depuis 1945, elle se pose, et les réponses juives divergent profondément. La question posée aux sept voix : après Paris, Barcelone et Tortose, un dialogue sur la foi est-il possible, et à quelles conditions ?
Le Beit Midrash classique
Le modèle classique est Nahmanide à Barcelone : il a demandé et obtenu la liberté de parole, il a dit ce qu’il pensait, et il l’a payé. Le Talmud distingue les nations selon leur rapport à l’idolâtrie, et les décisionnaires médiévaux, dont Menahem ha-Meïri au XIIIe siècle, ont reconnu les chrétiens comme des « nations liées par les voies de la religion ». Le dialogue n’est pas une catégorie de la tradition. La coexistence fondée sur cette reconnaissance en est une.
Orthodoxie moderne
Rav Soloveitchik a posé en 1964, dans « Confrontation », la distinction qui fait encore règle. Sur les questions de société — la paix, la pauvreté, la dignité humaine —, la coopération est souhaitable. Sur la foi, le dialogue est impossible, parce que l’expérience religieuse d’une communauté est incommunicable et qu’une minorité ne peut négocier sa foi avec une majorité. Depuis 2015, une partie de l’orthodoxie moderne a signé une déclaration qui reconnaît au christianisme une place dans le dessein divin, sans engager un dialogue doctrinal.
Monde haredi et litvak
Le monde haredi ne participe pas au dialogue interreligieux, et il a de bonnes raisons historiques. Chaque fois qu’on a invité des juifs à discuter de la foi, il s’agissait de les convertir. Le changement de discours depuis 1965 est réel, mais la mémoire communautaire compte en siècles, non en décennies. On peut vivre en paix avec ses voisins sans leur soumettre sa foi ; l’étude de la Torah n’a pas besoin d’interlocuteur extérieur.
Hassidisme
Tout homme porte une étincelle divine, et le hassidisme a connu dès ses débuts des récits de rencontres entre maîtres et non-juifs, où chacun apprend quelque chose. Mais la tâche propre du juif est de ramener les étincelles de son peuple, non de convaincre les autres. Le dialogue est possible comme rencontre de personnes, beaucoup moins comme confrontation de doctrines.
Massorti
Abraham Joshua Heschel, professeur au Jewish Theological Seminary, a été consulté pendant Vatican II et a pesé sur la rédaction de Nostra Aetate, en s’opposant fermement à toute mention d’une espérance de conversion des juifs. Sa conférence « Aucune religion n’est une île » (1965) répond indirectement à Soloveitchik. Dans un monde menacé par le nihilisme, les croyants de traditions différentes ont plus en commun qu’ils ne le croient, et le dialogue théologique est une nécessité. Le mouvement massorti a pris part à Dabru Emet et aux dialogues qui ont suivi.
Réformé et libéral
Le judaïsme libéral a été le premier à engager le dialogue, dès le XIXe siècle, et il le pratique comme une évidence : des rabbins et des pasteurs travaillent ensemble, prêchent parfois dans les lieux de culte l’un de l’autre, étudient les textes en commun. La lecture critique commune de la Bible a créé un terrain que les deux traditions partagent. Le risque est connu : un dialogue trop aimable efface les différences, et ce n’est pas le but.
Monde séfarade et mizrahi
Élie Benamozegh, rabbin de Livourne, a publié en 1867 Morale juive et morale chrétienne, qui compare les deux éthiques avec respect et fermeté. Dans Israël et l’humanité, il développe une théologie des nations fondée sur les lois noahides. Le monde séfarade a vécu davantage en terre d’islam qu’en terre chrétienne, et sa mémoire des disputes est celle de l’Espagne, la plus lourde de toutes. Il en garde une double leçon : la prudence envers toute controverse organisée, et la conviction qu’une théologie juive des autres religions est possible.
Où en est la discussion
Trois positions se distinguent. La coopération sans dialogue théologique : la position de Soloveitchik, largement partagée par l’orthodoxie moderne, et prolongée par une reconnaissance du christianisme depuis 2015. Le refus de toute participation : la position haredi, fondée sur la mémoire longue. Le dialogue théologique assumé : celui de Heschel, des massortis et des réformés, avec le risque d’effacer les différences. Le hassidisme privilégie la rencontre des personnes ; la voix classique et la voix séfarade rappellent que la tradition dispose de catégories — le Meïri, les lois noahides, Benamozegh — pour penser les autres religions sans dialogue doctrinal. Toutes s’accordent sur un constat que Justin fait sien : les disputes médiévales n’étaient pas des dialogues, et le dialogue contemporain ne peut commencer qu’en le reconnaissant.
Hypothèses de travail — mémoire et thèse
Six pistes formulées de manière falsifiable. Le dossier des disputes est bien édité du côté latin et moins exploré du côté des effets communautaires ; la plupart des pistes portent sur cette dissymétrie.
H1. Les deux Jésus de Yehiel de Paris
Master
Histoire des controverses
12-18 mois
Hypothèse. L’argument des « deux Jésus », attribué à Yehiel en 1240, est repris sous une forme stable à Barcelone et à Tortose, et son abandon progressif dans les sources juives est postérieur à 1415.
État de la question
L’argument est connu ; sa trajectoire n’a pas été suivie d’une controverse à l’autre.
Corpus
Vikouah Rabbenou Yehiel ; Vikouah de Nahmanide ; actes de Tortose ; tosafot sur les passages de Yéchou ; Nitsahon Yachan.
Méthode
Relever toutes les occurrences de l’argument et les dater.
Ce qui la réfuterait : Un abandon de l’argument dès Barcelone.
H2. Les Extractiones et la censure de Bâle
Doctorat
Histoire du livre
4-5 ans
Hypothèse. Les passages retranchés ou modifiés par la censure de l’édition de Bâle (1578-1581) recoupent pour une large part ceux que les Extractiones de Talmud avaient isolés au XIIIe siècle, ce qui suppose une transmission des listes d’accusation sur trois siècles.
État de la question
Les deux corpus sont édités ou accessibles. Leur comparaison systématique n’a pas été faite.
Corpus
Extractiones de Talmud (éd. 2018) ; édition de Bâle ; hesronot ha-Chass ; index de censure italiens du XVIe siècle.
Méthode
Aligner les passages des deux corpus et mesurer leur recouvrement.
Ce qui la réfuterait : Un recouvrement non supérieur à celui qu’on attendrait du hasard sur des passages thématiquement comparables.
H3. Tortose et les conversions de notables
Doctorat
Histoire sociale
4-5 ans
Hypothèse. Les conversions de 1413-1414 se concentrent dans les familles des délégués et des notables des communautés convoquées, et leur chronologie suit celle des séances plutôt que celle des prédications de Vincent Ferrier.
État de la question
Baer a décrit les conversions massives ; la corrélation fine avec le calendrier de la dispute n’a pas été établie.
Corpus
Actes latins de Tortose (Pacios López, 1957) ; registres notariaux d’Aragon ; Chevet Yehouda ; registres de la chancellerie royale.
Méthode
Dater les conversions attestées et les comparer au calendrier des séances et des prédications.
Ce qui la réfuterait : Une chronologie des conversions indépendante des séances.
H4. Buxtorf et la circoncision de 1619
Master
Histoire suisse
12-18 mois
Hypothèse. Le procès fait à Buxtorf en 1619 révèle une politique bâloise constante : tolérer la présence ponctuelle de juifs utiles à l’imprimerie hébraïque tout en réprimant toute sociabilité religieuse avec eux, et les archives permettent d’en suivre l’application sur un siècle.
État de la question
L’épisode est connu par les biographies de Buxtorf ; la politique d’ensemble n’a pas été étudiée en français.
Corpus
Archives d’État de Bâle-Ville ; correspondance de Buxtorf ; registres de l’imprimerie ; ordonnances municipales sur les juifs.
Méthode
Relever toutes les décisions municipales concernant les juifs de passage et les classer.
Ce qui la réfuterait : Des décisions contradictoires, sans politique constante.
H5. Lavater et la mémoire zurichoise
Master
Histoire intellectuelle
12-18 mois
Hypothèse. La sommation de Lavater à Mendelssohn a été reçue à Zurich comme un zèle excessif plutôt que comme une initiative approuvée, et la correspondance locale le montre.
État de la question
L’affaire est bien étudiée du côté berlinois ; sa réception zurichoise l’est moins.
Corpus
Correspondance de Lavater (Zentralbibliothek Zurich) ; Bonnet ; lettres de Mendelssohn ; presse zurichoise de 1769-1771.
Méthode
Relever les jugements portés sur l’initiative dans la correspondance et la presse.
Ce qui la réfuterait : Une approbation majoritaire dans les milieux zurichois.
H6. Seelisberg et Nostra Aetate
Doctorat
Histoire contemporaine
4-5 ans
Hypothèse. Les formulations de Nostra Aetate § 4 dépendent des dix points de Seelisberg par l’intermédiaire documentable de Jules Isaac et du dossier transmis au cardinal Bea.
État de la question
Le rôle de Jules Isaac est reconnu ; la filiation textuelle précise est discutée.
Corpus
Dix points de Seelisberg (1947) ; dossier Isaac ; archives du Secrétariat pour l’unité des chrétiens ; schémas successifs de la déclaration conciliaire.
Méthode
Comparer les formulations et retracer la transmission des documents.
Ce qui la réfuterait : Des formulations conciliaires sans parenté textuelle avec Seelisberg.
Bibliographie sélective
Sources
Berger, David. The Jewish-Christian Debate in the High Middle Ages: A Critical Edition of the Nizzahon Vetus. Philadelphie : Jewish Publication Society, 1979.
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