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Tanakh — Ketouvim

Qohelet

Le livre qu’on voulait cacher, et la question de sa fin

Un livre qui doute de la sagesse, de la justice rétributive et de la mémoire des générations, que les maîtres de la Mishna ont discuté comme Écriture et que le Talmud dit avoir voulu « cacher ». Il est resté parce que son début et sa fin sont « paroles de Torah » — et sa fin est précisément ce que la critique moderne attribue à une autre main. Qohelet pose ainsi, dans un même passage, la question du canon et celle de l’auteur.

1. Le livre

Le nom. קֹהֶלֶת, Qohelet, est un participe féminin de la racine q-h-l, qui donne qahal, l’assemblée. Le mot désigne une fonction plutôt qu’un individu — « celui qui rassemble » ou « celui qui parle devant l’assemblée » — et le féminin est celui des noms de fonction, comme soferet en Esd 2,55. La Septante traduit par Ἐκκλησιαστής, calque exact sur ἐκκλησία, d’où « Ecclésiaste ». Le titre d’ouvrage courant dans la tradition, Megillat Qohelet, rattache le livre aux cinq rouleaux.

La place. Qohelet appartient aux Ketouvim et fait partie des cinq meguillot. L’ordre des éditions imprimées le place entre Eikha et Esther, selon la succession des fêtes où ces rouleaux sont lus. L’ordre talmudique de b. Baba Batra 14b est différent : Proverbes, Qohelet, Cantique — trois livres attribués à Salomon et rangés ensemble. Les bibles chrétiennes suivent un troisième ordre, celui des livres sapientiaux.

La structure. Douze chapitres et deux cent vingt-deux versets. Le corps du livre est encadré par une même phrase, en 1,2 et en 12,8 : « vanité des vanités, dit Qohelet ». Avant ce cadre, un titre (1,1) ; après lui, un épilogue (12,9-14), qui parle de Qohelet à la troisième personne. À l’intérieur, aucun plan ne fait consensus. On repère une fiction royale (1,12-2,26), où le locuteur se présente comme roi à Jérusalem ; le poème des temps (3,1-8) ; une série de sentences dont l’enchaînement reste discuté ; et le poème final sur la vieillesse et la mort (12,1-7).

Deux refrains. Le premier est le mot הֶבֶל, hevel, trente-huit fois employé : souffle, buée, ce qui ne pèse rien. « Vanité » en est la traduction latine reçue, qui ajoute une nuance morale absente de l’hébreu. Le second est l’exhortation à manger, boire et se réjouir de son labeur (2,24 ; 3,12-13 ; 3,22 ; 5,17-18 ; 8,15 ; 9,7-9). Ce refrain revient à intervalles réguliers et donne au livre son rythme. Il est au centre de la réception : on l’a lu comme un épicurisme, comme une résignation, comme un appel à la gratitude.

« Dit Qohelet » : qui parle ? La formule apparaît trois fois. En 1,2 et 12,8, elle cite Qohelet de l’extérieur, à la troisième personne. En 7,27, le texte massorétique porte אָמְרָה קֹהֶלֶת, amerah Qohelet, avec un verbe au féminin : la seule occurrence où le nom est accordé comme un féminin grammatical. La plupart des éditeurs modernes coupent autrement les mêmes consonnes et lisent amar ha-qohelet, « dit le Qohelet », sur le modèle de 12,8, où l’article est présent. La correction ne change aucune lettre, seulement la frontière entre deux mots. Elle a une conséquence : si « le Qohelet » est un titre, quelqu’un d’autre que lui parle dans ces versets. C’est l’une des bases textuelles de l’hypothèse du narrateur-cadre.

2. Le texte

Le texte massorétique de Qohelet est en bon état. Les difficultés tiennent moins à la transmission qu’à la langue elle-même : vocabulaire rare, syntaxe proche de l’hébreu mishnique, sens incertain de plusieurs termes-clés.

Qumrân a livré deux manuscrits fragmentaires, 4QQoha (4Q109) et 4QQohb (4Q110). Le premier a été daté par Muilenburg (1954) du milieu du IIe siècle AEC. Il fournit le terminus ad quem de la composition : un livre copié vers 150 AEC a été écrit avant. Ses variantes sont mineures et relèvent pour la plupart de l’orthographe. La date du manuscrit rend en revanche intenable toute datation du livre à l’époque maccabéenne ou plus tard, qui avait eu ses partisans au XIXe siècle.

La Septante de Qohelet est une singularité. Elle traduit l’hébreu avec une littéralité extrême, au point de rendre la particule et, qui marque l’objet direct, par la préposition σύν, construite avec l’accusatif. Ce trait est un non-sens en grec. C’est aussi la signature d’Aquila et des recensions apparentées, que Barthélemy a désignées par le nom de καίγε. Dans Les devanciers d’Aquila (1963), il en concluait que le Qohelet grec transmis dans les codex n’était pas la Septante ancienne mais une première édition d’Aquila. La thèse reste discutée : d’autres y voient une traduction ancienne produite dans le même milieu littéraliste. L’édition de Göttingen (Gentry, 2019) fournit désormais la base d’une vérification systématique. La conséquence, dans les deux hypothèses, est la même : le Qohelet grec est un témoin tardif et très proche de l’hébreu reçu. Il ne documente pas un état textuel différent, contrairement à Samuel ou à Jérémie.

Deux cruces.

En 3,11, Dieu a mis הָעֹלָם, ha-olam, dans le cœur des hommes. Le mot peut signifier la durée, l’éternité ou le monde, et le sens du verset change avec chaque option. Plusieurs commentateurs, anciens et modernes, ont proposé de vocaliser ha-elem, « l’obscurité, l’ignorance », ce qui donne un verset cohérent avec la suite : l’homme ne peut saisir l’œuvre de Dieu.

En 12,5, הָאֲבִיּוֹנָה, ha-aviyona, est un hapax. La Septante le rend par κάππαρις, la câpre, réputée stimulante. La tradition rabbinique y lit le désir qui s’éteint (b. Shabbat 152a). Le poème de la vieillesse, qui accumule ces images, est le passage du livre le plus diversement traduit.

3. Le dossier historico-critique

L’attribution salomonique vient du titre (1,1) et de la fiction royale (1,12). Elle est ancienne dans la tradition. Shir ha-Chirim Rabba 1,1 rapporte que Salomon aurait écrit le Cantique dans sa jeunesse, les Proverbes dans sa maturité et Qohelet dans sa vieillesse. b. Baba Batra 15a attribue cependant la mise par écrit à « Ézéchias et son collège ». Le verbe employé, katvou, a donné lieu à des interprétations divergentes : rédaction, copie ou édition.

La langue interdit l’époque salomonique. Franz Delitzsch, conservateur en matière d’inspiration, l’a dit en 1875 d’une phrase restée célèbre : si Qohelet était de Salomon, il n’y aurait pas d’histoire de la langue hébraïque. Les indices sont convergents.

Aucun commentateur critique ne place le livre avant l’époque perse.

Perse ou ptolémaïque ? Deux positions se partagent le champ. Seow (1997) s’appuie sur le vocabulaire monétaire et commercial, qu’il rapproche des papyrus araméens d’époque perse, et propose le Ve ou le IVe siècle. La majorité — Hengel, Krüger, Schwienhorst-Schönberger — retient le IIIe siècle, sous la domination lagide. Elle invoque l’atmosphère d’une économie monétarisée et d’une administration fiscale serrée, que les papyrus de Zénon documentent pour la Palestine vers 260 AEC. Les deux lectures s’accordent sur un point : Qohelet parle d’une société où l’argent circule, où les fortunes se font et se défont, et où l’on « ne sait pas ce qui sera ».

Influence grecque ou orientale ? Rainer Braun (1973) a rapproché le livre de la philosophie populaire hellénistique : le thème du hasard, l’hédonisme mesuré, la réflexion sur la mort. Lohfink a poussé la comparaison jusqu’à la forme littéraire. D’autres ont montré que les mêmes thèmes existent dans la sagesse orientale ancienne. Le parallèle le plus précis se trouve dans la version vieux-babylonienne de Gilgamesh. La tavernière Siduri y donne à Gilgamesh un conseil qui correspond point par point à Qo 9,7-9 : mange ton pain, que tes vêtements soient blancs, réjouis-toi avec la femme que tu aimes. Le rapprochement ne prouve pas un emprunt direct, mais il interdit de tenir le thème pour spécifiquement grec.

Les contradictions. Le livre affirme et nie la même chose à quelques versets de distance. La joie est folle (2,2) et recommandée (8,15). Les morts sont plus heureux que les vivants (4,2), et un chien vivant vaut mieux qu’un lion mort (9,4). Le juste périt dans sa justice (7,15), et il arrivera du bien à ceux qui craignent Dieu (8,12-13). Cinq familles d’explications ont été proposées.

L’épilogue (12,9-14). C’est le cœur du dossier propre au livre. Les versets 9-11 présentent Qohelet comme un sage qui a enseigné le peuple et cherché des « paroles agréables ». Les versets 12-14 changent de ton : ils mettent en garde contre la multiplication des livres, puis concluent : « fin du discours, tout a été entendu : crains Dieu et garde ses commandements, car c’est là tout l’homme ; car Dieu amènera toute œuvre en jugement ». Trois lectures s’affrontent.

Aucune des trois ne nie que 12,9-14 se distingue du reste du livre. Elles divergent sur le nombre de mains et sur l’intention.

4. La lecture

Souccot. L’usage ashkénaze lit Qohelet le chabbat de Hol ha-Moed Souccot, ou à Chemini Atseret lorsque la fête ne comporte pas de tel chabbat. Les décisionnaires l’enregistrent — Rema sur Orah Hayim 490,9 — et la pratique est générale dans les communautés d’origine européenne. La raison la plus souvent donnée tient au contraste : la fête de la joie et de la récolte est aussi celle où l’on habite une cabane provisoire, et le livre rappelle la fragilité au moment de l’abondance. Une autre explication fait jouer le nom : Souccot est la fête du Haqhel, le rassemblement septennal où le roi lit la Torah devant le peuple (Dt 31,10-13 ; m. Sota 7,8). Le livre du « rassembleur » y trouverait sa place naturelle.

La bénédiction. Faut-il réciter une bénédiction sur la lecture, et faut-il lire dans un rouleau de parchemin ? La question est disputée. L’usage attribué au Gaon de Vilna lit dans un rouleau avec bénédiction, comme pour Esther. La majorité des communautés lit sans bénédiction, dans un livre imprimé ou en lecture individuelle.

L’usage séfarade ne connaît généralement pas de lecture publique de Qohelet. Plusieurs communautés orientales le lisent en privé ou dans l’étude.

La fin répétée. À la lecture publique, on ne termine pas sur le dernier verset, qui s’achève sur le mot ra, « mal ». On répète le verset 13 après le verset 14. La même règle vaut pour trois autres livres : Isaïe, les Douze et Eikha. Le moyen mnémotechnique reçu est יתק״ק : Yeshayahou, Trei Asar, Qinot, Qohelet. L’usage dit quelque chose de la manière dont la communauté reçoit l’épilogue : c’est le verset de la crainte de Dieu qui clôt le livre, et il le clôt deux fois.

5. Le targum

Le targum de Qohelet est tardif. Sa rédaction est généralement placée au haut Moyen Âge, et sa langue mêle araméen de Babylonie et de Palestine. Il n’est pas une traduction mais une réécriture continue, qui fait du livre une prophétie de Salomon sur l’histoire d’Israël. Trois procédés reviennent.

L’historicisation. Dès 1,2, le targum explique le cri « vanité des vanités ». Salomon a vu, par l’esprit de prophétie, que son royaume serait divisé après lui, que Jérusalem et le Temple seraient détruits et que le peuple partirait en exil. Le scepticisme devient une lamentation anticipée, et le livre entier se lit comme une méditation sur l’histoire nationale.

La légende d’Ashmedaï. En 1,12, « moi, Qohelet, j’ai été roi » est au passé. Le targum y rattache le récit talmudique de Salomon détrôné par le roi des démons et errant dans le pays en répétant cette phrase (b. Guittin 68b). Un temps grammatical devient ainsi une biographie.

La conversion du refrain. Les passages sur le manger et le boire sont réinterprétés : la joie recommandée devient celle des repas de chabbat et de fête, la récompense de l’étude, le fruit des commandements. Le livre le plus proche d’un hédonisme mesuré est ainsi rendu compatible avec la piété rabbinique, sans suppression, par la seule glose.

Le targum fait en somme par la paraphrase ce que l’épilogue fait par l’addition : il interprète le livre pour qu’il puisse être lu. Knobel (1991) en donne la traduction annotée de référence.

6. La parshanut

Rachi commente Qohelet principalement à partir du midrash. Il lit les sentences comme des exhortations morales et plusieurs passages comme des allusions à l’histoire d’Israël, dans la ligne du targum. Son commentaire est moins développé que sur la Torah ou les Prophètes.

Le commentaire attribué à Rashbam, édité par Japhet et Salters (1985), est le plus remarquable. Il pratique un peshat strict, attentif à la structure et à la voix. Il lit l’épilogue comme la parole de ceux qui ont mis le livre en forme, et non comme celle de Qohelet lui-même. Un commentateur du XIIe siècle, petit-fils de Rachi, distingue ainsi l’auteur du livre et ses éditeurs, sur la base du passage à la troisième personne. C’est la même observation qui fonde l’hypothèse moderne du narrateur-cadre.

Ibn Ezra rédige son commentaire en Italie, au milieu du XIIe siècle. Il affronte les contradictions de front et les résout par la distinction des points de vue : Qohelet rapporte ce qu’il a pensé à différents moments de sa recherche, ou ce que pensent les insensés, avant de conclure. Il consacre à la question des excursus développés et traite le livre comme un itinéraire intellectuel.

Sforno, à la Renaissance, lit Qohelet en philosophe. La recherche du bonheur y est l’objet du livre, et la conclusion sur la crainte de Dieu en est la solution.

Mendelssohn publie en 1770 un commentaire hébreu de Qohelet. C’est son premier grand travail biblique, antérieur de dix ans au Biour de la Torah. Il y défend l’unité du livre et sa cohérence rationnelle, et le choix de ce livre, pour un penseur des Lumières, n’est pas indifférent.

Le désaccord principal entre ces commentateurs porte sur la voix. Pour Rachi, Qohelet enseigne partout. Pour Ibn Ezra, il cite et dépasse. Pour le commentaire attribué à Rashbam, une autre voix intervient à la fin. Ces trois positions correspondent, à huit siècles de distance, aux trois familles d’explications critiques.

7. Midrash et halakha

Les recueils. Qohelet Rabba est un midrash palestinien d’exégèse suivie, dont la rédaction est tardive : on la place généralement vers le VIIIe siècle. Il puise largement dans les midrashim plus anciens. Qohelet Zouta, plus bref, est connu par une tradition manuscrite distincte.

Le dossier de la canonicité

Les sources ne disent pas la même chose, et il faut les lire dans l’ordre.

SourceCe qu’elle ditMotif
m. Yadaïm 3,5 ; m. Édouyot 5,3Désaccord sur la question de savoir si Qohelet « rend les mains impures », c’est-à-dire s’il est Écriture sainte. R. Yehouda : le Cantique oui, Qohelet est disputé. R. Yossé : Qohelet non, c’est le Cantique qui est disputé. R. Shimon : Qohelet fait partie des rares cas où Beit Chammaï est plus indulgent que Beit HillelNon précisé
t. Yadaïm 2,14 ; b. Meguila 7aR. Shimon ben Menassia : le Cantique rend les mains impures parce qu’il a été dit par l’esprit saint ; Qohelet ne les rend pas impures, car il procède de la sagesse propre de SalomonStatut de l’inspiration
b. Shabbat 30bLes sages voulurent « cacher » (lignoz) Qohelet, puis y renoncèrent parce que son début et sa fin sont paroles de TorahContradictions internes
Vayiqra Rabba 28,1Même projet, pour une autre raison : 11,9, « marche dans les voies de ton cœur », contredit Nb 15,39, « vous ne vous égarerez pas derrière votre cœur ». On y renonça parce que la suite du verset annonce le jugementPenchant vers l’hérésie (minout)
Avot de-Rabbi Nathan A 1Proverbes, Cantique et Qohelet étaient « cachés » jusqu’à ce que les hommes de la Grande Assemblée les interprètentBesoin d’interprétation

Trois observations en découlent.

Le débat mishnique porte sur un statut rituel — l’impureté des mains —, dont le lien avec la canonicité est réel mais indirect.

Le verbe ganaz ne signifie pas « exclure du canon » : il désigne le retrait de l’usage public. Le même mot sert pour Ézéchiel (b. Shabbat 13b) et pour les Proverbes.

L’idée d’un canon « fixé à Yavné » vers 90 EC, longtemps enseignée à partir de ces textes, est largement abandonnée depuis Lewis (1964) et Leiman (1976). Les discussions ne mentionnent ni synode ni décision. Le module sur la formation du canon expose ce point.

Les normes dérivées

Qohelet fonde plusieurs règles, toujours par application d’une sentence générale.

Le livre de la vanité est donc aussi une source de la halakha de la « clôture », ce qui n’est pas le moindre de ses paradoxes.

Le souffle des enfants. Le mot hevel a reçu une lecture rabbinique qui en retourne le sens. Selon b. Shabbat 119b, le monde ne subsiste que par le souffle — hevel — de la bouche des enfants qui étudient. La même racine désigne ce qui ne pèse rien et ce qui soutient tout.

8. Réception chrétienne

La section est réduite à une note, conformément à la règle du plan de couverture. La réception chrétienne de Qohelet est abondante :

Mais aucune de ces lectures n’a eu d’effets sur les communautés juives : Qohelet n’a pas été un texte de dispute. Le seul croisement notable va dans l’autre sens. Jérôme transmet dans son commentaire plusieurs interprétations reçues de son maître hébreu, qui documentent l’exégèse juive du IVe siècle. Il en va de même pour l’épilogue : Jérôme rapporte que les Hébreux ont failli retirer le livre et l’ont conservé à cause de sa conclusion, ce qui recoupe b. Shabbat 30b.

La mahloket

Qui a écrit la fin de Qohelet ?

La question n’est pas seulement critique. La tradition dit que le livre a été conservé à cause de sa fin ; la critique dit que cette fin est d’une autre main. Si les deux ont raison, c’est un éditeur qui a sauvé le livre en le concluant. La question posée aux sept voix : l’épilogue appartient-il au livre, ou le livre lui appartient-il ?

Le Beit Midrash classique

Le Talmud ne sépare pas la fin du livre : il dit que « son début et sa fin sont paroles de Torah » et que c’est pour cela qu’il n’a pas été caché (b. Shabbat 30b). La question « qui a écrit » est traitée ailleurs, et la réponse n’est pas « Salomon seul » : Ézéchias et son collège ont mis le livre par écrit (b. Baba Batra 15a). La tradition connaît donc déjà une chaîne — un sage qui parle, un collège qui écrit. Ce que le texte dit de lui-même reste parole de Torah, quelle que soit la main qui a tenu le calame.

Orthodoxie moderne

Le commentaire attribué à Rashbam l’a vu au XIIe siècle : au verset 9, ceux qui ont mis le livre en forme prennent la parole. Distinguer le locuteur et le cadre n’est donc pas une concession à la critique ; c’est une lecture de peshat pratiquée par un Richon. Le passage à la troisième personne est dans le texte, et le lecteur honnête le constate. Ce que la foi exige n’est pas qu’une seule main ait tout écrit, mais que le livre reçu, cadre compris, soit celui que la communauté lit comme Écriture.

Monde haredi et litvak

Le livre a été dit par Salomon dans sa vieillesse, par l’esprit saint. L’opinion de R. Shimon ben Menassia, qui y voyait une sagesse purement humaine, n’a pas été retenue : la halakha tient que Qohelet rend les mains impures. La fin n’est pas un ajout mais la clé. « Fin du discours : crains Dieu » dit comment tout ce qui précède doit être lu. Un élève de yeshiva qui étudie Qohelet sans commencer par là risque de lire les doutes comme des conclusions, et c’est précisément le danger que les sages avaient vu.

Hassidisme

Hevel est un souffle, et le Talmud dit que le monde tient par le souffle des enfants qui étudient (b. Shabbat 119b). Tout ce qui est matière est hevel au sens de vain ; tout ce qui est souffle d’étude et de prière est hevel au sens de vivant. La fin du livre le dit à sa manière : « tout a été entendu » — ha-kol nichma. La prédication hassidique aime ce passage de la vanité à l’écoute, et elle y voit le chemin même de l’âme. Qui l’a écrit importe peu si c’est la même voix qui parle dans le souffle.

Massorti

L’histoire du canon est visible dans le livre. Un recueil de sentences d’un sage critique a été encadré, puis conclu par une formule qui reprend le vocabulaire de Ben Sira sur la crainte de Dieu et les commandements. C’est ce qui l’a rendu recevable, et le Talmud en garde la mémoire : on a voulu le cacher, on ne l’a pas fait à cause de sa fin. La tradition et la critique décrivent le même processus. Robert Gordis, au Jewish Theological Seminary, a par ailleurs montré qu’une bonne part des contradictions s’expliquent par des citations non marquées, ce qui dispense de multiplier les mains dans le corps du livre.

Réformé et libéral

Qohelet est la voix du doute à l’intérieur du canon, et c’est pour cela qu’il compte. L’épilogue le corrige, et la lecture critique permet d’entendre la voix du sage avant la correction. Le lecteur moderne n’est pas tenu de lire le livre par sa fin. Le choix de Mendelssohn de commencer son œuvre biblique par Qohelet n’est pas un hasard : un livre qui interroge la rétribution, la mémoire et le sens de l’effort parle directement à la conscience moderne, et le canon juif a eu le courage de le garder.

Monde séfarade et mizrahi

Ibn Ezra a montré la voie : le livre rapporte les pensées successives d’un homme qui cherche, et les contradictions sont les étapes d’une recherche. La conclusion en est le terme, et elle est de la même main. Il n’y a donc pas de question de l’auteur de la fin, mais une question de lecture du parcours. La tradition séfarade, qui ne lit pas Qohelet en public, le lit dans l’étude — là où un itinéraire intellectuel peut être suivi sans être confondu avec une proclamation.

Où en est la discussion

Les sept voix s’accordent sur un fait : l’épilogue se distingue du corps du livre, et la tradition le sait depuis longtemps. b. Shabbat 30b fait de la fin la raison de la conservation, et le commentaire attribué à Rashbam l’attribue à ceux qui ont mis le livre en forme. Le désaccord porte sur ce que ce fait implique. Pour la voix haredi et la voix séfarade, la fin est de la même voix et sert de clé. Pour l’orthodoxie moderne et la voix classique, la distinction entre locuteur et éditeur est traditionnelle et sans danger. Pour la voix massorti, la mémoire rabbinique et la critique décrivent le même processus d’admission. Pour la voix réformée, la distinction autorise à entendre le doute pour lui-même. Reste une convergence que Justin a relevée : la règle de lecture du livre se trouve dans le livre, et l’usage liturgique la redouble en répétant le verset 13.

Hypothèses de travail — mémoire et thèse

Six pistes formulées de manière falsifiable. Qohelet offre un terrain rare : la tradition rabbinique, la parshanut médiévale et la critique moderne y ont posé les mêmes questions — contradictions, voix, épilogue — avec des instruments différents.

H1. Rashbam et le narrateur-cadre

  • Master
  • Histoire de l’exégèse
  • 12-18 mois

Hypothèse. La distinction entre le locuteur et les éditeurs de Qohelet, formulée par le commentaire attribué à Rashbam à propos de 12,9-14, repose sur les mêmes critères grammaticaux que l’hypothèse moderne du narrateur-cadre, et elle n’a pas d’équivalent chez les autres commentateurs ashkénazes du XIIe siècle.

État de la question
Le commentaire est édité et traduit (Japhet et Salters, 1985). La comparaison systématique avec Fox (1977) et avec les commentaires contemporains n’a pas été publiée en français.
Corpus
Commentaire attribué à Rashbam sur Qohelet ; Rachi ; commentaires tosafistes et ashkénazes du XIIe siècle ; Fox, HUCA 48 (1977).
Méthode
Relever les critères invoqués (personne grammaticale, changement de ton, formule d’introduction) et les comparer terme à terme.

Ce qui la réfuterait : Un commentaire ashkénaze antérieur ou contemporain formulant la même distinction, ou une attribution du commentaire à un autre auteur qui en change la date.

H2. Deux motifs pour cacher un livre

  • Doctorat
  • Littérature rabbinique
  • 3-4 ans

Hypothèse. Le motif de la contradiction (b. Shabbat 30b) et le motif de l’hérésie (Vayiqra Rabba 28,1) appartiennent à deux traditions distinctes, babylonienne et palestinienne, qui reflètent des préoccupations différentes sur le statut des livres disputés.

État de la question
Les deux passages sont souvent cités ensemble comme s’ils disaient la même chose. Leur stratification n’a pas été établie.
Corpus
b. Shabbat 13b et 30b ; Vayiqra Rabba 28,1 ; Pesiqta de-Rav Kahana 8,1 ; Qohelet Rabba ; Avot de-Rabbi Nathan A 1 et B 1 ; m. Yadaïm 3,5.
Méthode
Analyse des attributions, des parallèles et de la terminologie (lignoz, minout) selon les méthodes de la critique des sources rabbiniques.

Ce qui la réfuterait : Une attestation tannaïtique commune aux deux motifs, ou une origine palestinienne du motif de la contradiction.

H3. Le Qohelet grec et Aquila

  • Doctorat
  • Septante
  • 4-5 ans

Hypothèse. Le texte grec de Qohelet transmis par les grands codex est une première édition d’Aquila, comme le soutenait Barthélemy, et non une traduction ancienne produite dans le même milieu littéraliste.

État de la question
La thèse de Barthélemy (1963) est discutée. L’édition de Göttingen (Gentry, 2019) permet une vérification sur un texte critique.
Corpus
Qohelet grec (éd. de Göttingen) ; fragments d’Aquila (Hexaples, palimpsestes de la Genizah) ; Cantique et Lamentations grecs comme textes de contrôle.
Méthode
Comparer les équivalences lexicales et syntaxiques avec les fragments assurés d’Aquila, en isolant les traits propres à Aquila et absents des autres textes καίγε.

Ce qui la réfuterait : Des divergences systématiques entre le Qohelet grec et les fragments d’Aquila sur des équivalences que ce dernier tient constamment.

H4. Une lecture ashkénaze à Souccot

  • Master
  • Liturgie
  • 12-18 mois

Hypothèse. La lecture publique de Qohelet à Souccot est un usage ashkénaze médiéval, sans attestation palestinienne ou babylonienne ancienne, et son explication par le Haqhel est une justification postérieure à l’usage.

État de la question
L’usage est enregistré par les décisionnaires. Son origine et la chronologie de ses justifications n’ont pas été établies.
Corpus
Massekhet Soferim ; Mahzor Vitry ; Rema, Orah Hayim 490 ; listes de lectures de la Genizah ; minhaguim ashkénazes.
Méthode
Dater la première attestation de l’usage et la première attestation de chaque justification.

Ce qui la réfuterait : Une attestation de la lecture de Qohelet à Souccot dans un rite palestinien ou babylonien ancien.

H5. Le targum convertit le refrain

  • Master
  • Études targumiques
  • 12-18 mois

Hypothèse. Le targum de Qohelet réinterprète tous les passages du refrain « manger et boire » dans le sens de la piété rabbinique — repas de fête, étude, commandements —, et cette conversion est systématique et non occasionnelle.

État de la question
Le procédé est signalé dans les introductions. Le relevé exhaustif des occurrences n’a pas été publié.
Corpus
Targum de Qohelet (éd. Sperber ; trad. Knobel) sur 2,24 ; 3,12-13 ; 3,22 ; 5,17-18 ; 8,15 ; 9,7-9 ; Qohelet Rabba sur les mêmes versets.
Méthode
Relever chaque occurrence, coder le type de transformation, comparer au midrash.

Ce qui la réfuterait : Une ou plusieurs occurrences traduites littéralement, sans conversion.

H6. Perse ou lagide : le vocabulaire économique

  • Doctorat
  • Philologie / histoire économique
  • 4-5 ans

Hypothèse. Le vocabulaire économique et administratif de Qohelet trouve ses correspondances les plus précises dans la documentation d’époque perse, et non dans les papyrus lagides, ce qui confirmerait la datation proposée par Seow.

État de la question
Seow (1997) propose l’époque perse ; la majorité retient le IIIe siècle. Le dossier lexical n’a pas été confronté terme à terme aux deux corpus.
Corpus
Qohelet ; papyrus araméens d’Éléphantine et documents de Samarie ; archives de Zénon ; inscriptions et ostraca d’Idumée.
Méthode
Établir pour chaque terme la première attestation et la distribution dans les deux corpus.

Ce qui la réfuterait : Des termes-clés attestés seulement dans la documentation lagide, ou une distribution équivalente dans les deux corpus.

Bibliographie sélective

Instruments et éditions

  • Barthélemy, Dominique. Les devanciers d’Aquila. VTSup 10. Leyde : Brill, 1963.
  • Gentry, Peter J., éd. Ecclesiastes. Septuaginta XI,2. Göttingen : Vandenhoeck & Ruprecht, 2019.
  • Japhet, Sara, et Robert B. Salters. The Commentary of R. Samuel ben Meir (Rashbam) on Qoheleth. Jérusalem : Magnes ; Leyde : Brill, 1985.
  • Knobel, Peter S. The Targum of Qohelet. ArBib 15. Collegeville : Liturgical Press, 1991.
  • Vinel, Françoise. L’Ecclésiaste. La Bible d’Alexandrie 18. Paris : Cerf, 2002.

Commentaires

  • Delitzsch, Franz. Hoheslied und Koheleth. Leipzig : Dörffling & Franke, 1875.
  • Gordis, Robert. Koheleth: The Man and His World. New York : Jewish Theological Seminary, 1951.
  • Krüger, Thomas. Kohelet (Prediger). BKAT XIX Sonderband. Neukirchen-Vluyn : Neukirchener, 2000.
  • Schwienhorst-Schönberger, Ludger. Kohelet. HThKAT. Fribourg-en-Brisgau : Herder, 2004.
  • Seow, Choon-Leong. Ecclesiastes. AB 18C. New York : Doubleday, 1997.

Études

  • Braun, Rainer. Kohelet und die frühhellenistische Popularphilosophie. BZAW 130. Berlin : de Gruyter, 1973.
  • Fox, Michael V. « Frame-Narrative and Composition in the Book of Qohelet ». HUCA 48 (1977) : 83-106.
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Voir aussi