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Orientation

Histoire du peuple juif

D’Abraham à nos jours : trois mille ans, quatre continents, quatorze périodes

Trois mille ans d’histoire, sur quatre continents, pour un peuple qui a été la plupart du temps minoritaire partout où il vivait. Ce module en donne le parcours complet, d’Abraham à aujourd’hui. Pour l’Antiquité, il raconte ce que disent les textes et renvoie au module Histoire d’Israël ancien, qui examine, période par période, ce que les sources extérieures confirment ou non. À partir de l’époque rabbinique, la documentation devient abondante et le récit peut s’y appuyer directement.

Hébreux, Israélites, Judéens, juifs Les noms changent avec les époques, et chacun porte une histoire. « Hébreu » (עִבְרִי, ivri) est dans la Bible le nom que les étrangers donnent aux descendants d’Abraham, ou qu’ils se donnent devant des étrangers (Gn 14,13 ; Ex 2,6 ; Jon 1,9). « Israël » est le nom du patriarche Jacob et du peuple issu de ses douze fils ; il désigne aussi le royaume du Nord, distinct de Juda, entre la fin du Xe siècle et 722 avant l’ère commune. « Juif » vient de Yehoudi, « Judéen », habitant du royaume de Juda puis de la province perse de Yehoud. Le mot s’étend à l’ensemble du peuple après l’exil, lorsque les descendants de Juda en constituent l’essentiel (Esther 2,5 appelle déjà Mardochée, un Benjaminite, ich yehoudi). Le français du XIXe siècle a préféré « israélite », jugé plus respectueux, et le mot a été abandonné après la Shoah au profit de « juif ». Ce module emploie chaque nom pour la période qui lui correspond.

1. Les ancêtres (récit de Gn 12-50)

Le récit. Abram quitte Our des Chaldéens avec son père Térah, s’arrête à Harrân, puis reçoit l’ordre de partir vers « le pays que je te montrerai » (Gn 12,1). Il reçoit une promesse de descendance et de terre, scellée par une alliance (Gn 15 ; 17) dont la circoncision est le signe. Son nom devient Abraham, « père d’une multitude ». Isaac, le fils de la promesse, échappe au sacrifice sur le mont Moriya (Gn 22). Jacob, fils d’Isaac, reçoit le nom d’Israël après une lutte nocturne (Gn 32,29) ; ses douze fils sont les ancêtres éponymes des tribus. Joseph, vendu par ses frères, devient vizir en Égypte et y fait venir sa famille pendant une famine. Le récit s’achève sur la mort de Joseph et la promesse du retour.

Ce que la tradition en fait. Abraham est le premier à avoir reconnu le Dieu unique. Le midrash le montre brisant les idoles de son père (Bereshit Rabba 38,13), et Maïmonide fait de lui le fondateur du monothéisme par la réflexion (Hilkhot Avoda Zara 1,3). Le converti est appelé « fils d’Abraham notre père », et la liturgie invoque le « Dieu d’Abraham, Dieu d’Isaac et Dieu de Jacob » au début de chaque prière.

Ce que l’histoire peut dire. Aucun document extérieur ne mentionne les patriarches, et la datation des récits est disputée. Le module Histoire d’Israël ancien expose l’effondrement de la thèse albrightienne d’un « âge patriarcal » et les anachronismes qui indiquent une mise par écrit tardive. La plupart des historiens tiennent aujourd’hui ces récits pour des traditions de clans, réunies en une histoire de famille qui explique l’origine et les relations d’un peuple.

2. L’Égypte, l’Exode et l’installation (XIIIe-XIe siècles AEC selon la chronologie traditionnelle critique)

Le récit. Les descendants de Jacob sont asservis par un pharaon « qui n’avait pas connu Joseph » (Ex 1,8). Moïse, sauvé des eaux, reçoit au buisson ardent la révélation du Nom (Ex 3) et conduit la sortie d’Égypte après dix plaies. Au Sinaï, le peuple reçoit la Torah et conclut l’alliance. Après quarante ans de désert, Josué conduit la conquête de Canaan, et le pays est réparti entre les tribus. Suit la période des Juges, chefs charismatiques suscités face aux menaces extérieures.

Ce que l’histoire peut dire. La première mention extérieure d’« Israël » est la stèle du pharaon Merneptah, vers 1208 AEC. Elle nomme un groupe humain — le déterminatif hiéroglyphique est celui d’un peuple, non d’un pays — installé en Canaan. Aucun document égyptien ne mentionne un séjour ni une sortie. L’archéologie des hautes terres montre, aux XIIe et XIe siècles, l’apparition de plusieurs centaines de petits villages d’une culture matérielle proche de celle des Cananéens, sans destruction généralisée. La plupart des historiens y voient l’émergence d’Israël de l’intérieur de Canaan. Un groupe plus restreint, porteur de la tradition de l’Exode, a pu venir d’Égypte — les noms égyptiens de la tribu de Lévi sont souvent invoqués. Le dossier est exposé dans le module Histoire d’Israël ancien et dans le module Chemot.

3. Les royaumes (vers 1000-586 AEC)

La monarchie unie. Saül, David et Salomon règnent sur l’ensemble des tribus selon les livres de Samuel et des Rois. David prend Jérusalem et en fait sa capitale ; Salomon y bâtit le Temple. L’étendue réelle de ce royaume est l’une des questions les plus disputées de l’archéologie levantine. La stèle de Tel Dan, au IXe siècle, atteste en tout cas une « maison de David ». Voir le module Shmuel.

Deux royaumes. À la mort de Salomon, vers 930, le royaume se divise.

Au nord, Israël, avec Samarie pour capitale sous la dynastie d’Omri, est un État puissant que les inscriptions assyriennes et la stèle moabite de Mésha mentionnent. Les Assyriens le détruisent en 722 et déportent une partie de sa population. C’est l’origine de la question, devenue légendaire, des « dix tribus perdues ».

Au sud, Juda, avec Jérusalem pour capitale et la dynastie davidique, subsiste. La ville grandit considérablement à la fin du VIIIe siècle, probablement par l’afflux de réfugiés du Nord, et résiste au siège de Sennachérib en 701. Sous Josias (640-609), une réforme centralise le culte à Jérusalem autour d’un « livre de la Torah » trouvé dans le Temple, que la critique identifie au Deutéronome (voir Devarim).

Les prophètes. Amos, Osée, Isaïe, Michée, puis Jérémie interviennent dans cette histoire. Ils dénoncent l’injustice sociale et l’idolâtrie, et ils interprètent les catastrophes comme le jugement de Dieu.

La chute. Babylone détruit Jérusalem et le Temple en 586 et déporte l’élite de Juda. C’est la première grande rupture de l’histoire juive, et elle est commémorée chaque année le 9 av, Ticha be-Av.

4. L’exil et le retour (586-332 AEC)

L’exil ne détruit pas le peuple, il le transforme. À Babylone, loin du Temple, les déportés rassemblent et mettent en forme leurs traditions. Une part considérable de la Bible hébraïque prend alors sa forme, et des pratiques qui ne dépendent pas du sanctuaire — le chabbat, la circoncision, les règles alimentaires — deviennent des marqueurs d’identité. Les tablettes d’Al-Yahudu, publiées en 2014, documentent la vie économique d’un village de déportés judéens en Babylonie.

Le retour. Le roi perse Cyrus conquiert Babylone en 539 et autorise le retour. Le second Temple est achevé vers 515. Au Ve siècle, Esdras et Néhémie réorganisent la communauté de la province de Yehoud : lecture publique de la Torah (Ne 8), relèvement des murailles, dissolution des mariages avec des femmes étrangères. La tradition fait d’Esdras un second Moïse (b. Sanhédrin 21b-22a) et lui attribue l’adoption de l’écriture carrée, empruntée à l’araméen.

La première diaspora durable. Beaucoup de Judéens restent en Babylonie, où la communauté restera un centre majeur pendant quinze siècles. En Égypte, les papyrus d’Éléphantine (Ve siècle) documentent une colonie militaire judéenne dotée de son propre temple, en correspondance avec Jérusalem et Samarie. Le phénomène décisif de l’histoire juive est désormais en place : un peuple dont une partie vit hors de sa terre et s’y rapporte.

5. L’époque hellénistique (332-63 AEC)

Alexandre conquiert la région en 332. Après lui, la Judée passe sous l’autorité des Lagides d’Égypte, puis, en 200, des Séleucides de Syrie. Alexandrie devient la plus grande ville juive du monde. On y traduit la Torah en grec au IIIe siècle — la Septante, dont la Lettre d’Aristée raconte la légende —, et Philon y écrira au Ier siècle une philosophie juive en grec.

La crise maccabéenne. En 167, le roi séleucide Antiochos IV, soutenu par une partie de l’aristocratie hellénisée de Jérusalem, interdit le culte juif et installe dans le Temple un culte étranger. La révolte menée par la famille des Hasmonéens — Mattathias puis son fils Judas Maccabée — reprend le Temple en 164. Hanoukka commémore sa réinauguration. Les Hasmonéens fondent un État indépendant qui s’étend jusqu’à la Galilée et l’Idumée et cumule royauté et grand sacerdoce, ce que plusieurs groupes contestent. Le livre de Daniel est écrit pendant la persécution.

Les courants. Josèphe décrit trois « philosophies » :

Le judaïsme de cette époque est pluriel, et le mot « judaïsmes » est souvent employé pour le dire.

6. Rome, la destruction et Bar Kokhba (63 AEC - 135 EC)

Pompée prend Jérusalem en 63 AEC. Hérode, roi client de Rome (37-4 AEC), reconstruit le Temple à une échelle monumentale ; le mur occidental, le Kotel, est un mur de soutènement de son esplanade. Sous les procurateurs romains, les tensions s’aggravent. C’est dans ce contexte que prêche Jésus de Nazareth, juif galiléen, et que naît le mouvement qui deviendra le christianisme, d’abord comme groupe juif parmi d’autres.

La grande révolte éclate en 66. Titus prend Jérusalem et détruit le Temple en 70, un 9 av selon la tradition ; Massada tombe en 73 ou 74. C’est la seconde grande rupture. La tradition rapporte que Yohanan ben Zakkaï, sorti de la ville assiégée, obtint de fonder une académie à Yavné (b. Guittin 56b). Le récit est légendaire, mais il dit l’essentiel : le judaïsme rabbinique se construit autour de l’étude, de la prière et de la halakha, sans Temple.

Deux nouveaux désastres. Les révoltes des diasporas d’Égypte, de Cyrène et de Chypre (115-117) sont écrasées, et la communauté d’Alexandrie ne s’en relève pas. La révolte de Bar Kokhba (132-135) — que R. Akiva, selon y. Taanit 4,5, salua comme le messie en lui appliquant Nb 24,17 — se termine par la dévastation de la Judée. Hadrien refonde Jérusalem comme colonie romaine, Aelia Capitolina, interdite aux juifs, et la province prend le nom de Syrie-Palestine.

7. Les rabbins et les deux Talmuds (IIe-VIIe siècles)

En Galilée, le centre se déplace vers Ousha, Beit Shearim, Sepphoris et Tibériade. Le patriarche (nassi), reconnu par Rome, dirige la communauté. Juda ha-Nassi rédige la Mishna vers 200 ; le Talmud de Jérusalem est achevé vers la fin du IVe ou le début du Ve siècle. Le patriarcat disparaît vers 425.

L’Empire chrétien. Depuis Constantin, la législation impériale restreint progressivement la condition juive : interdiction du prosélytisme, de posséder des esclaves chrétiens, de construire de nouvelles synagogues. Le Code théodosien (438) la rassemble. Le judaïsme cesse d’être une religion reconnue parmi d’autres pour devenir une religion tolérée dans un empire chrétien, et la polémique chrétienne fixe les thèmes qui pèseront pendant quinze siècles.

En Babylonie, sous les Parthes puis les Sassanides, la communauté est dirigée par l’exilarque (rech galouta), qui se réclame de la lignée davidique. Les académies de Soura et de Poumbedita produisent le Talmud de Babylone, dont la rédaction s’étend jusqu’au VIe ou au VIIe siècle. C’est ce Talmud qui devient la référence du judaïsme rabbinique partout. Voir La Torah orale.

8. Sous l’islam (VIIe-XIIe siècles)

Les conquêtes arabes du VIIe siècle placent la grande majorité des juifs du monde sous domination musulmane.

La condition de dhimmi. Comme les chrétiens, les juifs reçoivent le statut de « protégés » : liberté de culte et autonomie communautaire, contre un impôt spécial et des restrictions codifiées dans le « pacte d’Omar ». La condition varie beaucoup selon les époques et les lieux. Elle est généralement moins dure que dans l’Europe chrétienne contemporaine, sans correspondre à l’âge d’or harmonieux que certains récits du XIXe siècle ont imaginé.

Les Gueonim. Les chefs des académies babyloniennes, installées à Bagdad, répondent par lettres aux questions des communautés dispersées ; ces réponses sont les premières responsa. Saadia Gaon (882-942), né au Fayoum, traduit la Bible en arabe, écrit la première philosophie juive systématique et combat les karaïtes, mouvement apparu au VIIIe-IXe siècle qui rejette la Loi orale.

La Genizah du Caire, dépôt de textes de la synagogue de Fustat exploré à la fin du XIXe siècle par Solomon Schechter, a livré plusieurs centaines de milliers de fragments. Ils documentent la vie juive méditerranéenne de ces siècles avec une précision inégalée.

Al-Andalus. En Espagne musulmane, du Xe au XIIe siècle, une culture juive de langue arabe et de poésie hébraïque s’épanouit : Hasdaï ibn Shaprut, conseiller du calife de Cordoue ; Samuel ha-Naguid, vizir de Grenade et général ; les poètes et penseurs Salomon ibn Gabirol, Moïse ibn Ezra, Juda Halévi ; le grammairien et exégète Abraham ibn Ezra. L’invasion almohade des années 1140 met fin à cette période. La famille de Maïmonide (1138-1204) fuit Cordoue, passe par Fès et s’établit en Égypte. Il y écrit le Mishné Torah, premier code complet de la halakha, et le Guide des égarés. Voir Pensée juive.

9. L’Ashkenaz médiéval (Xe-XVe siècles)

Les communautés rhénanes. Des juifs venus d’Italie et de France s’installent dans les villes rhénanes à partir du Xe siècle. Spire, Worms et Mayence — les communautés « ShUM », inscrites au patrimoine mondial en 2021 — deviennent des centres d’étude. Rachi (1040-1105), à Troyes, écrit les commentaires de la Bible et du Talmud qui accompagnent encore chaque édition ; ses petits-fils, les tossafistes, développent la dialectique talmudique.

La dégradation. En 1096, les bandes de la première croisade massacrent les communautés rhénanes. Beaucoup de juifs choisissent la mort plutôt que le baptême, et les chroniques hébraïques en font le modèle du qiddouch ha-Chem. Plusieurs accusations apparaissent ensuite et se répandent :

Le quatrième concile du Latran (1215) impose un signe distinctif. Le Talmud est brûlé à Paris en 1242, après la dispute de 1240.

Les expulsions. Angleterre en 1290 ; France en 1306, puis définitivement en 1394 ; nombreuses villes allemandes. Pendant la peste, les accusations d’empoisonnement partent en 1348 d’« aveux » extorqués à Chillon, sur le Léman, et gagnent le Rhin. Les juifs de Bâle et de Zurich sont massacrés en 1349. Le mouvement démographique s’oriente vers l’est : la Pologne, dont le statut de Kalisz (1264) protège les juifs, devient la terre d’accueil de l’Ashkenaz.

10. Sefarad et l’expulsion (XIIIe-XVe siècles)

Dans les royaumes chrétiens de la péninsule Ibérique, les juifs occupent longtemps une place importante — administrateurs, médecins, traducteurs à Tolède. Nahmanide (Ramban) incarne l’apogée intellectuel du judaïsme catalan au XIIIe siècle, et le Zohar apparaît en Castille à la fin de ce siècle.

La rupture de 1391. Des émeutes partent de Séville et détruisent de nombreuses communautés. Des dizaines de milliers de juifs se convertissent sous la contrainte. La dispute de Tortose (1413-1414) accélère le mouvement. Les convertis et leurs descendants — conversos, que leurs adversaires appellent marranes — sont soupçonnés de judaïser en secret, ce qui justifie l’établissement de l’Inquisition espagnole (1478, premiers autodafés en 1481).

L’expulsion. En 1492, les Rois Catholiques expulsent les juifs d’Espagne. Le nombre des expulsés est débattu ; les estimations raisonnables se situent entre quelques dizaines de milliers et un peu plus de cent mille. Beaucoup gagnent le Portugal, où ils sont convertis de force en 1497. C’est la troisième grande rupture, et elle est également commémorée, dans la mémoire séfarade, par le 9 av.

11. Les mondes d’après 1492 (XVIe-XVIIIe siècles)

L’Empire ottoman accueille les expulsés. Salonique devient une ville à majorité juive, et Istanbul une grande communauté. À Safed, en Galilée, se concentre au XVIe siècle un groupe exceptionnel. Joseph Karo y compose le Choulhan Aroukh (imprimé en 1565), que Moïse Isserles de Cracovie complète par ses gloses ashkénazes : l’ensemble devient le code de référence. Isaac Louria (mort en 1572) y développe une kabbale qui marquera tout le judaïsme ultérieur.

En Italie, les juifs vivent dans des ghettos — le mot vient de Venise, où le premier est institué en 1516 — mais participent à la culture de la Renaissance et à l’imprimerie hébraïque. À Amsterdam, d’anciens conversos portugais reconstituent une communauté juive ouverte. C’est elle qui excommunie Spinoza en 1656, l’année où Menasseh ben Israël obtient de Cromwell la réadmission des juifs en Angleterre.

En Pologne-Lituanie se forme la plus grande population juive du monde, dotée d’une autonomie remarquable : le Conseil des quatre pays (Vaad arba aratsot) fonctionne de la fin du XVIe siècle à 1764. Les massacres de la révolte cosaque de Chmielnicki (1648-1649) sont un traumatisme durable.

Sabbataï Tsevi, proclamé messie à Gaza en 1665 par Nathan de Gaza, soulève un enthousiasme dans tout le monde juif avant de se convertir à l’islam en 1666. La crise qui suit ébranle l’autorité rabbinique pour un siècle.

Le hassidisme naît en Podolie autour d’Israël ben Eliezer, le Baal Chem Tov (mort en 1760) : primat de la joie, de la prière fervente et de l’attachement à Dieu, autorité du tsaddik. Il rencontre l’opposition des mitnagdim, dont le Gaon de Vilna (1720-1797) est la figure majeure ; l’opposition finira par les rapprocher face à la modernité.

12. Émancipation, Haskala et nouveaux courants (1750-1914)

Les Lumières juives. Moïse Mendelssohn (1729-1786), à Berlin, traduit la Torah en allemand et soutient que le judaïsme est compatible avec la raison et la citoyenneté. La Haskala qu’il inspire promeut l’éducation profane et l’hébreu moderne.

L’émancipation. La France révolutionnaire accorde la pleine citoyenneté aux juifs le 27 septembre 1791, premier pays d’Europe à le faire. Napoléon convoque un « Grand Sanhédrin » (1807) et crée les consistoires (1808). L’émancipation progresse ailleurs au XIXe siècle, souvent contre la promesse d’une assimilation culturelle.

Les courants. Plusieurs réponses se séparent :

La Wissenschaft des Judentums, fondée à Berlin en 1819, étudie l’histoire juive avec les méthodes de l’université. Voir la note méthodologique.

L’Empire russe confine la plupart de ses juifs dans la « zone de résidence ». Après les pogroms de 1881-1882 et les lois de mai 1882, une émigration massive part vers l’Ouest : plus de deux millions de juifs d’Europe orientale gagnent les États-Unis avant 1914. La culture yiddish connaît son apogée, et le Bund, parti socialiste juif, est fondé en 1897.

Le sionisme. L’affaire Dreyfus (1894-1906) convainc Theodor Herzl que l’assimilation ne protège pas. Son État des Juifs (1896) aboutit au premier Congrès sioniste, réuni à Bâle du 29 au 31 août 1897. Des immigrants s’installent en Palestine ottomane ; Éliézer Ben-Yehouda y promeut l’hébreu parlé. Le sionisme est alors minoritaire et combattu à la fois par la plupart des orthodoxes et par la plupart des réformés.

La Suisse Après les expulsions médiévales — de Genève en 1490-1491 notamment —, les juifs ne sont tolérés dans la Confédération, de 1776 à 1866, que dans deux villages argoviens du comté de Baden, Endingen et Lengnau, où ils ne peuvent acquérir de terres. La Constitution fédérale de 1848 ne leur accorde pas la liberté d’établissement. Elle ne leur est reconnue qu’en 1866, sous la pression de la France et des Pays-Bas dans le cadre de traités de commerce ; la liberté de culte suit avec la révision de 1874. La première initiative populaire fédérale acceptée (1893) interdit l’abattage rituel sans étourdissement. Genève inaugure sa synagogue en 1859, et Bâle accueille le premier Congrès sioniste en 1897.

13. La Shoah (1933-1945)

L’arrivée au pouvoir des nazis en 1933 ouvre une persécution systématique :

Après l’invasion de la Pologne, les juifs sont enfermés dans des ghettos. À partir de juin 1941, les Einsatzgruppen fusillent les juifs des territoires soviétiques conquis. La conférence de Wannsee (20 janvier 1942) coordonne une extermination déjà commencée. Dans les centres de mise à mort — Chelmno, Belzec, Sobibor, Treblinka, Auschwitz-Birkenau, Majdanek —, les déportés de toute l’Europe sont assassinés.

Environ six millions de juifs sont tués, soit les deux tiers des juifs d’Europe. Le monde yiddish d’Europe orientale est anéanti, ainsi que la communauté séfarade de Salonique.

Le mot. Le mot hébreu Shoah, « catastrophe », est préféré dans le monde francophone depuis le film de Claude Lanzmann (1985) ; « Holocauste », d’origine sacrificielle, domine dans le monde anglophone.

La Suisse. Le tampon « J » apposé sur les passeports des juifs allemands a été introduit en 1938 à la demande des autorités suisses. La fermeture de la frontière aux réfugiés « pour motifs raciaux » a été ordonnée en août 1942. Des milliers de réfugiés ont été refoulés, tandis que d’autres ont été accueillis. La Commission indépendante d’experts présidée par Jean-François Bergier a établi ces faits dans son rapport final de 2002.

14. L’État d’Israël et les judaïsmes contemporains (depuis 1945)

La fondation. Le 29 novembre 1947, l’Assemblée générale des Nations unies adopte le plan de partage de la Palestine sous mandat britannique (résolution 181). L’État d’Israël est proclamé le 14 mai 1948 ; la guerre qui suit oppose le nouvel État à ses voisins arabes. Elle s’accompagne du départ et de l’expulsion d’environ sept cent mille Arabes palestiniens — la Nakba dans la mémoire palestinienne. Dans les deux décennies suivantes, la plupart des juifs des pays arabes et d’Iran quittent leurs pays, par émigration, fuite ou expulsion ; les estimations usuelles avoisinent huit cent mille personnes, et la méthode de ce décompte est elle aussi discutée. Les récits de ces événements divergent profondément, et le site renvoie aux travaux historiques plutôt que de trancher.

L’État. La loi du retour (1950) ouvre l’immigration à tout juif. La guerre de 1967 place sous contrôle israélien la Cisjordanie, Jérusalem-Est, Gaza, le Sinaï et le Golan, ce qui ouvre une question qui domine depuis la politique régionale. Plusieurs vagues d’immigration transforment le pays : juifs d’Afrique du Nord dans les années 1950-1960, juifs éthiopiens lors des opérations Moïse (1984) et Salomon (1991), près d’un million d’immigrants de l’ex-URSS dans les années 1990. Israël est devenu la première communauté juive du monde.

La diaspora. Les États-Unis abritent l’autre grand centre, où les courants réformé et massorti sont majoritaires parmi les affiliés. La France, après l’arrivée des juifs d’Afrique du Nord dans les années 1950-1960, compte la première communauté d’Europe. Le procès Eichmann (1961) fait entrer la Shoah dans la conscience publique. La mobilisation pour les juifs soviétiques marque les années 1970-1980. En 1965, Nostra Aetate ouvre la révision de l’enseignement catholique sur les juifs.

Le seuil de ce module. L’attaque du Hamas du 7 octobre 2023 et la guerre à Gaza qui a suivi ont ouvert une période dont l’histoire ne peut pas encore être écrite avec le recul que suppose ce site. Le module s’arrête à ce seuil.

Chronologie de repère

DateÉvénementStatut de la date
vers 1208 AECStèle de Merneptah : première mention d’« Israël »Assurée
IXe s. AECStèle de Tel Dan : « maison de David » ; stèle de MéshaAssurée
722 AECChute de SamarieAssurée
586 AECDestruction du premier TempleAssurée (587 selon certains calculs)
539 AECCyrus prend BabyloneAssurée
164 AECRéinauguration du Temple — HanoukkaAssurée
70 ECDestruction du second TempleAssurée
135 ECFin de la révolte de Bar KokhbaAssurée
vers 200Rédaction de la MishnaApproximative
VIe-VIIe s.Achèvement du Talmud de BabyloneDisputée
1096Massacres rhénans de la première croisadeAssurée
1348-1349Massacres de la peste noireAssurée
1492Expulsion d’EspagneAssurée
1565Impression du Choulhan AroukhAssurée
1665-1666Crise sabbatéenneAssurée
1791Émancipation en FranceAssurée
1866Liberté d’établissement en SuisseAssurée
1897Premier Congrès sioniste, BâleAssurée
1941-1945Extermination des juifs d’EuropeAssurée
1948Fondation de l’État d’IsraëlAssurée

La mahloket

Qu’est-ce qui fait d’un peuple dispersé un peuple ?

Pendant la plus grande partie de son histoire, ce peuple n’a eu ni État, ni territoire commun, ni langue parlée commune. Sa continuité est un fait ; son principe est disputé. La question posée aux sept voix : qu’est-ce qui a tenu ensemble les juifs de Babylone, de Cordoue, de Vilnius et de Sanaa ?

Le Beit Midrash classique

Saadia Gaon l’a dit en une phrase : « notre nation n’est une nation que par ses Torahs » — la Torah écrite et la Torah orale (Emounot ve-Deot III, 7). Ce qui a tenu ensemble ces communautés, c’est un même texte étudié, une même halakha discutée, et des lettres échangées : un juif du Yémen posait sa question à Babylone, et la réponse faisait loi à Kairouan. Le peuple est une communauté d’étude.

Orthodoxie moderne

Soloveitchik distingue deux alliances dans Kol dodi dofek (1956) : l’alliance du destin, brit goral, qui lie tous les juifs par une histoire subie en commun, et l’alliance de la destinée, brit yeoud, qui les lie par une vocation assumée, celle du Sinaï. La première explique pourquoi le juif athée reste juif ; la seconde explique ce qu’il est appelé à devenir. Les réduire l’une à l’autre, c’est manquer la moitié du phénomène.

Monde haredi et litvak

La Torah et les mitsvot ont tenu le peuple, et rien d’autre. Là où on les a abandonnées, les communautés ont disparu en trois générations. Un État ou une langue ne remplacent pas la Torah, et le mouvement qui a voulu fonder l’identité juive sur la nation a été combattu par une grande partie des maîtres. Les positions ont varié ensuite, de la participation d’Agoudat Israël au refus radical de Satmar, mais l’ordre des priorités est resté le même.

Hassidisme

Il y a dans chaque juif une étincelle qui ne s’éteint pas, même chez celui qui ne pratique rien. C’est ce qui explique que des hommes éloignés de tout reviennent, parfois après des générations. Le peuple tient par une âme commune avant de tenir par des règles, et le rôle du tsaddik est de rallumer cette étincelle chez chacun, où qu’il se trouve.

Massorti

Mordecai Kaplan, professeur au Jewish Theological Seminary, a proposé en 1934 de décrire le judaïsme comme une civilisation : une langue, une littérature, un droit, des arts, une terre, une religion, qui évoluent ensemble. Cette définition rend compte de l’histoire telle qu’elle s’est produite — l’hébreu, le yiddish, le judéo-arabe, la halakha et la kabbale ont changé, et le peuple a continué. Elle a donné naissance au mouvement reconstructionniste et marque profondément le judaïsme massorti.

Réformé et libéral

La plateforme de Pittsburgh (1885) déclarait : « nous ne nous considérons plus comme une nation, mais comme une communauté religieuse ». La plateforme de Columbus (1937) est revenue sur cette position et a reconnu le peuple juif, et le mouvement a fini par soutenir l’État d’Israël. Ce revirement montre que la définition purement confessionnelle ne tenait pas devant l’histoire. Le mouvement retient cependant une chose de 1885 : l’appartenance se vit par des valeurs éthiques universelles autant que par une origine.

Monde séfarade et mizrahi

Juda Halévi fait dire au rabbin du Kouzari qu’Israël est parmi les nations comme le cœur parmi les membres : le plus malade et le plus sain à la fois (II, 36). Le monde séfarade et oriental n’a pas connu la séparation moderne entre religion et nation. On y était juif comme on était d’une famille, avec la synagogue, la langue, la cuisine et la loi dans un même ensemble. Les catégories européennes ne s’appliquent pas, et c’est peut-être pour cela que la continuité y a été si naturelle.

Où en est la discussion

Aucune voix ne réduit le peuple juif à une seule dimension, mais chacune place ailleurs le principe de sa continuité. Le texte et la loi, pour la voix classique et la voix haredi. Une double alliance, subie et choisie, pour l’orthodoxie moderne. Une âme commune pour le hassidisme. Une civilisation pour la voix massorti. Une communauté éthique qui a dû reconnaître sa dimension nationale pour la voix réformée. Une famille, à laquelle les catégories européennes ne s’appliquent pas, pour la voix séfarade. Justin relève deux points : la difficulté de nommer vient en partie des catégories chrétiennes et européennes elles-mêmes, et le lien « subi » a souvent été imposé de l’extérieur.

Hypothèses de travail — mémoire et thèse

Six pistes formulées de manière falsifiable. L’histoire juive se prête mal aux grands récits linéaires : la plupart des hypothèses ci-dessous portent sur des lieux où le récit reçu a simplifié une documentation plus complexe.

H1. Chillon 1348 : anatomie d’une accusation

  • Master
  • Histoire médiévale
  • 12-18 mois

Hypothèse. Les « aveux » d’empoisonnement extorqués aux juifs du Léman en 1348 ont circulé par des copies identifiables jusqu’à Strasbourg et Bâle, et leur diffusion précède les massacres dans chaque ville où elle est documentée.

État de la question
Le rôle des aveux savoyards est connu. La chronologie comparée de leur circulation et des massacres n’a pas été établie ville par ville.
Corpus
Procès-verbaux de Chillon et de Châtel (1348) ; correspondance de la ville de Strasbourg ; chroniques bâloises et zurichoises ; Germania Judaica.
Méthode
Dater chaque copie et chaque massacre, puis comparer les séquences.

Ce qui la réfuterait : Des massacres antérieurs à l’arrivée des aveux dans plusieurs villes.

H2. Le chiffre de l’expulsion de 1492

  • Doctorat
  • Démographie historique
  • 4-5 ans

Hypothèse. Les registres fiscaux des communautés castillanes et aragonaises du XVe siècle permettent de fixer le nombre des expulsés dans une fourchette plus étroite que les estimations actuelles, et sous les cent mille.

État de la question
Les estimations varient de quelques dizaines de milliers à plusieurs centaines de milliers selon les auteurs et les époques.
Corpus
Registres de la servicio y medio servicio ; archives de la Couronne d’Aragon ; chroniques de Bernáldez ; registres d’entrée au Portugal.
Méthode
Reconstituer la population contributive par communauté et appliquer des coefficients explicites.

Ce qui la réfuterait : Une population contributive incompatible avec une fourchette inférieure à cent mille.

H3. Endingen et Lengnau : une exception suisse

  • Master
  • Histoire suisse
  • 12-18 mois

Hypothèse. Le cantonnement des juifs dans deux villages du comté de Baden de 1776 à 1866 résulte d’une série de décisions administratives locales plutôt que d’une politique confédérale explicite, ce que la documentation des baillis permet de démontrer.

État de la question
Le fait est connu et décrit. Sa genèse administrative précise reste peu étudiée en français.
Corpus
Archives d’État d’Argovie ; recès de la Diète ; lettres de protection (Schutzbriefe) ; registres communaux d’Endingen et de Lengnau.
Méthode
Retracer les décisions successives et leurs auteurs.

Ce qui la réfuterait : Une décision de la Diète établissant explicitement le cantonnement.

H4. Les responsa comme réseau

  • Doctorat
  • Histoire sociale / humanités numériques
  • 4-5 ans

Hypothèse. Les responsa des Gueonim dessinent un réseau centré sur Bagdad dont la structure permet de dater le déplacement du centre de gravité vers Kairouan et l’Espagne au Xe siècle.

État de la question
Le déclin des académies babyloniennes est connu. La modélisation du réseau des questions et des réponses n’a pas été conduite systématiquement.
Corpus
Responsa géoniques éditées ; fragments de la Genizah ; base responsa de Bar-Ilan.
Méthode
Coder l’origine des questions et la destination des réponses, puis analyser le réseau par décennie.

Ce qui la réfuterait : Un réseau stable dans sa structure jusqu’à la fin de la période géonique.

H5. Pittsburgh 1885 et Columbus 1937

  • Master
  • Histoire contemporaine
  • 12-18 mois

Hypothèse. Le passage de la définition confessionnelle (1885) à la reconnaissance du peuple juif (1937) dans le judaïsme réformé américain suit la composition du rabbinat plus que les événements européens : l’arrivée de rabbins d’origine est-européenne en est la variable décisive.

État de la question
Le revirement est connu et habituellement expliqué par la montée de l’antisémitisme et du sionisme.
Corpus
Actes de la Central Conference of American Rabbis ; registres du Hebrew Union College ; biographies rabbiniques.
Méthode
Corréler l’origine des rabbins et leurs votes ou prises de position.

Ce qui la réfuterait : Des positions indépendantes de l’origine des rabbins.

H6. Dhimmi : mesurer une condition

  • Doctorat
  • Histoire comparée
  • 4-5 ans

Hypothèse. La condition juive dans l’Égypte fatimide et ayyoubide, mesurée par les documents de la Genizah, est plus favorable que celle des juifs de l’Ashkenaz contemporain selon des indicateurs explicites — sécurité, mobilité, activité économique —, sans correspondre au modèle d’une coexistence sans contrainte.

État de la question
Le débat oppose depuis le XIXe siècle le « mythe de l’âge d’or » et le « contre-mythe de la persécution ». S. D. Goitein a donné la description de référence.
Corpus
Documents de la Genizah (Goitein, A Mediterranean Society) ; Germania Judaica ; chroniques hébraïques des croisades.
Méthode
Définir des indicateurs et les appliquer aux deux corpus pour la même période.

Ce qui la réfuterait : Des indicateurs équivalents ou défavorables à l’Égypte.

Bibliographie sélective

Synthèses

  • Ben-Sasson, Haim Hillel, dir. A History of the Jewish People. Cambridge (Mass.) : Harvard University Press, 1976.
  • Barnavi, Élie, dir. Histoire universelle des Juifs. Paris : Hachette, 1992.
  • Biale, David, dir. Cultures of the Jews. New York : Schocken, 2002.
  • Schama, Simon. The Story of the Jews. 2 vol. Londres : Bodley Head, 2013-2017.

Périodes

  • Cohen, Mark R. Under Crescent and Cross: The Jews in the Middle Ages. Princeton : Princeton University Press, 1994.
  • Goitein, Shelomo Dov. A Mediterranean Society. 6 vol. Berkeley : University of California Press, 1967-1993.
  • Hilberg, Raul. La destruction des Juifs d’Europe. Paris : Fayard, 1988.
  • Katz, Jacob. Hors du ghetto. Paris : Hachette, 1984.
  • Schwartz, Seth. Imperialism and Jewish Society, 200 B.C.E. to 640 C.E. Princeton : Princeton University Press, 2001.
  • Scholem, Gershom. Sabbataï Tsevi : le messie mystique. Lagrasse : Verdier, 1983.

Suisse

  • Commission indépendante d’experts Suisse – Seconde Guerre mondiale. La Suisse, le national-socialisme et la Seconde Guerre mondiale. Rapport final. Zurich : Pendo, 2002.
  • Kupper, Patrick, et Philipp von Cranach, dir. Juden in der Schweiz. Zurich : Chronos, 2006.

Voir aussi