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IV. Mahshava

Maïmonide

Le codificateur, le philosophe, le médecin — et les controverses

« De Moïse à Moïse, il n’y eut pas de pareil à Moïse. » La formule, gravée selon la tradition sur sa tombe, dit la place de Moïse ben Maïmon dans le judaïsme : le plus grand codificateur de la halakha, le philosophe juif le plus lu, un médecin de cour, un chef de communauté. Il a aussi été l’auteur le plus contesté de son temps, et ses livres ont été brûlés par des chrétiens à la demande de juifs. Ce module présente sa vie, son œuvre et les controverses qu’elle a provoquées. Le module d’ensemble Pensée juive le situe dans l’histoire de la philosophie juive.

1. Une vie entre trois mondes

Cordoue et l’exil. Moïse ben Maïmon, en grec Maïmonide et en hébreu le Rambam, naît à Cordoue vers 1138. La date de 1135, longtemps reçue, est discutée. Il est fils d’un juge rabbinique. En 1148, les Almohades prennent Cordoue et imposent la conversion ou l’exil. La famille erre en Espagne et au Maghreb, puis s’établit à Fès vers 1160.

La question de la conversion. Plusieurs sources, dont des sources arabes, rapportent que la famille aurait vécu extérieurement comme musulmane sous les Almohades. L’Épître sur la persécution (Iggeret ha-Chemad), attribuée à Maïmonide, défend les juifs contraints de prononcer la profession de foi musulmane et les invite à partir. Son authenticité a été contestée, notamment par Herbert Davidson, et le dossier reste ouvert.

L’Égypte. Après un passage par Acre et Jérusalem en 1165, la famille s’installe à Fostat, près du Caire. La mort de son frère David, marchand, noyé dans l’océan Indien avec la fortune familiale, le laisse, selon une lettre célèbre, alité près d’un an. Il devient médecin, au service de la cour ayyoubide, notamment d’al-Qadi al-Fadil, le vizir de Saladin, et chef de la communauté juive d’Égypte, avec un titre dont la nature exacte est discutée.

La mort. Il meurt en 1204. La tradition le dit inhumé à Tibériade, où sa tombe est un lieu de pèlerinage. Son fils Abraham Maïmonide lui succède et développe une piété inspirée du soufisme.

2. L’œuvre

ŒuvreLangueDateContenu
Commentaire de la Mishna (Kitab al-Siraj)ArabeAchevé en 1168Commentaire complet, avec l’introduction générale, les Huit chapitres sur l’éthique et les treize principes de foi (introduction au chapitre Heleq de Sanhédrin)
Livre des commandementsArabeVers 1170Énumération raisonnée des 613 commandements, avec quatorze principes de comptage
Michné TorahHébreuVers 1180Code complet de la halakha en quatorze livres (voir Les codes)
Guide des égarés (Dalalat al-ha’irin)Arabe en caractères hébreuxVers 1190Traité philosophique pour le lecteur instruit troublé par le conflit entre la Torah et la philosophie
Épître au YémenArabe1172Lettre à une communauté persécutée et troublée par un prétendant messianique
Traité sur la résurrectionArabe1191Réponse à ceux qui l’accusaient de nier la résurrection des morts
Responsa et lettresArabe et hébreuPlusieurs centaines de réponses, dont beaucoup conservées dans la Genizah
Œuvres médicalesArabeAphorismes, traités sur l’asthme, les poisons, le régime, commentaires de Galien

La langue. Maïmonide écrit en arabe pour ses contemporains, sauf le Michné Torah, qu’il veut accessible à tous les juifs. Le Guide a été traduit en hébreu de son vivant par Samuel ibn Tibbon, qui correspondit avec lui sur les difficultés du texte, puis par Juda al-Harizi. C’est en hébreu, puis en latin, qu’il a été lu en Europe.

3. Les treize principes

La liste. Dans le commentaire de la Mishna, Maïmonide énonce treize principes que tout juif doit croire pour avoir part au monde à venir :

La portée. La liste est une proposition, non une définition dogmatique. Hasdaï Crescas et Joseph Albo en ont proposé d’autres (Albo en retient trois). Isaac Abravanel a discuté le principe même d’une liste de croyances. Elle a pourtant été reçue dans la liturgie, sous deux formes : l’hymne Yigdal, chanté dans de nombreuses communautés, et la série des Ani maamin, « je crois d’une foi parfaite », imprimée dans les livres de prière. Le douzième principe, « j’attends sa venue chaque jour », a été chanté dans les camps pendant la Shoah.

L’incorporalité. Le troisième principe fait de celui qui attribue un corps à Dieu un min, un hérétique (Hilkhot Techouva 3,7). Le Rabad glose : « de plus grands et de meilleurs que lui » ont pensé ainsi, en suivant les textes et les aggadot. Il ne partage pas cette opinion, mais refuse d’en faire une hérésie. La glose montre la nouveauté de l’exigence maïmonidienne.

4. Le Guide des égarés

Le destinataire. Le Guide est adressé à un disciple, Joseph ben Juda, et à travers lui au lecteur qui connaît la Torah et la philosophie et que leur conflit apparent « égare ». Il ne s’adresse pas au grand public. Maïmonide y annonce qu’il procédera avec des contradictions volontaires, pour ne révéler certains enseignements qu’au lecteur préparé (introduction, septième cause des contradictions).

Les thèmes.

Les sources. Maïmonide lit Aristote à travers les philosophes de langue arabe, surtout al-Farabi, qu’il recommande, et Avicenne. Il connaît le kalam, la théologie rationnelle musulmane, qu’il critique longuement. Il écrit que ses propres positions sont souvent plus proches des « philosophes » que des « théologiens ».

5. Les controverses maïmonidiennes

De son vivant. Le Michné Torah est critiqué pour l’absence de sources (voir Les codes). Le chapitre sur la résurrection est attaqué à Bagdad par Samuel ben Ali, qui l’accuse de nier la résurrection physique ; le Traité sur la résurrection (1191) lui répond.

La controverse des années 1230. En Provence et en Espagne, un parti mené par Salomon ben Abraham de Montpellier et soutenu par Jonas Gerondi demande l’interdiction du Guide et du Livre de la connaissance, premier livre du code. Il leur reproche de ruiner la foi par l’allégorie. Les partisans de Maïmonide répliquent par une excommunication. Vers 1232-1233, des livres de Maïmonide sont brûlés à Montpellier par les autorités dominicaines, à la suite, selon plusieurs sources, d’une dénonciation par des juifs. Neuf ans plus tard, le Talmud est brûlé à Paris (voir Rencontres et polémiques). La tradition rapporte que Jonas Gerondi y vit un châtiment et fit pénitence, et que les Portes du repentir en sont le fruit ; le lien est discuté par les historiens.

La controverse de 1300-1306. À Barcelone, Salomon ben Adret (le Rachba) prononce en 1305 une interdiction d’étudier la philosophie avant vingt-cinq ans, sauf la médecine. La controverse oppose les défenseurs de l’allégorie philosophique, en Provence, à ceux qui y voient une menace pour le sens obvie de la Torah. L’expulsion des juifs de France en 1306 y met fin.

Les suites. Au XVIe siècle, en Pologne, Moïse Isserles défend l’étude du Guide contre Salomon Louria. Le Guide est étudié jusqu’à l’époque moderne, mais la kabbale le supplante dans l’enseignement traditionnel à partir du XVIe siècle.

6. Réceptions

Chez les chrétiens. Le Guide est traduit en latin vers 1240 sous le titre Dux neutrorum (ou Dux dubiorum). Thomas d’Aquin cite « Rabbi Moyses » sur la création, la prophétie et les noms divins. Maître Eckhart l’utilise abondamment. Au XVIIe siècle, Johannes Buxtorf le fils publie à Bâle une nouvelle traduction latine (1629). Maïmonide est, avec Philon, le penseur juif le plus lu par les chrétiens avant l’époque moderne.

Chez les modernes. Spinoza le critique et s’en nourrit. Salomon Maïmon, au XVIIIe siècle, prend son nom. Mendelssohn commente le Traité de logique attribué à Maïmonide. Hermann Cohen fait de lui le précurseur d’une religion de la raison. Leo Strauss (La persécution et l’art d’écrire, 1952) relance la lecture ésotérique du Guide. Yeshayahou Leibowitz tire des principes maïmonidiens une conception radicale du service de Dieu sans raison utilitaire.

En français. Salomon Munk, orientaliste né en Silésie et installé à Paris, a donné la première édition critique du texte arabe du Guide et sa traduction française (1856-1866). Il y a perdu la vue.

La mahloket

Le Maïmonide du Guide est-il celui du Code ?

Le Michné Torah prescrit le rétablissement des sacrifices ; le Guide en fait une concession pédagogique. Le Code fait de la résurrection un principe ; le Guide en parle à peine. Le Guide annonce lui-même des contradictions volontaires. La question posée aux sept voix : faut-il lire deux Maïmonide, ou un seul qui écrit pour deux publics ?

Le Beit Midrash classique

Un seul Maïmonide, le Rambam de la halakha. Le Michné Torah est la loi, et il s’ouvre sur la connaissance de Dieu : la philosophie y est déjà, à la place que la Torah lui donne. Le Guide est écrit pour quelques égarés et il ne fait pas loi. Là où les deux paraissent diverger, on suit le Code, et les commentateurs ont montré que la plupart des contradictions se résolvent.

Orthodoxie moderne

Isadore Twersky a montré l’unité de l’œuvre : le Code est déjà philosophique, par son organisation, son premier livre et son attention aux raisons des commandements ; le Guide est déjà halakhique, par sa troisième partie. Maïmonide a écrit pour des publics différents, avec des niveaux de langage différents, mais avec une seule pensée : la Torah et la raison ne se contredisent pas. L’orthodoxie moderne se reconnaît dans cette ambition.

Monde haredi et litvak

Le Rambam est le Rambam de la halakha. Le Guide a été écrit pour un temps et un lieu où la philosophie grecque menaçait, et la tradition a montré, depuis la controverse de Montpellier, que son étude pouvait égarer. Le Rachba a interdit la philosophie avant vingt-cinq ans. La yeshiva étudie le Michné Torah chaque jour ; le Guide est un livre qu’on ne met pas entre toutes les mains.

Hassidisme

La kabbale a vécu une relation ambivalente avec Maïmonide : elle l’a combattu pour sa philosophie et elle a raconté qu’il s’était tourné vers la kabbale à la fin de sa vie. La légende n’est pas historique, mais elle dit quelque chose : le hassidisme ne choisit pas entre le législateur et le mystique, et il lit la théologie négative comme une préparation à l’expérience de ce qui dépasse les mots.

Massorti

L’approche historique montre que les deux œuvres ont été écrites à dix ans d’intervalle, dans des langues différentes, pour des lecteurs différents, et que Maïmonide a lui-même déclaré dans le Guide qu’il pratiquait des contradictions volontaires. Il faut prendre cette déclaration au sérieux, sans aller jusqu’à la lecture ésotérique radicale de Strauss. Herbert Davidson et Moshe Halbertal ont proposé des lectures intermédiaires, qui distinguent les niveaux sans supposer une doctrine secrète.

Réformé et libéral

Hermann Cohen a vu en Maïmonide le penseur qui fonde l’éthique juive sur la raison, et le judaïsme libéral lui doit son programme : une religion rationnelle, universelle, qui ne craint pas la philosophie. Que le Guide soit plus audacieux que le Code n’est pas un problème : c’est le signe que Maïmonide savait ce que la raison demande, et ce que la communauté pouvait recevoir.

Monde séfarade et mizrahi

Maïmonide est séfarade, et il ne connaissait pas la séparation que l’Europe fera entre le droit, la philosophie et la médecine. Un savant de son monde écrivait dans les trois domaines, en arabe, et servait à la fois une cour et une communauté. Le Yémen l’a reçu comme maître unique, et la liturgie yéménite porte sa marque. Opposer deux Maïmonide, c’est projeter sur lui une division qui n’était pas la sienne.

Où en est la discussion

Deux lectures s’opposent. Un seul Maïmonide, à des niveaux différents : c’est la position de l’orthodoxie moderne avec Twersky, de la voix séfarade, qui refuse une division anachronique, et en un autre sens de la voix classique et de la voix haredi, qui subordonnent le Guide au Code. Deux registres distincts : la voix massorti prend au sérieux les contradictions déclarées sans supposer une doctrine secrète, et la voix réformée y voit l’audace d’une raison consciente de la communauté. Le hassidisme refuse de choisir entre le législateur et le mystique. Toutes reconnaissent que la question a été posée par Maïmonide lui-même, dans l’introduction du Guide.

Hypothèses de travail — mémoire et thèse

Cinq pistes formulées de manière falsifiable. L’œuvre de Maïmonide est parmi les mieux éditées de la littérature juive médiévale ; les pistes portent sur des points où les sources nouvelles — la Genizah, les traductions latines — permettent des tests précis.

H1. L’authenticité de l’Épître sur la persécution

  • Doctorat
  • Philologie judéo-arabe
  • 4-5 ans

Hypothèse. L’Iggeret ha-Chemad présente des traits de style et de doctrine incompatibles avec les œuvres assurées de Maïmonide, ce qui confirme les doutes de Davidson sur son attribution.

État de la question
L’authenticité est contestée par Davidson et défendue par d’autres. Le texte arabe original n’est pas conservé.
Corpus
Iggeret ha-Chemad (versions hébraïques) ; Épître au Yémen ; Commentaire de la Mishna ; fragments de la Genizah.
Méthode
Analyse stylométrique et doctrinale comparée.

Ce qui la réfuterait : Des traits de style propres à Maïmonide et absents des autres auteurs contemporains.

H2. Le brûlement de Montpellier

  • Doctorat
  • Histoire médiévale
  • 4-5 ans

Hypothèse. Le brûlement des livres de Maïmonide à Montpellier vers 1232-1233 a été provoqué par une dénonciation juive, et les réseaux dominicains impliqués sont les mêmes que ceux du procès du Talmud de 1240.

État de la question
Le récit repose sur des sources juives tardives ; la documentation dominicaine n’a pas été systématiquement explorée.
Corpus
Lettres de la controverse ; Iggerot Qenaot ; archives dominicaines de Provence et de Paris ; sources sur Nicolas Donin.
Méthode
Prosopographie des acteurs et datation des sources.

Ce qui la réfuterait : Des sources dominicaines ignorant toute intervention juive.

H3. « Rabbi Moyses » chez Thomas d’Aquin

  • Master
  • Histoire de la philosophie médiévale
  • 12-18 mois

Hypothèse. Les citations de Maïmonide chez Thomas d’Aquin dépendent toutes du Dux neutrorum et portent principalement sur la création et les noms divins, et Thomas en adopte l’argument sur la non-démonstrabilité de l’éternité du monde.

État de la question
La dépendance est connue (Wohlman, Rubio). Le relevé exhaustif des citations et de leurs usages mérite une synthèse française.
Corpus
Dux neutrorum (éd. Di Segni) ; œuvres de Thomas d’Aquin (Index Thomisticus) ; commentaires des Sentences.
Méthode
Recenser les citations et les comparer au latin du Dux.

Ce qui la réfuterait : Des citations provenant d’une autre traduction ou d’une source intermédiaire.

H4. Les Ani maamin et la liturgie

  • Master
  • Liturgie
  • 12-18 mois

Hypothèse. La forme versifiée des treize principes (Yigdal) entre dans la liturgie ashkénaze avant la forme en prose (Ani maamin), et celle-ci n’apparaît dans les livres de prière imprimés qu’au XVIe siècle.

État de la question
L’histoire liturgique des principes est esquissée (Marc Shapiro, Menachem Kellner) ; la datation précise reste à établir.
Corpus
Manuscrits et imprimés de siddourim ; Mahzor Vitry ; siddourim italiens et ashkénazes du XVe au XVIIe siècle.
Méthode
Dater la première attestation de chaque forme.

Ce qui la réfuterait : Une attestation de l’Ani maamin antérieure à Yigdal.

H5. La lettre sur la mort de David

  • Master
  • Genizah / histoire sociale
  • 12-18 mois

Hypothèse. Les documents de la Genizah permettent de dater la mort de David ben Maïmon et de reconstituer le commerce familial dans l’océan Indien, en recoupant la lettre de Maïmonide.

État de la question
La lettre est connue ; les documents commerciaux de la Genizah ont été exploités par Goitein et Friedman.
Corpus
Lettre de Maïmonide à Japhet ben Élie ; documents de la Genizah sur le commerce indien (Goitein et Friedman, India Traders).
Méthode
Croiser les dates et les noms.

Ce qui la réfuterait : Des documents incompatibles avec la chronologie de la lettre.

Bibliographie sélective

Textes et traductions

  • Maïmonide. Le Guide des égarés. Trad. Salomon Munk. 3 vol. Paris : Franck, 1856-1866 ; rééd. Lagrasse : Verdier, 1979.
  • Maimonides. The Guide of the Perplexed. Trad. Shlomo Pines, introd. Leo Strauss. Chicago : University of Chicago Press, 1963.
  • Maïmonide. Épîtres. Trad. Jean de Hulster. Lagrasse : Verdier, 1983.

Études

  • Davidson, Herbert A. Moses Maimonides: The Man and His Works. New York : Oxford University Press, 2005.
  • Halbertal, Moshe. Maimonides: Life and Thought. Princeton : Princeton University Press, 2014.
  • Kellner, Menachem. Must a Jew Believe Anything? Londres : Littman Library, 1999.
  • Kraemer, Joel L. Maimonides: The Life and World of One of Civilization’s Greatest Minds. New York : Doubleday, 2008.
  • Septimus, Bernard. Hispano-Jewish Culture in Transition: The Career and Controversies of Ramah. Cambridge (Mass.) : Harvard University Press, 1982.
  • Strauss, Leo. Persecution and the Art of Writing. Glencoe : Free Press, 1952.
  • Twersky, Isadore. Introduction to the Code of Maimonides. New Haven : Yale University Press, 1980.

Voir aussi