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Passages — La conquête et les royaumes

La chute de Jérusalem

Quatre récits, une chronique babylonienne et cinq explications

Le 9 av 586, la ville est prise, le Temple brûlé, le roi aveuglé après avoir vu égorger ses fils. L’événement est raconté quatre fois dans la Bible, décrit par un prophète qui l’a vécu, pleuré par cinq poèmes, chanté par un psaume d’exil, et daté par une chronique babylonienne indépendante. Aucun autre événement de l’histoire d’Israël n’est aussi bien documenté, ni aussi diversement expliqué.

1. Les quatre récits

TextePoint de vuePropre à ce récit
2 R 24-25Chronique royaleLes deux déportations (597 et 586), le détail du pillage du Temple, la libération de Yehoyakhin à Babylone, qui clôt le livre
Jr 39Récit bref, centré sur le prophèteLa sortie des officiers babyloniens par la porte du milieu ; la protection accordée à Jérémie ; la promesse faite à Ebed-Mélek le Koushite
Jr 52Appendice, presque identique à 2 R 25Le décompte des déportés — 4 600 personnes en trois vagues, chiffre bien inférieur à celui des Rois
2 Ch 36Résumé théologiqueL’explication par les années sabbatiques non observées ; la fin sur l’édit de Cyrus

Les faits communs. Le siège commence le 10 tévet de la neuvième année de Sédécias, la brèche est ouverte le 9 tammouz de la onzième, la ville tombe, et le Temple est brûlé le 7 ou le 10 av — les deux chiffres figurent dans les textes, ce que la tradition résout en disant que le feu fut mis le 7, prit le 9 et brûla tout le 10 (b. Taanit 29a).

Les apparitions

LivreRéférences
Melakhim2 R 24-25
YirmeyahouJr 39 ; 52
Divrei ha-Yamim2 Ch 36
EikhaLm 1-5
TehilimPs 74 ; 79 ; 137
YehezqelEz 33,21

2. Les prophètes : avant, pendant, après

Jérémie annonce la chute depuis des décennies, conseille la reddition, est accusé de trahison et jeté dans une citerne. Après la prise, il est laissé libre par les Babyloniens, choisit de rester avec Guedalyahou, et se retrouve emmené en Égypte après l’assassinat de celui-ci (Jr 40-43). L’assassinat de Guedalyahou est commémoré par un jeûne.

Ézéchiel, déporté depuis 597, apprend la nouvelle par un fuyard : « la ville est tombée » (Ez 33,21). Le livre est construit autour de cette date : les oracles de jugement la précèdent, ceux de restauration la suivent. Le prophète avait mimé le siège sur une brique et annoncé le départ de la gloire divine hors du Temple et hors de la ville (Ez 10-11).

Les Lamentations décrivent la faim, les mères qui mangent leurs enfants, les prêtres égorgés dans le sanctuaire. Le livre ne raconte pas : il pleure (voir Eikha).

Le Psaume 137 donne la voix des déportés : les fleuves de Babylone, les harpes suspendues, le serment de ne pas oublier Jérusalem, et la malédiction finale contre Édom et Babylone, l’un des versets les plus difficiles du psautier.

Abdias vise Édom, accusé de s’être réjoui et d’avoir livré les fuyards — accusation reprise en Ps 137,7 et en Ez 35.

3. Le dossier extérieur

La chronique babylonienne. La tablette BM 21946 date la première prise de Jérusalem au 2 adar de la septième année de Nabuchodonosor, soit le 16 mars 597 : c’est l’une des rares dates absolues de l’histoire biblique, et elle confirme 2 R 24.

Les rations de Yehoyakhin. Des tablettes administratives trouvées à Babylone mentionnent les livraisons d’huile au « roi du pays de Yaoudou » et à ses fils, ce qui corrobore la note finale des Rois sur son sort.

Les ostraca de Lakish. Écrits pendant le siège, ils mentionnent les signaux de feu — « nous ne voyons plus ceux d’Azéqa » — et emploient un vocabulaire proche de celui de Jérémie.

Les fouilles. Les niveaux de destruction de la cité de David, les pointes de flèches, les maisons brûlées et les bulles calcinées attestent un incendie violent. Les villes de Juda présentent le même horizon de destruction, tandis que le nord de Benjamin semble épargné.

Les tablettes d’Al-Yahudu documentent, une génération plus tard, des villages de déportés judéens en Babylonie, avec leurs noms, leurs contrats et leurs impôts.

4. Les explications bibliques

Les textes ne donnent pas la même cause, et c’est le cœur du dossier.

La critique lit là plusieurs théologies de l’histoire, élaborées dans des milieux différents pour rendre pensable un désastre qui contredisait la promesse faite à David et l’inviolabilité du sanctuaire.

5. La mémoire liturgique

6. Midrash et halakha

La haine gratuite. Le Talmud distingue les deux destructions : le premier Temple est tombé pour l’idolâtrie, les mœurs et le sang versé ; le second, alors qu’on y étudiait la Torah, à cause de la sinat hinam (b. Yoma 9b). La comparaison est un procédé d’explication autant qu’un enseignement moral.

Qamtsa et Bar Qamtsa. Le récit d’un affront de banquet qui dégénère en guerre (b. Guittin 55b-56a) illustre cette thèse : c’est une étiologie morale, non une chronique.

Yohanan ben Zakkaï. Le même passage raconte la sortie de la ville assiégée dans un cercueil et la demande adressée à Vespasien : « donne-moi Yavné et ses sages ». Le récit explique la survie du judaïsme par le transfert de l’étude.

La limite du deuil. Une baraïta raconte que des ascètes voulaient cesser de manger de la viande et de boire du vin après la destruction ; R. Yehochoua leur montre que le raisonnement conduirait à ne plus rien consommer, et conclut : on ne décrète pas sur la communauté ce qu’elle ne peut pas supporter (b. Baba Batra 60b). Le deuil est réglé pour être vivable.

7. Réception chrétienne et sa critique

ÉlémentLecture chrétienneLecture juiveEffets et état du dossier
La destruction de 586Châtiment des fautes, conformément aux prophètes — lecture partagéeIdemAucun désaccord sur ce point
La destruction de 70Interprétée très tôt comme la sanction du refus de Jésus, à partir des paroles évangéliques sur le Temple (Mc 13,2 ; Lc 19,41-44 ; 21,20-24)Le Talmud l’explique par la haine gratuite, c’est-à-dire par une faute interne à la communautéC’est l’un des piliers de la théologie de la substitution, et l’argument a alimenté un discours durable sur l’exil comme preuve du rejet. Plusieurs Églises l’ont explicitement récusé depuis 1965
L’arc de TitusMonument romain réinvesti comme illustration de la vérité chrétienne dans l’iconographie et la prédicationUn usage juif s’est maintenu de ne pas passer sous l’arc jusqu’en 1948Un même monument, deux mémoires

La mahloket

Pourquoi le Temple a-t-il été détruit ?

Les textes donnent des causes différentes : la faute de Manassé, l’injustice, la souillure du sanctuaire, les années sabbatiques. Le Talmud en ajoute une pour 70 : la haine gratuite. Et la question a été retournée contre les juifs pendant des siècles. La question posée aux sept voix : comment explique-t-on une catastrophe, et à quelles conditions ?

Le Beit Midrash classique

La tradition répond par la formule de b. Yoma 9b, et l’essentiel est dans son détournement : ce qui est dit du second Temple vise ceux qui étudiaient la Torah et pratiquaient les commandements, c’est-à-dire nous-mêmes. C’est une confession, pas une accusation. Le récit de Qamtsa et Bar Qamtsa met en scène une communauté qui se détruit par un affront et par le silence de ceux qui voient.

Orthodoxie moderne

Les textes bibliques donnent plusieurs causes parce que la question posée n’était pas « pourquoi » au sens des historiens, mais « comment continuer ». L’orthodoxie moderne distingue deux registres : les causes historiques — l’imprudence politique, la révolte contre Babylone puis contre Rome — et le sens religieux, qui relève de la confession. Confondre les deux produit les théodicées les plus dangereuses, celles qui expliquent le malheur d’autrui.

Monde haredi et litvak

« À cause de nos fautes nous avons été exilés de notre pays » : la liturgie des fêtes le dit, et l’on ne cherche pas d’autre explication. Le 9 av se jeûne, les qinot se disent, et l’on attend la reconstruction. Ce qui importe n’est pas de comprendre les causes, mais de corriger ce qui est en notre pouvoir : la haine gratuite est nommée pour qu’on la combatte dans sa propre maison d’étude.

Hassidisme

Le hassidisme lit la destruction comme un exil de la Chekhina : la présence divine part avec le peuple et demeure avec lui (b. Meguila 29a). Rien n’est donc perdu sans reste. Le Baal Chem Tov enseignait que la joie n’est pas contraire au deuil : c’est l’exil qui doit être réparé, et la tristesse seule n’y suffit pas. Le 9 av se termine d’ailleurs par des lectures de consolation.

Massorti

Historiquement, la chute s’explique par une politique : une petite principauté prise entre Babylone et l’Égypte, un roi qui se révolte deux fois, un empire qui applique la procédure ordinaire — déportation des élites, destruction du sanctuaire, annexion. Les explications bibliques sont des théologies de l’histoire, et leur diversité est l’objet d’étude le plus intéressant du dossier. Le judaïsme massorti tient que reconnaître les causes politiques n’empêche pas la confession religieuse, à condition de ne jamais l’adresser à autrui.

Réformé et libéral

Après la Shoah, l’explication des catastrophes par la faute est devenue inacceptable, et le judaïsme réformé l’a dit clairement. Le 9 av a été conservé mais réinterprété : on y commémore les destructions et les persécutions, sans en chercher la justification. Les prières demandant le rétablissement du culte sacrificiel ont été modifiées, car ce n’est pas le Temple qui manque, ce sont les vies.

Monde séfarade et mizrahi

Les communautés séfarades ont ajouté à la mémoire du 9 av celle de l’expulsion d’Espagne, qui tombe la même semaine selon plusieurs chroniqueurs, et leurs qinot mêlent Jérusalem et Séfarad. Cette superposition enseigne quelque chose : les catastrophes se lisent les unes par les autres, et la liturgie les accueille toutes dans la même journée plutôt que de multiplier les commémorations.

Où en est la discussion

Les textes bibliques donnent plusieurs causes, et la tradition les traite comme des confessions. La voix classique souligne que la formule sur la haine gratuite vise les pieux eux-mêmes. L’orthodoxie moderne et la voix massorti distinguent les causes politiques et le sens religieux, et interdisent d’adresser la confession à autrui. La voix haredi retient la formule liturgique et l’appelle à corriger ce qui dépend de nous. Le hassidisme parle d’un exil de la présence divine. La voix réformée refuse toute justification après la Shoah. La voix séfarade superpose les mémoires dans une seule journée. Justin reconnaît que sa tradition a fait de la destruction de 70 un argument contre les juifs.

Hypothèses de travail — mémoire et thèse

Quatre pistes formulées de manière falsifiable.

H1. Les chiffres de déportés

  • Doctorat
  • Histoire / démographie
  • 3-4 ans

Hypothèse. Les chiffres de Jr 52,28-30 sont plus proches de la réalité que ceux de 2 R 24,14-16, et l’écart s’explique par des catégories de comptage différentes plutôt que par une erreur.

État de la question
Les deux séries sont discutées depuis longtemps ; l’estimation de la population de Juda reste incertaine.
Corpus
2 R 24,14-16 ; Jr 52,28-30 ; données de peuplement archéologiques de Juda ; tablettes d’Al-Yahudu.
Méthode
Croiser les chiffres avec les estimations de population fondées sur les surfaces habitées.

Ce qui la réfuterait : Une compatibilité démographique des chiffres des Rois.

H2. Le 7 et le 10 av

  • Master
  • Chronologie / halakha
  • 12-18 mois

Hypothèse. La divergence entre 2 R 25,8 et Jr 52,12 sur la date de l’incendie reflète deux traditions calendaires, et le choix rabbinique du 9 av est une décision de commémoration plutôt qu’une harmonisation chronologique.

État de la question
La harmonisation talmudique est connue ; la question calendaire mérite d’être reprise.
Corpus
2 R 25,8 ; Jr 52,12 ; m. Taanit 4,6 ; b. Taanit 29a ; Za 7 et 8.
Méthode
Comparer les dates et leurs traditions de commémoration.

Ce qui la réfuterait : Une explication purement textuelle de la divergence.

H3. Les ostraca de Lakish et Jérémie

  • Master
  • Épigraphie
  • 12-18 mois

Hypothèse. Le vocabulaire des ostraca de Lakish recoupe celui du livre de Jérémie de manière spécifique, ce qui atteste une langue administrative commune et corrobore la datation du fonds du livre.

État de la question
Les recoupements sont signalés ; l’analyse lexicale systématique n’a pas été publiée en français.
Corpus
Ostraca de Lakish ; Jr 6,1 ; 34,7 ; 38 ; onomastique judéenne de la fin du VIIe siècle.
Méthode
Comparer les formules et les noms propres.

Ce qui la réfuterait : Des recoupements limités à des formules banales.

H4. Les quatre jeûnes

  • Doctorat
  • Liturgie / histoire
  • 3-4 ans

Hypothèse. Les quatre jeûnes nommés par Za 7-8 correspondent aux dates de la chute et étaient observés dès l’exil, avant d’être réinterprétés après 70 pour couvrir les deux destructions.

État de la question
L’identification des jeûnes est admise ; l’histoire de leur observance entre l’exil et la Mishna est mal documentée.
Corpus
Za 7,3-5 ; 8,19 ; m. Taanit 4,6 ; Meguilat Taanit ; sources du Second Temple.
Méthode
Recenser les attestations de chaque jeûne par période.

Ce qui la réfuterait : Une institution tardive des jeûnes, postérieure à 70.

Bibliographie sélective

Études

  • Albertz, Rainer. Israel in Exile. Atlanta : Society of Biblical Literature, 2003.
  • Lipschits, Oded. The Fall and Rise of Jerusalem. Winona Lake : Eisenbrauns, 2005.
  • Middlemas, Jill. The Templeless Age. Louisville : Westminster John Knox, 2007.
  • Pearce, Laurie E., et Cornelia Wunsch. Documents of Judean Exiles and West Semites in Babylonia. CUSAS 28. Bethesda : CDL Press, 2014.
  • Wiseman, Donald J. Chronicles of Chaldaean Kings. Londres : British Museum, 1956.

Voir aussi