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Tanakh — Neviim Rishonim

Yehoshoua

La conquête, l’archéologie et les textes d’extermination

Le livre de la conquête est celui dont l’archéologie contredit le plus directement le récit, et celui qui contient les textes les plus violents de la Bible. La tradition juive a traité les deux difficultés, longtemps avant la critique moderne : elle a neutralisé l’application des lois d’extermination et elle a lu la conquête comme un dossier juridique sur la propriété de la terre. Ce module expose les deux dossiers.

1. Le livre

Le nom. יְהוֹשֻׁעַ, Yehochoua. Le personnage s’appelait d’abord Hochéa, et Moïse lui donne son nom au moment de l’envoi des explorateurs (Nb 13,16) : le nom contient le verbe « sauver ». La Septante le translittère Ἰησοῦς, forme qui donnera « Jésus ».

La place. Premier des Prophètes antérieurs. Le livre ouvre la deuxième partie du Tanakh, et il est lu comme la suite immédiate du Deutéronome : Jos 1,1 commence par « après la mort de Moïse ».

L’auteur selon la tradition. b. Baba Batra 14b-15a attribue le livre à Josué, en précisant que les derniers versets, qui racontent sa mort, ont été écrits par Éléazar, puis par Pinhas.

La structure. Vingt-quatre chapitres en trois ensembles :

Le mot herem חֵרֶם désigne ce qui est soustrait à l’usage humain et remis à Dieu, par destruction ou par consécration. Les lois de Dt 7 et 20 l’imposent aux sept nations de Canaan. Le même mot apparaît hors d’Israël : la stèle de Mésha, roi de Moab au IXe siècle, emploie la même racine pour dire qu’il a voué les habitants de Nebo à son dieu Kemosh. Le vocabulaire de la guerre sainte n’est donc pas propre à Israël, et le rapprochement est l’un des acquis les plus solides de l’épigraphie.

Passages principaux

Les passages de Yehoshoua qui font l’objet d’un sous-module transversal, avec les autres livres où ils reviennent. Voir l’index des passages.

2. Le texte

Un texte grec plus court. La Septante de Josué est plus brève que le texte massorétique d’environ quatre à cinq pour cent, et elle présente plusieurs passages dans un autre ordre. La plupart des critiques, dont Tov, y voient le témoin d’une édition antérieure, et non une abréviation du traducteur.

L’autel du mont Ébal. Le texte massorétique place la construction de l’autel et la lecture de la Loi en Jos 8,30-35, après la prise d’Aï. La Septante la place après 9,2. Le manuscrit 4QJosha la place encore ailleurs, avant Jéricho, immédiatement après le passage du Jourdain. Trois positions pour un même passage : le cas est l’un des meilleurs exemples d’un texte encore mobile au IIe siècle avant l’ère commune.

Le livre du Juste. En Jos 10,13, le récit du soleil arrêté cite un ouvrage perdu, le « livre du Juste » (Sefer ha-Yachar), également cité en 2 S 1,18. Le passage est en vers et constitue une citation poétique insérée dans la prose.

3. Le dossier historico-critique

Les sites. Le récit de la conquête se heurte à l’archéologie sur ses deux épisodes les plus célèbres.

SiteRécitÉtat des fouilles
Jéricho (Tell es-Sultan)Murailles écroulées au son des trompettes (Jos 6)Kathleen Kenyon a montré que la ville n’était pas fortifiée au Bronze récent et qu’elle était en grande partie inoccupée à l’époque supposée de la conquête
Aï (et-Tell)Ville prise par une embuscade (Jos 8)Le site est abandonné pendant tout le Bronze récent. Le nom même, ha-Aï, signifie « la ruine »
HatsorVille brûlée, « tête de tous ces royaumes » (Jos 11,10-11)Une destruction violente par le feu est attestée au XIIIe siècle ; son auteur est discuté
Lakish, BethelDestructions mentionnées ou supposéesDestructions attestées, mais à des dates qui ne coïncident pas entre elles

Quatre modèles. La recherche a proposé successivement quatre explications de l’installation d’Israël en Canaan.

Le dernier modèle domine aujourd’hui. Le module Histoire d’Israël ancien expose le dossier.

La composition. Le livre porte les marques de la rédaction deutéronomiste : les discours de Jos 1, 12 et 23, le vocabulaire de la Loi, la conception de la fidélité et de la terre. Les listes de villes des chapitres 13-21 reflètent probablement une administration de l’époque monarchique. Une tension interne subsiste : Jos 11,23 dit que Josué prit tout le pays, Jos 13,1 que « le pays qui reste à posséder est très grand », et Jg 1 énumère ce qui n’a pas été conquis.

4. La lecture

PassageOccasion
Jos 1,1-18 (ashkénazes) ; 1,1-9 (séfarades)Simhat Torah : on recommence la Torah et l’on enchaîne sur le livre suivant
Jos 3,5-7 ; 5,2-6,1 ; 6,27Premier jour de Pessah : la circoncision à Guilgal et la première Pâque dans le pays
Jos 2,1-24Paracha Chelah : les espions de Josué répondent aux explorateurs de Moïse

Le lien entre Pessah et Josué est double : la Pâque de Guilgal (Jos 5,10-12) est la première célébrée dans le pays, et la manne cesse le lendemain.

5. Le targum

Le targum Jonathan traduit le livre avec les procédés habituels : atténuation des anthropomorphismes, précision des termes militaires et juridiques. Il développe le cantique de Jos 10 sur le soleil et la lune, et il rend les noms de lieux par leurs équivalents de l’époque romaine, ce qui en fait une source pour la géographie tardive.

6. La parshanut

Radak commente le livre en grammairien et en géographe, et compare systématiquement les listes de villes. Ralbag tire de chaque épisode ses to’aliyot, leçons politiques et morales. Abravanel ouvre son commentaire par une série de questions, dont celle du sort des Gabaonites : un serment obtenu par tromperie oblige-t-il ? Il répond que oui, parce que la profanation du Nom serait plus grave que la ruse subie, et il s’appuie sur 2 S 21, où la famine punit Saül d’avoir massacré ces mêmes Gabaonites.

Rachi, sur Jos 2, suit le midrash qui fait de Rahab une convertie et l’épouse de Josué.

7. Midrash et halakha

Les conditions de Josué. Le Talmud rapporte que Josué, en partageant le pays, posa dix conditions d’usage commun : laisser paître le bétail dans les bois, ramasser le bois mort, cueillir l’herbe, prendre un poisson dans le lac de Tibériade, et d’autres droits de ce genre (b. Baba Qamma 80b-81a). Le partage n’est donc pas une propriété absolue : il est grevé de servitudes au profit de tous.

Les deux sanctifications. La halakha distingue la sainteté du pays acquise par la conquête de Josué, qui a cessé avec l’exil, et celle acquise par le retour d’Esdras, qui demeure (Maïmonide, Hilkhot Beit ha-Behira 6,16). La conséquence est pratique : ce sont les lois agricoles du second établissement qui s’appliquent aujourd’hui.

Les trois lettres. Le Talmud de Jérusalem rapporte que Josué envoya trois proclamations avant d’entrer dans le pays : qui veut partir peut partir, qui veut faire la paix peut la faire, qui veut la guerre l’aura (y. Chevi’it 6,1). Maïmonide en fait une règle générale : on propose la paix avant toute guerre, y compris aux sept nations (Hilkhot Melakhim 6,1-5).

Les nations mêlées. La Mishna rapporte la décision qui a mis fin à toute application : Sennachérib a déplacé et mélangé les peuples, de sorte que les nations d’autrefois ne sont plus identifiables (m. Yadaïm 4,4). Un converti ammonite peut donc entrer dans l’assemblée, et les sept nations de Canaan n’existent plus. Le même raisonnement vaut pour Amaleq.

Les villes de refuge (Jos 20) prolongent Nb 35 et Dt 19 ; le traité Makkot en expose le droit.

8. Réception chrétienne et sa critique

ÉlémentLecture chrétienneLecture juiveEffets et état du dossier
Le nom de JosuéJosué, Ἰησοῦς, est lu comme une figure de Jésus qui introduit dans la terre promise (Origène, Homélies sur Josué)Le disciple de Moïse, dont le nom dit que le salut vient de DieuTypologie ancienne, sans effet polémique direct
Le heremAllégorisé très tôt : les nations à détruire sont les vices de l’âmeLois déclarées inapplicables par la Mishna, les nations n’étant plus identifiablesLa lecture allégorique a coexisté avec des usages littéraux : les textes de conquête ont été invoqués dans les croisades, la colonisation des Amériques et l’Afrique du Sud. La tradition juive avait neutralisé l’application avant l’ère commune
Jos 10,12-13Le soleil arrêté fut invoqué contre Copernic et GaliléeLe midrash discute la durée du jour ; la question cosmologique n’a pas eu le même poidsLe dossier relève de l’histoire des sciences, non de la polémique judéo-chrétienne

Le module Rencontres et polémiques traite l’usage polémique d’un « Dieu violent de l’Ancien Testament », que Marcion avait formulé au IIe siècle et qui reparaît dans la controverse moderne.

La mahloket

Que faire des textes d’extermination ?

La Torah ordonne de détruire les sept nations, et Josué exécute. Aucune tradition juive n’applique ces lois, mais les moyens de les neutraliser diffèrent, et la question a resurgi avec le retour à la souveraineté. La question posée aux sept voix : comment lit-on un commandement que l’on n’applique pas ?

Le Beit Midrash classique

La Mishna a tranché par un fait : Sennachérib a mêlé les nations, et les peuples visés ne sont plus identifiables (m. Yadaïm 4,4). La règle est donc sans objet, et le Talmud le dit aussi d’Amaleq. Le Talmud de Jérusalem ajoute que Josué lui-même a proposé la paix et le départ avant la guerre (y. Chevi’it 6,1). Le commandement subsiste dans le texte et s’étudie ; il ne s’exécute pas.

Orthodoxie moderne

Maïmonide codifie une règle qui précède l’extermination : on propose la paix, et la ville qui accepte les sept commandements noahides est épargnée (Hilkhot Melakhim 6,1-5). Le commandement est donc conditionnel dans le code lui-même. L’orthodoxie moderne ajoute que l’éthique de la guerre se discute aujourd’hui à partir de la halakha et du droit international, et non par analogie avec Josué : les débats sur la conduite de l’armée en Israël se mènent sur ce terrain.

Monde haredi et litvak

Ces passages sont Torah et s’étudient comme le reste. Ils n’ont aucune application : les nations sont mêlées, l’identité d’Amaleq est perdue, et il n’y a pas de prophète pour l’établir. Celui qui en tirerait une conséquence pratique commettrait une faute grave. L’étude n’est pas l’application, et c’est précisément ce que la yeshiva enseigne.

Hassidisme

Amaleq a une valeur intérieure. La tradition remarque que la valeur numérique d’Amaleq est celle de safeq, le doute : la guerre commandée est celle que chacun mène contre le doute qui refroidit le service de Dieu. Les nations de Canaan sont les puissances qui occupent l’âme. Cette lecture n’est pas une fuite : elle est la seule manière de recevoir un commandement dont l’objet extérieur a disparu.

Massorti

La critique historique apporte un élément décisif : ces conquêtes n’ont pas eu lieu comme elles sont racontées. Les textes de herem sont une idéologie rédactionnelle tardive, formulée au moment où Juda est faible et menacé, et la stèle de Mésha montre que ce vocabulaire est celui de la région. Les reconnaître comme des textes d’époque n’ôte rien à la Torah : cela évite de les lire comme le récit d’un massacre réel ou comme un programme.

Réformé et libéral

Ces textes doivent être nommés pour ce qu’ils sont : des textes de violence sacrée, que la conscience morale contemporaine ne peut pas recevoir comme parole normative. Le mouvement réformé les étudie en les critiquant, et il refuse l’usage politique qu’on en fait. La Torah contient aussi « tu aimeras l’étranger » (Lv 19,34), et c’est cette voix-là que la tradition a retenue dans la halakha.

Monde séfarade et mizrahi

Le Meïri, en Provence, a établi que les lois visant les idolâtres anciens ne concernent pas les nations « liées par les voies des religions ». Le monde séfarade a vécu au milieu de majorités musulmanes et chrétiennes, et ses décisionnaires ont eu besoin de règles de coexistence, non de conquête. Abravanel, qui connaissait les cours, lit Josué comme un dossier politique et juridique — le serment aux Gabaonites oblige, même obtenu par ruse.

Où en est la discussion

Aucune voix ne tient ces lois pour applicables. La voix classique et la voix haredi s’appuient sur la disparition des nations visées (m. Yadaïm 4,4) : le commandement s’étudie et ne s’exécute pas. L’orthodoxie moderne et la voix séfarade invoquent les conditions du code — offre de paix, statut des nations « liées par les voies des religions ». Le hassidisme intériorise le combat. La voix massorti y voit une idéologie rédactionnelle contredite par l’archéologie. La voix réformée les critique ouvertement au nom d’autres textes de la Torah. Justin relève que sa propre tradition a allégorisé ces chapitres sans empêcher qu’on les applique à la lettre.

Hypothèses de travail — mémoire et thèse

Cinq pistes formulées de manière falsifiable. Josué réunit un dossier textuel mobile, un dossier archéologique dense et une histoire de la réception politique.

H1. Les trois positions de l’autel d’Ébal

  • Doctorat
  • Critique textuelle
  • 4-5 ans

Hypothèse. La position de Jos 8,30-35 dans 4QJosha, avant Jéricho, représente l’ordre le plus ancien, et les positions du texte massorétique et de la Septante résultent de déplacements distincts liés à l’harmonisation avec Dt 27.

État de la question
La thèse est défendue par Ulrich et discutée ; d’autres tiennent l’ordre de 4QJosha pour secondaire.
Corpus
4QJosha ; Jos 8-9 dans le texte massorétique et la Septante ; Dt 11,29-30 ; 27 ; Pentateuque samaritain.
Méthode
Analyser les indices de couture rédactionnelle dans chaque témoin.

Ce qui la réfuterait : Des traces de déplacement propres à 4QJosha.

H2. Le herem et la stèle de Mésha

  • Master
  • Épigraphie / exégèse
  • 12-18 mois

Hypothèse. L’emploi de la racine h-r-m sur la stèle de Mésha est formellement identique à celui des textes bibliques de guerre sainte, y compris dans la syntaxe de la consécration au dieu national.

État de la question
Le parallèle est admis dans son principe ; la comparaison formelle détaillée est peu diffusée en français.
Corpus
Stèle de Mésha (ligne 17) ; Dt 7 ; 20 ; Jos 6-11 ; 1 S 15 ; inscriptions ouest-sémitiques.
Méthode
Comparer les constructions grammaticales et les contextes rituels.

Ce qui la réfuterait : Une différence syntaxique ou rituelle systématique entre les deux corpus.

H3. La désactivation halakhique des sept nations

  • Doctorat
  • Littérature rabbinique
  • 3-4 ans

Hypothèse. L’argument des nations mêlées par Sennachérib (m. Yadaïm 4,4) est d’abord formulé pour la question des convertis ammonites, et son extension aux sept nations et à Amaleq est postérieure et traçable.

État de la question
La décision est célèbre ; l’histoire de son extension n’a pas été retracée.
Corpus
m. Yadaïm 4,4 ; t. Qiddouchin 5 ; b. Berakhot 28a ; b. Yoma 54a ; Maïmonide, Hilkhot Melakhim 5-6.
Méthode
Dater les occurrences de l’argument selon leur objet.

Ce qui la réfuterait : Une application aux sept nations dès la strate tannaïtique.

H4. Les dix conditions de Josué

  • Master
  • Histoire du droit
  • 12-18 mois

Hypothèse. Les servitudes d’usage commun attribuées à Josué (b. Baba Qamma 80b-81a) correspondent à des usages attestés dans le droit provincial romain de Palestine, ce qui situe leur formulation à l’époque tannaïtique.

État de la question
La liste est étudiée comme source de droit rabbinique ; la comparaison avec le droit provincial reste ouverte.
Corpus
b. Baba Qamma 80b-81a ; t. Baba Metsia ; papyrus juridiques du désert de Judée ; droit romain provincial.
Méthode
Comparer chaque servitude à son équivalent documenté.

Ce qui la réfuterait : Des servitudes sans parallèle provincial et propres au droit biblique.

H5. Josué dans la colonisation

  • Doctorat
  • Histoire de la réception
  • 4-5 ans

Hypothèse. Les usages coloniaux du livre de Josué, en Nouvelle-Angleterre, en Afrique du Sud et ailleurs, dépendent de recueils de sermons identifiables et non d’une lecture directe du texte.

État de la question
Ces usages sont connus ; leur généalogie textuelle est peu établie.
Corpus
Sermons puritains ; littérature du Groot Trek ; catéchismes coloniaux ; commentaires du XVIIe siècle.
Méthode
Recenser les citations de Josué et leurs sources.

Ce qui la réfuterait : Des usages sans dépendance à des recueils identifiables.

Bibliographie sélective

Commentaires

  • Boling, Robert G., et G. Ernest Wright. Joshua. AB 6. Garden City : Doubleday, 1982.
  • Nelson, Richard D. Joshua. OTL. Louisville : Westminster John Knox, 1997.
  • Römer, Thomas. La première histoire d’Israël : l’École deutéronomiste à l’œuvre. Genève : Labor et Fides, 2007.

Études

  • Finkelstein, Israel. The Archaeology of the Israelite Settlement. Jérusalem : Israel Exploration Society, 1988.
  • Kenyon, Kathleen M. Digging Up Jericho. Londres : Benn, 1957.
  • Stern, Philip D. The Biblical Herem. BJS 211. Atlanta : Scholars Press, 1991.
  • Tov, Emanuel. Textual Criticism of the Hebrew Bible. 3e éd. Minneapolis : Fortress, 2012.
  • Ulrich, Eugene. The Dead Sea Scrolls and the Developmental Composition of the Bible. VTSup 169. Leyde : Brill, 2015.

Voir aussi