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Tanakh — Ketouvim

Shir ha-Chirim

Le saint des saints, et la question de l’allégorie

Un poème d’amour de huit chapitres, où deux amants se cherchent et se décrivent, où Dieu n’est jamais nommé, et dont R. Akiva a dit que le jour où il fut donné à Israël vaut le monde entier, car tous les Écrits sont saints, mais le Cantique est le saint des saints. Toute l’histoire du livre tient dans l’écart entre ce qu’il dit et ce qu’on y a lu.

1. Le livre

Le nom. שִׁיר הַשִּׁירִים, Chir ha-Chirim, « le chant des chants », superlatif hébreu : le plus beau des chants. Le titre l’attribue à Salomon, comme Qohelet et une partie des Proverbes.

La structure. Huit chapitres, sans récit continu. On y distingue des voix : la jeune femme, qui parle le plus et ouvre le livre, l’homme, et un chœur, « les filles de Jérusalem ». Des refrains reviennent — l’adjuration de ne pas éveiller l’amour avant qu’il ne le veuille (2,7 ; 3,5 ; 8,4), la description du corps aimé (wasf), la recherche nocturne dans la ville.

Un livre singulier. Le Cantique ne mentionne ni Dieu, ni la Loi, ni le Temple, ni l’alliance — la seule occurrence possible du nom divin est une terminaison, en 8,6, où la flamme est dite chalhevetya, que l’on peut lire « flamme du Seigneur ». Il partage cette absence avec Esther, et cette particularité a nourri les discussions sur sa canonicité.

La parole de R. Akiva « Tous les Écrits sont saints, mais le Cantique des cantiques est le saint des saints » (m. Yadaïm 3,5). La même Mishna rapporte que son statut fut discuté, et R. Akiva ajoute ailleurs une mise en garde : celui qui fait du Cantique une chanson et le chante dans les maisons de banquet n’a pas de part au monde à venir (t. Sanhédrin 12,10). Les deux déclarations vont ensemble : le livre est le plus saint, et c’est pourquoi il ne doit pas être chanté comme ce qu’il paraît être.

Passages principaux

Les passages de Shir ha-Chirim qui font l’objet d’un sous-module transversal, avec les autres livres où ils reviennent. Voir l’index des passages.

PassageDans ce livreRevient aussi dans
Dieu et Israël comme épouxCt 1-8Trei Asar, Yehezqel, Yirmeyahou, Yeshayahou

2. Le texte

Qumrân. Quatre manuscrits ont été trouvés, 4QCanta-c et 6QCant. Deux d’entre eux présentent un texte plus court, qui saute des passages entiers — 4QCanta passe de 4,7 à 6,11. On a discuté s’il s’agit d’une forme abrégée, d’un florilège liturgique ou d’extraits copiés pour un usage particulier. Leur existence montre en tout cas que le livre circulait dans la communauté de Qumrân, qui n’en a laissé aucun commentaire.

La langue. Le vocabulaire comporte des mots rares, un emprunt persan (pardes, 4,13), un emprunt grec possible (appiryon, 3,9) et des formes proches de l’araméen. La datation la plus courante est l’époque perse ou hellénistique, avec la possibilité de pièces plus anciennes.

Les accents. Le livre est ponctué par la Massora comme un texte en prose, non comme les livres poétiques (Psaumes, Job, Proverbes), ce qui a des conséquences pour la cantillation et pour la lecture publique.

3. Le dossier historico-critique

Les parallèles. La poésie amoureuse égyptienne du Nouvel Empire, conservée sur des papyrus et des ostraca, présente les mêmes motifs : les amants qui se nomment « frère » et « sœur », la maladie d’amour, la description du corps de la tête aux pieds, le jardin comme image du corps. Le rapprochement, établi par Gerleman et repris depuis, situe le Cantique dans un genre attesté, sans qu’on puisse démontrer une dépendance directe.

Trois lectures critiques.

Les voix féminines. Le livre donne à la femme la plus grande part de la parole de tout le corpus biblique : elle ouvre, elle cherche, elle décrit, elle conclut. Cette caractéristique a fait du Cantique un texte central des lectures féministes de la Bible, juives et chrétiennes.

4. La lecture

5. Le targum

Le targum du Cantique est la réécriture allégorique la plus systématique de la littérature targumique. Il transforme le poème en histoire d’Israël, de la sortie d’Égypte à la venue du messie : le baiser du premier verset devient le don de la Torah au Sinaï, les seins sont Moïse et Aaron, le lit est le Temple, la recherche nocturne est l’exil, et le dernier chapitre annonce la délivrance finale. Le texte, tardif, est la source la plus complète de la lecture historique du livre, et il a été traduit en latin dès le XVIe siècle, ce qui l’a fait connaître aux hébraïsants chrétiens.

6. La parshanut

Rachi énonce sa méthode dans l’introduction : le Cantique a un sens obvie et un sens second, et il entend donner « le sens littéral selon son ordre et l’interprétation qui s’y accorde ». Son commentaire lit le poème comme le dialogue de Dieu et d’Israël à travers l’histoire, tout en expliquant chaque image dans son sens propre. Sa méthode a influencé les commentateurs chrétiens du XIIe siècle, notamment à Saint-Victor.

Ibn Ezra écrit un commentaire en trois niveaux explicites : la langue, le sens littéral du récit d’amour, l’allégorie. C’est l’un des rares cas où un commentateur médiéval présente le sens littéral pour lui-même avant de passer à l’allégorie.

Ramban lit le livre comme le récit de l’âme et de son origine divine. Maïmonide, sans commenter le livre, en fait le modèle de l’amour de Dieu : « l’amour convenable, c’est qu’on aime Dieu d’un amour très grand, excessif… comme celui dont les sages ont donné l’image dans le Cantique » (Hilkhot Techouva 10,3). Le Gaon de Vilna et plusieurs kabbalistes en donnent des lectures mystiques.

7. Midrash et halakha

La canonicité. m. Yadaïm 3,5 rapporte le débat : R. Yehouda tient que le Cantique rend les mains impures et que Qohelet est disputé ; R. Yossé dit l’inverse ; R. Akiva déclare que nul n’a jamais contesté le Cantique, et prononce la formule du saint des saints. Le dossier est développé dans le module Qohelet et dans La formation du canon.

Le midrash. Chir ha-Chirim Rabba est un midrash palestinien qui déploie l’allégorie verset par verset. La Pesiqta de-Rav Kahana et la Mekhilta emploient déjà le Cantique pour décrire la sortie d’Égypte et le Sinaï. Une tradition célèbre fait du Cantique le chant de la mer : les servantes à la mer ont vu ce que les prophètes n’ont pas vu.

Le Chiour Qoma. La description du corps de l’aimé (5,10-16) a donné naissance, dans la mystique ancienne, à des spéculations sur les dimensions du « corps » divin, textes que Maïmonide a fermement rejetés et que la kabbale ultérieure a réinterprétés.

La halakha. Le livre n’est pas une source normative, mais deux points le concernent : l’interdiction rapportée par la Tossefta de le chanter dans les banquets, et la question de savoir si on le lit avec une bénédiction et sur un rouleau de parchemin, discutée comme pour les autres meguillot.

8. Réception chrétienne et sa critique

LectureCôté chrétienCôté juifÉtat du dossier
Allégorie collectiveLe Christ et l’Église, depuis Hippolyte et Origène, dont le commentaire fonde toute la traditionDieu et Israël, depuis le midrash et le targumLes deux allégories sont parallèles et contemporaines dans leurs premières formes ; chacune suppose que le sens obvie ne suffit pas
Allégorie individuelleLe Verbe et l’âme (Origène, puis Bernard de Clairvaux et ses quatre-vingt-six sermons)Dieu et l’âme (Ramban, kabbale)Même déplacement des deux côtés, aux mêmes siècles
Lecture marialeL’épouse est Marie ; développée à partir du XIIe siècleSans équivalentPropre à la tradition latine
Lecture littéraleThéodore de Mopsueste la défend au IVe siècle ; il est condamné au concile de Constantinople (553), le Cantique étant l’un des griefsIbn Ezra expose le sens littéral avant l’allégorie ; la Tossefta interdit de le chanter en banquet, ce qui atteste l’existence d’un usage profaneLes deux traditions ont réprimé la lecture profane, l’une par un concile, l’autre par une menace sur la part au monde à venir

La proximité des deux exégèses a produit des échanges réels : Rachi a influencé les victorins, et les hébraïsants chrétiens ont traduit le targum. Le Cantique est ainsi l’un des rares livres où la rencontre judéo-chrétienne a pris la forme d’un travail commun plutôt que d’une dispute.

La mahloket

Faut-il allégoriser le Cantique ?

Le texte parle d’un corps, d’un désir et d’une recherche nocturne. La tradition y lit l’histoire de Dieu et d’Israël, et elle interdit de le chanter comme une chanson d’amour. La critique moderne rend au poème son sens obvie. La question posée aux sept voix : l’allégorie est-elle le sens du livre, une lecture ajoutée, ou la condition de sa présence dans le canon ?

Le Beit Midrash classique

Sans l’allégorie, le livre ne serait pas dans le canon ; c’est un fait historique et la tradition ne s’en cache pas. R. Akiva l’a dit dans les deux sens : le saint des saints, et la menace contre celui qui le chante au banquet. Le targum et le midrash en font l’histoire d’Israël, et cette lecture n’est pas un habillage : elle suppose que l’alliance est une histoire d’amour, ce que les prophètes disaient déjà — Osée, Jérémie, Ézéchiel.

Orthodoxie moderne

Rachi montre la voie : on donne le sens obvie et l’interprétation qui s’y accorde, sans supprimer le premier. Ibn Ezra va plus loin et expose le récit d’amour pour lui-même avant d’allégoriser. L’orthodoxie moderne enseigne les deux niveaux, parce que l’allégorie perd sa force si l’on ne comprend pas d’abord de quoi elle est faite : l’image du désir n’est éclairante que si le désir est pris au sérieux.

Monde haredi et litvak

Le Cantique est le saint des saints et l’on n’en parle pas légèrement. On le lit à Pessah et le vendredi soir, et on l’étudie avec Rachi et les commentateurs. La lecture profane est interdite par la Tossefta, et cette interdiction n’est pas une pudeur de circonstance : elle protège le texte. Ce que le livre dit de l’amour de Dieu et d’Israël ne se réduit pas à ce que des philologues croient y voir.

Hassidisme

Le Cantique est, pour la kabbale, le livre de l’union des mondes, et sa lecture le vendredi soir accompagne l’entrée du chabbat comme une rencontre. Le Zohar en fait un usage constant. Dans cette perspective, l’allégorie n’est pas une traduction du sens propre : c’est le sens propre qui est une figure de ce qui se passe en haut. Le désir humain est l’ombre d’un désir qui le précède.

Massorti

La critique a rendu au poème son genre : des chants d’amour comparables à ceux de l’Égypte ancienne, où la femme parle le plus. Reconnaître ce sens ne détruit pas l’allégorie ; il en fait une réception, datable et féconde. Le judaïsme massorti tient les deux : le livre a été écrit comme poésie amoureuse, et il a été reçu comme dialogue de Dieu et d’Israël. Les lectures féministes en ont tiré une observation décisive sur la place donnée à la parole de la femme.

Réformé et libéral

Le mouvement réformé lit le Cantique d’abord comme un poème d’amour humain, et il y voit une bénédiction de la Bible sur le corps et sur le désir, chose rare dans les littératures religieuses. L’allégorie reste précieuse ; elle ne doit pas servir à effacer ce que le texte dit. Le livre est aujourd’hui très employé dans les cérémonies de mariage, ce qui est, à la lettre, un retour à son usage premier.

Monde séfarade et mizrahi

Ibn Ezra, en trois niveaux, a fixé la méthode séfarade : la langue, le récit, l’allégorie. Maïmonide, sans commenter le livre, en fait la mesure de l’amour de Dieu — un amour qui rend malade, dit-il, en citant le Cantique. La tradition séfarade lit donc le poème comme le modèle d’un amour excessif, et elle ne trouve pas indigne que l’image soit charnelle : c’est la seule que les hommes comprennent.

Où en est la discussion

Aucune voix ne renonce à l’allégorie, et aucune, sauf la plus prudente, ne renonce au sens obvie. La voix classique rappelle que l’allégorie est la condition de la présence du livre dans le canon et qu’elle prolonge les prophètes. L’orthodoxie moderne et la voix séfarade, avec Rachi et Ibn Ezra, exposent les deux niveaux. La voix haredi maintient la réserve de la Tossefta. Le hassidisme renverse le rapport : le désir humain figure ce qui se passe en haut. La voix massorti distingue le sens et la réception. La voix réformée restitue au poème son usage nuptial. Justin observe que les deux traditions ont réprimé la lecture profane, l’une par un concile, l’autre par une menace.

Hypothèses de travail — mémoire et thèse

Cinq pistes formulées de manière falsifiable. Le Cantique offre un dossier textuel qumrânien singulier et deux histoires de l’allégorie qui se croisent.

H1. Les manuscrits courts de Qumrân

  • Doctorat
  • Critique textuelle
  • 3-4 ans

Hypothèse. Les sauts de 4QCanta et 4QCantb résultent d’une sélection délibérée de passages, à usage liturgique ou scolaire, et non d’une forme abrégée du livre.

État de la question
Les deux explications sont proposées depuis la publication dans DJD XVI.
Corpus
4QCanta-c ; 6QCant ; texte massorétique ; florilèges de Qumrân.
Méthode
Analyser la cohérence thématique des passages conservés et la comparer à d’autres florilèges.

Ce qui la réfuterait : Des sauts correspondant à des accidents matériels ou à des sauts du même au même.

H2. Rachi et les victorins

  • Doctorat
  • Histoire de l’exégèse
  • 4-5 ans

Hypothèse. Les commentaires du Cantique produits à Saint-Victor au XIIe siècle reprennent des explications littérales attestées chez Rachi, par l’intermédiaire de contacts directs avec des maîtres juifs de Champagne.

État de la question
L’influence juive sur les victorins est établie pour d’autres livres ; le Cantique reste moins étudié.
Corpus
Rachi sur le Cantique ; commentaires victorins ; glosa ordinaria ; témoignages de contacts.
Méthode
Comparer les explications littérales et rechercher les marques de transmission.

Ce qui la réfuterait : Des explications communes attestées dans la tradition latine antérieure.

H3. Le targum du Cantique et l’histoire

  • Master
  • Études targumiques
  • 12-18 mois

Hypothèse. La périodisation de l’histoire d’Israël dans le targum du Cantique suit un schéma des quatre royaumes comparable à celui de Daniel, et son terme permet de dater la composition après la conquête arabe.

État de la question
La datation tardive est admise ; les indices précis sont discutés.
Corpus
Targum du Cantique (éd. Alexander) ; Dn 2 et 7 ; midrashim sur les quatre royaumes.
Méthode
Identifier les royaumes nommés et leur ordre.

Ce qui la réfuterait : Une périodisation ne dépassant pas l’époque romaine.

H4. Théodore de Mopsueste et la Tossefta

  • Master
  • Histoire comparée de l’exégèse
  • 12-18 mois

Hypothèse. La condamnation de la lecture littérale du Cantique en 553 et l’interdiction rabbinique de le chanter en banquet répondent à un même phénomène : un usage profane du poème attesté dans l’Antiquité tardive.

État de la question
Les deux dossiers sont étudiés séparément ; leur rapprochement n’a pas été systématisé.
Corpus
Actes du deuxième concile de Constantinople ; fragments de Théodore ; t. Sanhédrin 12,10 ; b. Sanhédrin 101a.
Méthode
Comparer les descriptions de l’usage réprimé de part et d’autre.

Ce qui la réfuterait : Des motifs de condamnation sans rapport avec un usage profane.

H5. La lecture du Cantique le vendredi soir

  • Master
  • Liturgie
  • 12-18 mois

Hypothèse. L’usage de lire le Cantique à l’entrée du chabbat naît dans la kabbale de Safed et se diffuse d’abord dans les rites séfarades et orientaux avant d’être adopté par les hassidim.

État de la question
L’origine safedienne est admise ; la chronologie de la diffusion n’est pas établie.
Corpus
Rituels séfarades, orientaux et hassidiques des XVIe-XIXe siècles ; écrits de l’école de Louria.
Méthode
Dater la première attestation dans chaque rite.

Ce qui la réfuterait : Une attestation ashkénaze antérieure à Safed.

Bibliographie sélective

Commentaires et éditions

  • Alexander, Philip S. The Targum of Canticles. ArBib 17A. Collegeville : Liturgical Press, 2003.
  • Exum, J. Cheryl. Song of Songs. OTL. Louisville : Westminster John Knox, 2005.
  • Pope, Marvin H. Song of Songs. AB 7C. Garden City : Doubleday, 1977.
  • Tournay, Raymond J., et Miguel Nicolau. Le Cantique des cantiques. Paris : Cerf, 1967.

Études

  • Fox, Michael V. The Song of Songs and the Ancient Egyptian Love Songs. Madison : University of Wisconsin Press, 1985.
  • Kingsmill, Edmée. The Song of Songs and the Eros of God. Oxford : Oxford University Press, 2009.
  • Trible, Phyllis. God and the Rhetoric of Sexuality. Philadelphie : Fortress, 1978.
  • Urbach, Ephraim E. « The Homiletical Interpretations of the Sages and the Expositions of Origen on Canticles ». Scripta Hierosolymitana 22 (1971) : 247-275.

Voir aussi