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Passages — Les origines

Les généalogies

Les listes de noms qui structurent la Bible, fondent des droits et excluent

Les listes de noms sont les pages que le lecteur moderne saute le plus volontiers. Elles structurent pourtant la Genèse, ouvrent le livre des Nombres, concluent le livre de Ruth et occupent les neuf premiers chapitres des Chroniques. Elles ont servi à répartir la terre, à fixer le sacerdoce, à exclure des prêtres et à légitimer une dynastie. La halakha, la chronologie juive et la polémique chrétienne en dépendent. Ce sous-module suit ces listes à travers les livres.

1. Les formes

Les toledot. La formule « voici les générations de… », אֵלֶּה תּוֹלְדֹת, structure la Genèse. Elle revient pour :

On la retrouve pour Aaron et Moïse (Nb 3,1) et pour Pérets (Rt 4,18). Elle introduit tantôt une liste, tantôt un récit : les « générations » de Jacob sont l’histoire de Joseph.

Deux types de listes. Robert Wilson (Genealogy and History in the Biblical World, 1977) a distingué deux types.

Les unes et les autres ont une fonction sociale plus qu’historique : elles changent quand les relations entre groupes changent, ce que les anthropologues observent dans les sociétés tribales contemporaines.

Les apparitions

LivreRéférences
BereshitGn 5 ; 10 ; 11,10-32 ; 25 ; 36 ; 46
ChemotEx 6,14-25
BamidbarNb 1-3 ; 26
RutRt 4,18-22
Divrei ha-Yamim1 Ch 1-9
Ezra-NehemyaEsd 2 ; 7,1-5 ; Ne 7 ; 11-12

2. La Genèse : de l’humanité à Israël

Genèse 5 : dix générations avant le déluge. D’Adam à Noé, chaque génération est décrite selon le même schéma : l’âge à la naissance du fils, les années restantes, l’âge à la mort, « et il mourut ». Les longévités sont considérables — Metouchélah vit 969 ans. La liste sumérienne des rois donne aussi à ses rois antédiluviens des règnes immenses, et Bérose, prêtre babylonien du IIIe siècle AEC, en compte dix. Une seule exception rompt le schéma : Hénok « marcha avec Dieu, et il ne fut plus, car Dieu l’avait pris » (5,24), après 365 ans. Ce verset est à l’origine de toute la littérature d’Hénok.

Genèse 10 : la table des nations. Les descendants de Japhet, Cham et Sem se répartissent la terre. La tradition compte soixante-dix nations et soixante-dix langues. Le chiffre revient en Dt 32,8, où Dieu fixe les limites des peuples « selon le nombre des fils d’Israël » — soixante-dix descendirent en Égypte. Mais un manuscrit de Qumrân (4QDeutj) lit « selon le nombre des fils de Dieu », et la Septante « selon le nombre des anges de Dieu ». La variante suppose une assemblée divine où chaque nation a son ange. C’est l’un des cas où le texte massorétique semble avoir été corrigé pour des raisons théologiques. La table contient aussi la notice sur Nimrod (10,8-12), que le midrash fera le constructeur de Babel.

Genèse 11 : de Sem à Térah. La liste conduit à Abraham en dix générations. La Septante ajoute un Qaïnan entre Arpakchad et Chélah, que l’Évangile de Luc reprend (Lc 3,36). Les chiffres de la Septante sont plus élevés que ceux du texte massorétique. Il en résulte deux chronologies du monde : le comput juif, fixé par le Seder Olam Rabba, place la création en 3761 AEC ; les computs byzantins, fondés sur la Septante, la placent plus de mille ans plus tôt (5509 AEC dans l’ère byzantine).

Les lignées écartées. Les descendants de Ketoura (25,1-4), d’Ismaël (25,12-18) et d’Ésaü (36) sont énumérés avant d’être laissés de côté. La liste d’Édom contient une phrase célèbre : « voici les rois qui régnèrent au pays d’Édom avant qu’un roi règne sur les enfants d’Israël » (36,31). La phrase suppose l’existence de la royauté israélite, et Ibn Ezra l’a relevée parmi les indices de versets postérieurs à Moïse (voir Comment s’est faite la Bible hébraïque).

Genèse 46 : les soixante-dix. La famille de Jacob descendue en Égypte compte soixante-dix personnes (46,27 ; Ex 1,5 ; Dt 10,22). La Septante et un manuscrit de Qumrân (4QExodb) en comptent soixante-quinze, chiffre que reprennent les Actes des apôtres (7,14). La liste pose des difficultés arithmétiques que le midrash résout en comptant Yokheved, née « entre les murs » à l’entrée en Égypte.

3. L’Exode et les Nombres : le sacerdoce et les tribus

Exode 6,14-25. Au milieu du récit de la vocation de Moïse, une généalogie interrompt le récit. Elle commence par Ruben et Siméon, puis s’arrête à Lévi pour aboutir à Moïse, Aaron et aux fils d’Aaron. Elle établit la légitimité du sacerdoce. Elle précise qu’Amram épousa Yokheved, sa tante, union que Lv 18,12 interdira ; le midrash en a discuté.

Nombres 1-3 et 26. Les recensements comptent les hommes de vingt ans et plus par tribu, puis les Lévites à part. Le second recensement (Nb 26), dans les plaines de Moab, sert au partage du pays. Il introduit les filles de Tselofhad, dont la revendication fonde le droit successoral des filles (voir Bamidbar).

4. Ruth 4 : la lignée de David

Le livre de Ruth s’achève par une généalogie en dix générations, de Pérets, fils de Juda et de Tamar, à David (Rt 4,18-22). Elle donne au roi une ancêtre moabite, alors que Dt 23,4 interdit au Moabite d’entrer dans l’assemblée. Le Talmud rapporte que Doëg contesta sur ce point la légitimité de David, et que la réponse fut : « Moabite, non Moabitesse » (b. Yevamot 76b-77a). La généalogie fait aussi entrer deux femmes étrangères dans la lignée royale, Tamar et Ruth.

5. Les Chroniques : l’histoire en noms

Neuf chapitres. Le premier livre des Chroniques ouvre sur neuf chapitres presque entièrement généalogiques, d’Adam aux familles revenues d’exil.

La liste insère de brèves notices, dont la prière de Yaabets (1 Ch 4,9-10).

La lecture rabbinique. Le midrash affirme que les Chroniques « n’ont été données que pour être interprétées » (Vayiqra Rabba 1,3) : les noms y cachent des enseignements. Le Talmud évoque un « livre des généalogies », le Sefer Yohassin, qui commentait les Chroniques. Entre les deux mentions d’Atsel (1 Ch 8,38 et 9,44), on aurait eu « quatre cents charges de chameau » d’interprétations (b. Pessahim 62b).

6. Esdras et Néhémie : prouver sa lignée

La liste des revenus. Esdras 2 et Néhémie 7 donnent la liste, presque identique, des familles revenues de Babylone.

Les prêtres exclus. Certains prêtres « cherchèrent leur registre généalogique et ne le trouvèrent pas ; ils furent exclus du sacerdoce ». Ils ne devaient pas manger des choses saintes « jusqu’à ce qu’un prêtre se lève pour consulter les Ourim et les Toummim » (Esd 2,61-63). La généalogie devient une condition du service.

Esdras lui-même. Sa lignée est remontée jusqu’à Aaron (Esd 7,1-5), ce qui fonde son autorité.

Les mariages mixtes. Leur dissolution (Esd 9-10 ; Ne 13,23-30) s’inscrit dans la même préoccupation de pureté des lignées.

7. Généalogie et halakha

Les dix classes. La Mishna énumère « dix classes de généalogie » revenues de Babylone :

Le Talmud affirme que la Babylonie était la terre à la généalogie la plus pure (b. Qiddouchin 69b).

Le Sanhédrin et les prêtres. La Mishna rapporte qu’on vérifiait dans la salle des pierres taillées la généalogie des prêtres avant leur entrée en service (m. Middot 5,4).

Aujourd’hui. Les kohanim actuels ne peuvent plus prouver leur ascendance. Ils sont prêtres par présomption, hazaqa, transmise dans les familles. Ils bénissent le peuple et reçoivent le rachat des premiers-nés, mais la halakha tient compte de l’incertitude. Des études génétiques des années 1990 ont cru identifier un marqueur commun à de nombreux kohanim. Leurs résultats et leur interprétation restent discutés, et ils n’ont aucune portée halakhique.

La limite de la lignée. La Mishna fixe elle-même une limite à la valeur de la généalogie : « un mamzer savant passe avant un grand prêtre ignorant » (m. Horayot 3,8).

8. Réception chrétienne et sa critique

Les généalogies de Jésus. Les évangiles de Matthieu (1,1-17) et de Luc (3,23-38) donnent deux généalogies de Jésus, fondées sur les listes bibliques et divergentes entre elles. Matthieu les organise en trois séries de quatorze générations et y nomme quatre femmes : Tamar, Rahab, Ruth et « la femme d’Urie ». Luc remonte à Adam par Nathan, fils de David, et non par Salomon.

La polémique. Les polémistes juifs ont soulevé plusieurs objections dès le Moyen Âge — le Nitsahon Yachan, puis Isaac de Troki.

La réponse chrétienne a distingué une généalogie légale et une généalogie naturelle, attribuant parfois celle de Luc à Marie. Le dossier est l’un de ceux qu’expose le module Rencontres et polémiques. Les généalogies de Jésus font l’objet d’un module propre sur le site chrétien Theologia Reformata — La généalogie du Christ, qui en expose la structure, les harmonisations et les lectures théologiques ; le présent sous-module s’en tient aux listes de la Bible hébraïque et à la critique juive.

La chronologie. Les chronologies chrétiennes du monde, jusqu’au XVIIe siècle, ont été calculées à partir de ces listes, selon le texte hébreu ou la Septante.

La mahloket

La lignée fait-elle le peuple ?

Les généalogies bibliques excluent des prêtres, fondent des droits et légitiment une dynastie. Mais la lignée de David passe par une Moabite, et la Mishna place le savant de naissance illégitime avant le grand prêtre ignorant. La question posée aux sept voix : quelle place la naissance doit-elle garder dans la définition et la hiérarchie du peuple ?

Le Beit Midrash classique

La tradition tient les deux. Elle maintient les classes généalogiques (m. Qiddouchin 4,1) et la vérification des prêtres, parce que la Torah les fonde. Elle affirme en même temps que la Torah est ouverte à tous : la couronne de la Torah est plus haute que celle du sacerdoce et celle de la royauté (m. Avot 4,13), et le savant de naissance illégitime précède le grand prêtre ignorant.

Orthodoxie moderne

Le statut de kohen et les règles qui en découlent restent en vigueur, par présomption. Les recherches génétiques ne changent rien à la halakha, et il faut se garder d’en faire un critère d’appartenance. L’orthodoxie moderne a une responsabilité particulière envers ceux dont le statut est incertain, notamment les immigrants des pays de l’ex-URSS en Israël, et elle cherche des solutions dans le cadre de la halakha.

Monde haredi et litvak

La généalogie compte, et elle compte dans la vie réelle : dans les mariages, on s’informe sur les familles, et le statut de mamzer ou de kohen a des conséquences. Les rabbins d’autrefois tenaient des registres, et la prudence protège les générations futures. On ne supprime pas une catégorie de la Torah parce qu’elle est douloureuse.

Hassidisme

Les dynasties hassidiques se transmettent de père en fils, et la lignée d’un rabbi compte. Mais le fondateur, le Baal Chem Tov, était un homme sans lignée, et le hassidisme a commencé par valoriser le juif simple contre l’élite savante. La lignée n’a de sens que si elle transmet une âme ; sans elle, elle n’est qu’un nom.

Massorti

Le mouvement massorti maintient la plupart des statuts généalogiques, mais une responsum adoptée par son Comité de la loi juive et des normes, en 2000, recommande de ne plus enquêter sur la mamzerout et de ne plus en tirer de conséquences pratiques. La généalogie biblique est une réalité historique ; son usage pour exclure des personnes innocentes ne l’est pas nécessairement.

Réformé et libéral

Le mouvement réformé a supprimé les distinctions fondées sur la naissance : les kohanim n’ont plus de rôle propre, et la mamzerout n’est pas reconnue. La lignée de David, qui passe par une Moabite, montre que la Bible elle-même a su dépasser l’exclusion. Le peuple se définit par l’engagement et la transmission, non par le sang.

Monde séfarade et mizrahi

Abraham Zacuto, astronome et historien expulsé d’Espagne, a rédigé vers 1504 un Sefer Yohassin, imprimé en 1566,, histoire des maîtres de la tradition de génération en génération. La généalogie séfarade est d’abord une généalogie de la transmission : qui a reçu de qui. Le monde séfarade garde aussi la mémoire des familles, des noms et des villes d’origine, qui ont survécu à l’expulsion.

Où en est la discussion

La lignée garde une place dans toutes les voix, mais une place différente. La voix classique tient ensemble les classes généalogiques et la primauté de la Torah. L’orthodoxie moderne et la voix haredi maintiennent les statuts, la première en refusant tout critère génétique, la seconde en insistant sur leurs conséquences pratiques. Le hassidisme fait de la lignée la transmission d’une âme. La voix massorti suspend en pratique la mamzerout. La voix réformée supprime les distinctions de naissance au nom de la lignée de David. La voix séfarade déplace la généalogie vers la chaîne des maîtres. Justin rapproche cette dernière de la succession apostolique.

Hypothèses de travail — mémoire et thèse

Quatre pistes formulées de manière falsifiable. Les généalogies bibliques se prêtent à des tests textuels et comparatifs précis.

H1. Dt 32,8 et l’assemblée divine

  • Doctorat
  • Critique textuelle
  • 3-4 ans

Hypothèse. La leçon « fils de Dieu » de 4QDeutj et de la Septante est antérieure à la leçon massorétique « fils d’Israël », qui résulte d’une correction théologique liée au compte des soixante-dix de Gn 46.

État de la question
La thèse est majoritaire (Tov, Heiser) ; certains y voient deux leçons anciennes indépendantes.
Corpus
Dt 32,8 dans le texte massorétique, 4QDeutj, la Septante et les versions ; Gn 10 ; Gn 46,27 ; Ps 82.
Méthode
Analyse textuelle et recherche d’autres corrections du même type.

Ce qui la réfuterait : Une attestation de la leçon « fils d’Israël » antérieure ou indépendante de toute tradition corrective.

H2. Les absents des Chroniques

  • Master
  • Exégèse
  • 12-18 mois

Hypothèse. L’absence de Zabulon et la quasi-absence de Dan dans 1 Ch 2-8 résultent d’accidents de transmission et non d’un choix théologique du Chroniste.

État de la question
Les deux explications sont proposées dans les commentaires (Japhet, Knoppers).
Corpus
1 Ch 2-9 selon le texte massorétique et la Septante ; listes parallèles de la Torah.
Méthode
Rechercher les traces textuelles d’une omission accidentelle.

Ce qui la réfuterait : Un motif cohérent d’exclusion documentable ailleurs dans les Chroniques.

H3. Soixante-dix ou soixante-quinze

  • Master
  • Critique textuelle
  • 12-18 mois

Hypothèse. Le chiffre de soixante-quinze (Septante, 4QExodb, Ac 7,14) résulte de l’ajout de descendants de Joseph dans la liste grecque de Gn 46,20, et non d’un texte hébreu indépendant.

État de la question
L’explication est proposée depuis longtemps ; 4QExodb a relancé la question.
Corpus
Gn 46 ; Ex 1,5 ; Dt 10,22 dans les différents témoins ; 4QExodb ; 4QGen-Exoda.
Méthode
Comparer les listes et le chiffre dans chaque témoin.

Ce qui la réfuterait : Un témoin hébreu de soixante-quinze sans l’ajout des descendants de Joseph.

H4. Jr 22,30 dans la polémique

  • Master
  • Histoire des controverses
  • 12-18 mois

Hypothèse. L’argument tiré de la malédiction de Yekhonias contre la généalogie de Matthieu apparaît dans la polémique juive médiévale ashkénaze avant d’être repris par Isaac de Troki.

État de la question
L’argument est connu chez Troki ; ses attestations antérieures n’ont pas été systématiquement recensées.
Corpus
Nitsahon Yachan ; Sefer Yosef ha-Meqanné ; Profiat Duran ; Hizzouq Emouna.
Méthode
Recenser les occurrences de l’argument.

Ce qui la réfuterait : Une première attestation chez Troki.

Bibliographie sélective

Études

  • Johnson, Marshall D. The Purpose of the Biblical Genealogies. 2e éd. Cambridge : Cambridge University Press, 1988.
  • Japhet, Sara. I and II Chronicles. OTL. Louisville : Westminster John Knox, 1993.
  • Knoppers, Gary N. I Chronicles 1-9. AB 12. New York : Doubleday, 2004.
  • Tov, Emanuel. Textual Criticism of the Hebrew Bible. 3e éd. Minneapolis : Fortress, 2012.
  • Wilson, Robert R. Genealogy and History in the Biblical World. New Haven : Yale University Press, 1977.

Voir aussi