Un événement raconté une fois et rappelé dans toute la Bible
Aucun événement n’est plus souvent rappelé dans la Bible hébraïque que la sortie d’Égypte. Il est raconté dans l’Exode, résumé en credo dans le Deutéronome, chanté dans les Psaumes, réinterprété par les prophètes, confessé dans les prières de pénitence. Dieu lui-même se présente comme « celui qui t’a fait sortir du pays d’Égypte ». Ce sous-module suit cette mémoire à travers les livres, puis dans la liturgie juive, où elle est rappelée chaque jour. Le module Chemot expose le récit et le dossier de son historicité.
1. Le passage
Le récit fondateur. Exode 12,29-15,21 raconte la dixième plaie, la sortie du peuple, la poursuite par l’armée de Pharaon, le passage de la mer et le cantique de Moïse et de Myriam. Le verbe central est hotsi, « faire sortir ». La formule « le Seigneur qui t’a fait sortir du pays d’Égypte, de la maison de servitude » revient des dizaines de fois dans la Bible hébraïque, sous des formes voisines, et fonctionne comme un titre divin.
Une mémoire plus qu’un récit. Les autres livres ne racontent pas la sortie : ils la rappellent, et chaque rappel sert une fin différente — confesser la foi, fonder la loi, accuser l’infidélité, annoncer un nouveau salut. C’est cette pluralité d’usages que le sous-module présente.
2. Le Deutéronome : le credo et la question de l’enfant
Le « petit credo ». Quand le paysan apporte les prémices au sanctuaire, il récite : « Mon père était un Araméen errant ; il descendit en Égypte… Les Égyptiens nous maltraitèrent… Nous avons crié vers le Seigneur… Le Seigneur nous fit sortir d’Égypte à main forte et à bras étendu… Il nous a conduits en ce lieu » (Dt 26,5-9). Gerhard von Rad (1938) y a vu un « petit credo historique » très ancien, noyau autour duquel l’Hexateuque se serait formé. La thèse a été abandonnée : la plupart des chercheurs y voient aujourd’hui un texte deutéronomique, qui résume une tradition déjà écrite.
La Haggada. Le rituel du soir de Pessah ne raconte pas la sortie à partir de l’Exode. Il commente ce credo de Dt 26 phrase par phrase, selon un midrash ancien. La première phrase y est lue autrement : « Un Araméen voulait perdre mon père » — Laban, qui aurait voulu détruire Jacob. La lecture repose sur une autre vocalisation du verbe oved.
La question de l’enfant. « Quand ton fils te demandera demain : que sont ces témoignages, ces lois et ces règles ?… tu diras à ton fils : nous étions esclaves de Pharaon en Égypte » (Dt 6,20-21). La Torah contient quatre passages où un enfant interroge sur la sortie d’Égypte : Ex 12,26 ; 13,8 ; 13,14 ; Dt 6,20. La Haggada en tire les « quatre fils » — le sage, le méchant, le simple et celui qui ne sait pas poser de question —, et répond à chacun selon le verset qui lui correspond.
3. Josué 24 : l’histoire comme prologue d’alliance
À Sichem, Josué rassemble le peuple et résume l’histoire depuis Térah, père d’Abraham, « qui servait d’autres dieux », jusqu’à la conquête. La sortie d’Égypte y occupe une place centrale (24,5-7) : les ténèbres entre Israël et l’Égypte, la mer qui engloutit les poursuivants. Le récit historique sert de prologue à un engagement : « choisissez aujourd’hui qui vous voulez servir ». La forme a été rapprochée des traités de vassalité hittites et assyriens, qui commencent par l’histoire des bienfaits du suzerain.
4. Les Psaumes : cinq manières de chanter
Psaume
Genre
Ce que la sortie y signifie
Ps 78
Psaume didactique
Une leçon d’histoire : les merveilles de Dieu et l’oubli du peuple, jusqu’au rejet d’Éphraïm et à l’élection de Juda et de David
Ps 105
Hymne
La fidélité de Dieu à l’alliance avec Abraham, sans mention des fautes du peuple
Ps 106
Confession
La même histoire racontée comme une suite de fautes, dès la mer : « ils ne comprirent pas tes merveilles » (106,7)
Ps 114
Hymne poétique
« La mer vit et s’enfuit, le Jourdain retourna en arrière » : la nature elle-même tremble devant le Dieu de Jacob
Ps 136
Litanie
Chaque bienfait, de la création à la sortie et à la conquête, suivi du refrain « car éternel est son amour »
Les plaies. Les Psaumes 78 et 105 énumèrent les plaies d’Égypte, mais ni leur nombre ni leur ordre ne correspondent à ceux de l’Exode. Le Psaume 78 en cite sept ou huit, le Psaume 105 huit, dans un ordre différent. La critique y voit la trace de traditions distinctes sur les plaies, antérieures à la fixation du récit de l’Exode ou indépendantes de lui (un sous-module sur les plaies est prévu).
La liturgie. Le Psaume 114 fait partie du Hallel (Ps 113-118), chanté aux fêtes et le soir de Pessah. Le Psaume 136, le « grand Hallel », est récité le chabbat et au seder.
5. Les prophètes : mémoire, accusation, nouvelle sortie
L’accusation. Amos rappelle la sortie pour rendre Israël responsable : « Vous seuls, je vous ai connus parmi toutes les familles de la terre ; c’est pourquoi je vous punirai » (Am 3,1-2). Il relativise ensuite ce privilège : « N’ai-je pas fait monter Israël du pays d’Égypte, et les Philistins de Caphtor, et les Araméens de Qir ? » (Am 9,7). Michée fait plaider Dieu : « Je t’ai fait monter du pays d’Égypte… j’ai envoyé devant toi Moïse, Aaron et Myriam » (Mi 6,4). C’est la seule mention de Myriam chez les prophètes.
L’amour. Osée : « Quand Israël était enfant, je l’aimais, et d’Égypte j’ai appelé mon fils » (Os 11,1). Le verset est au passé et parle du peuple. Matthieu (2,15) l’appliquera à Jésus.
La relecture radicale d’Ézéchiel. Le chapitre 20 d’Ézéchiel récrit l’histoire. Israël était idolâtre déjà en Égypte (20,7-8), et Dieu l’a fait sortir non à cause de son mérite, mais « à cause de mon nom ». Dans le désert, Dieu leur a même donné « des lois qui n’étaient pas bonnes » (20,25). Le verset est l’un des plus difficiles de la Bible, et les commentateurs l’ont lu comme une référence aux décrets des nations ou aux conséquences des fautes du peuple.
La nouvelle sortie. Le prophète de l’exil annonce un nouveau salut sur le modèle de l’ancien, qui le dépassera : « Ne vous souvenez plus des choses anciennes… Voici que je fais une chose nouvelle » (Is 43,18-19). Le chemin dans la mer devient un chemin dans le désert pour le retour de Babylone. Is 51,9-11 fusionne la sortie et le combat mythique de Dieu contre le monstre marin Rahab. Jérémie formule la même attente sous une forme qui a pesé sur la halakha : « On ne dira plus : Vivant est le Seigneur qui a fait monter les enfants d’Israël du pays d’Égypte, mais : Vivant est le Seigneur qui a fait monter les enfants d’Israël du pays du nord » (Jr 16,14-15 ; 23,7-8).
6. Néhémie 9 : la confession
La grande prière de Ne 9 récapitule toute l’histoire, de la création au retour d’exil, et la sortie d’Égypte y est racontée en détail (9,9-11) : la détresse vue, les signes contre Pharaon, la mer fendue, les poursuivants jetés « comme une pierre ». La prière est dite par des hommes « esclaves aujourd’hui, dans le pays que tu as donné à nos pères » (9,36). La sortie d’Égypte y devient la mesure d’une servitude présente. Une partie de ce texte est entrée dans la prière du matin, juste avant le cantique de la mer.
7. Se souvenir chaque jour
Le commandement. « Afin que tu te souviennes du jour de ta sortie du pays d’Égypte, tous les jours de ta vie » (Dt 16,3). La tradition en tire une obligation quotidienne, accomplie par :
le troisième paragraphe du Chema (Nb 15,41), « Je suis le Seigneur votre Dieu, qui vous ai fait sortir du pays d’Égypte » ;
la bénédiction qui le suit ;
la récitation du cantique de la mer le matin.
Le qiddouch du chabbat et des fêtes mentionne la sortie d’Égypte (zekher li-tsiat Mitsrayim).
Le soir de Pessah. Le récit à ses enfants, la haggada, est un commandement distinct (Ex 13,8), que Maïmonide compte parmi les 613. La Mishna prescrit : « À chaque génération, l’homme doit se voir comme s’il était lui-même sorti d’Égypte » (m. Pessahim 10,5). Le rituel du seder met cette identification en actes : pain de misère, herbes amères, coupes de vin, position accoudée des hommes libres.
La nuit aussi ? La Mishna rapporte que R. Éléazar ben Azaria n’avait pas réussi à prouver qu’on doit mentionner la sortie d’Égypte la nuit, jusqu’à ce que Ben Zoma l’explique. Le verset dit « tous les jours de ta vie » : « les jours de ta vie » désigne les jours, « tous » inclut les nuits. Les sages répondent : « les jours de ta vie », c’est ce monde-ci ; « tous », c’est pour inclure les jours du messie (m. Berakhot 1,5). Le Talmud confronte cette opinion au verset de Jérémie : aux jours du messie, la sortie d’Égypte ne sera pas oubliée, mais elle deviendra secondaire par rapport à la nouvelle délivrance (b. Berakhot 12b-13a).
Les usages. Plusieurs communautés séfarades et orientales mettent en scène la sortie pendant le seder : un participant sort, un sac de galettes sur l’épaule, et revient raconter qu’il vient d’Égypte. Les juifs d’Afghanistan et de Perse se frappent légèrement d’oignons verts pendant le chant de Dayyenou, en souvenir du fouet des contremaîtres.
8. Réceptions
Chrétienne. La sortie d’Égypte est devenue une figure du salut chrétien. Paul fait du passage de la mer une figure du baptême (1 Co 10,1-4), et la Pâque juive une figure de la Pâque chrétienne (voir Chemot). Cette lecture a eu des effets par le calendrier pascal et l’accusation de meurtre rituel, traités dans le module Rencontres et polémiques.
Politique. L’Exode est devenu un paradigme de libération dans des contextes très différents :
les puritains anglais et américains ;
les esclaves afro-américains, dans les chants comme Go Down, Moses ;
la théologie de la libération latino-américaine ;
le mouvement des droits civiques.
Michael Walzer (Exodus and Revolution, 1985) a montré que ce récit a fourni à l’Occident le modèle d’une politique de sortie progressive, opposée au messianisme de la rupture immédiate.
La mahloket
Faudra-t-il encore se souvenir de la sortie d’Égypte ?
Jérémie annonce un jour où l’on ne jurera plus par le Dieu de la sortie d’Égypte, mais par celui du retour. Les sages de la Mishna maintiennent le souvenir jusque dans les jours du messie. La question posée aux sept voix : la sortie d’Égypte est-elle l’événement fondateur pour toujours, ou la première d’une série de délivrances dont la dernière l’éclipsera ?
Le Beit Midrash classique
Le Talmud a répondu (b. Berakhot 12b-13a) : la sortie d’Égypte ne sera pas déracinée, elle deviendra secondaire. La délivrance future s’ajoutera à la première sans l’effacer, comme Jacob reçut le nom d’Israël sans perdre celui de Jacob. On continuera à dire le troisième paragraphe du Chema, parce que « tous les jours de ta vie » inclut les jours du messie.
Orthodoxie moderne
Le retour à Sion au XXe siècle a conduit une partie du monde religieux sioniste à lire Jr 23,7-8 comme une prophétie en voie d’accomplissement : le rassemblement des exilés « du pays du nord et de tous les pays ». La récitation du Hallel au jour de l’Indépendance repose sur cette lecture. Mais la sortie d’Égypte reste la matrice : la nouvelle délivrance se comprend par elle.
Monde haredi et litvak
La délivrance finale n’est pas venue. Tant que le messie n’est pas là, la sortie d’Égypte est le seul fondement, et toute lecture d’un événement politique comme délivrance messianique est dangereuse. La halakha fixe le souvenir quotidien, et rien ne le remplace. La question des jours du messie se tranchera aux jours du messie.
Hassidisme
Mitsrayim, l’Égypte, se lit meitsarim, les détroits. Le Tanya enseigne qu’en chaque génération et chaque jour, l’homme doit se voir sortir d’Égypte, c’est-à-dire des limites de son âme (chap. 47). La sortie d’Égypte n’est pas seulement un souvenir : c’est un travail quotidien. Elle ne sera jamais dépassée, parce qu’il y aura toujours des détroits à franchir.
Massorti
La question historique de la sortie est ouverte, et elle ne décide pas de sa fonction. Yosef Hayim Yerushalmi (Zakhor, 1982) a montré que le judaïsme a pratiqué la mémoire bien avant l’historiographie : le commandement est de se souvenir, non d’établir les faits. La sortie d’Égypte demeure fondatrice comme mémoire, et les communautés peuvent y intégrer d’autres délivrances — le retour des juifs d’Éthiopie, par exemple — sans la remplacer.
Réformé et libéral
La sortie d’Égypte est le récit universel de la libération : elle parle à tous les opprimés, et le seder est devenu dans de nombreuses communautés libérales un lieu d’engagement pour la justice. Les haggadot réformées ajoutent des lectures sur les servitudes contemporaines. Le souvenir ne sera jamais dépassé, parce que l’oppression ne l’est pas.
Monde séfarade et mizrahi
Le monde séfarade et oriental a rejoué la sortie dans ses rites, un sac sur l’épaule, et il l’a revécue au XXe siècle en quittant les pays d’islam. Pour beaucoup de familles, les deux sorties se sont superposées dans le récit du seder. La première n’est pas éclipsée : elle donne sens aux suivantes.
Où en est la discussion
Aucune voix n’envisage l’effacement de la sortie d’Égypte. La voix classique suit le Talmud : elle deviendra secondaire sans être déracinée. L’orthodoxie moderne religieuse sioniste lit le retour à Sion comme le début de la délivrance annoncée par Jérémie, la voix haredi refuse cette lecture tant que le messie n’est pas venu. Le hassidisme fait de la sortie un travail intérieur quotidien. La voix massorti distingue la mémoire de l’histoire, la voix réformée y voit un paradigme universel de libération, et la voix séfarade rappelle que ses communautés ont vécu une seconde sortie. Justin relève que la tradition juive a su garder le premier événement vivant dans le second, là où la sienne a parlé d’accomplissement.
Hypothèses de travail — mémoire et thèse
Quatre pistes formulées de manière falsifiable, choisies là où les apparitions de la sortie d’Égypte dans plusieurs livres permettent de tester des hypothèses de composition et de réception.
H1. Les plaies dans les Psaumes 78 et 105
Doctorat
Exégèse
4-5 ans
Hypothèse. Les listes de plaies des Psaumes 78 et 105 reflètent des traditions antérieures à la forme finale d’Exode 7-12, et l’ordre du Psaume 105 dépend d’une source distincte de celle du Psaume 78.
État de la question
La question est discutée depuis Loewenstamm ; les positions récentes varient entre dépendance et indépendance.
Corpus
Ex 7-12 ; Ps 78,43-51 ; Ps 105,26-36 ; 4QPs ; Septante des Psaumes.
Méthode
Comparer l’ordre, le vocabulaire et la sélection des plaies dans les trois textes.
Ce qui la réfuterait : Une dépendance littéraire démontrable des deux psaumes à l’égard de la forme finale de l’Exode.
H2. Le « petit credo » après von Rad
Master
Histoire de la recherche
12-18 mois
Hypothèse. Les critères qui ont conduit à rejeter l’ancienneté de Dt 26,5-9 s’appliquent aussi à Jos 24,2-13, et les deux textes appartiennent à la même couche rédactionnelle.
État de la question
L’abandon de la thèse de von Rad est admis pour Dt 26 ; la datation de Jos 24 reste plus disputée.
Corpus
Dt 6,20-25 ; 26,5-9 ; Jos 24 ; 1 S 12,6-8 ; von Rad (1938) ; études deutéronomistes récentes.
Méthode
Comparer le vocabulaire et les formules des récapitulations historiques.
Ce qui la réfuterait : Un vocabulaire de Jos 24 incompatible avec la langue deutéronomiste.
H3. Ben Zoma et la mention nocturne
Master
Littérature rabbinique
12-18 mois
Hypothèse. La controverse de m. Berakhot 1,5 reflète une pratique liturgique encore incertaine au IIe siècle, et les témoins palestiniens montrent des variantes dans la mention nocturne de la sortie.
État de la question
La Mishna est connue par la Haggada ; l’histoire de la bénédiction du soir a été étudiée par Ezra Fleischer et d’autres.
Corpus
m. Berakhot 1,5 ; t. Berakhot ; y. Berakhot 1 ; fragments de siddourim de la Genizah.
Méthode
Comparer les formulations de la prière du soir dans les rites anciens.
Ce qui la réfuterait : Une uniformité des formules du soir dans les témoins anciens.
H4. Les rites de mise en scène du seder
Master
Ethnographie
12-18 mois
Hypothèse. Les rites de mise en scène de la sortie pendant le seder, attestés dans les communautés d’Orient et d’Afrique du Nord, ont une origine commune documentable dans les livres de coutumes médiévaux.
État de la question
Ces usages sont décrits dans des études ethnographiques ; leur généalogie écrite n’a pas été établie.
Corpus
Livres de coutumes séfarades et orientaux ; haggadot manuscrites ; enquêtes ethnographiques.
Méthode
Rechercher les premières attestations écrites de chaque usage.
Ce qui la réfuterait : Des usages sans attestation écrite commune, apparus indépendamment.
Bibliographie sélective
Études
Hendel, Ronald. « The Exodus in Biblical Memory ». JBL 120 (2001) : 601-622.
Loewenstamm, Samuel E. The Evolution of the Exodus Tradition. Jérusalem : Magnes, 1992.
Rad, Gerhard von. Das formgeschichtliche Problem des Hexateuch. Stuttgart : Kohlhammer, 1938.
Walzer, Michael. De l’Exode à la liberté. Paris : Calmann-Lévy, 1986.
Yerushalmi, Yosef Hayim. Zakhor : histoire juive et mémoire juive. Paris : La Découverte, 1984.