Une figure féminine qui dit avoir précédé le monde
Une femme crie sur les places, appelle les passants, dresse sa table et invite les simples. Elle dit avoir été auprès de Dieu avant les montagnes, avoir assisté au tracé du cercle sur l’abîme, avoir été « à jouer » devant lui. Ailleurs, un sage déclare qu’elle a planté sa tente en Jacob. Le judaïsme l’identifie à la Torah ; le christianisme au Christ ; et un concile du IVe siècle s’est joué sur la traduction d’un de ses verbes.
1. Les textes
Passage
Ce qu’il dit
Pr 1,20-33
La Sagesse crie dans la rue, sur les places, aux portes de la ville ; elle reproche, menace, et annonce qu’elle rira au jour du malheur de ceux qui l’ont refusée
Pr 3,13-20
Heureux qui la trouve ; elle est « un arbre de vie » ; par elle le Seigneur a fondé la terre
Pr 8
Le grand discours : elle parle à la première personne, dit avoir été qanani au commencement des voies de Dieu, avant les abîmes et les montagnes ; elle était amon auprès de lui, jouant devant lui en tout temps, se réjouissant dans le monde habité et faisant ses délices des fils d’homme
Pr 9,1-6
Elle bâtit sa maison, taille ses sept colonnes, abat ses bêtes, mêle son vin, dresse sa table et envoie ses servantes inviter ; en regard, la femme Folie appelle au même endroit
Jb 28
Le poème sur la sagesse introuvable : l’homme sait extraire l’argent et l’or des profondeurs, « mais la sagesse, où la trouver ? » Elle n’est pas dans l’abîme ni dans la mer ; Dieu seul en connaît le chemin. Le poème se clôt : « la crainte du Seigneur, voilà la sagesse »
Si 24
Ben Sira, au IIe siècle, fait parler la Sagesse dans l’assemblée : sortie de la bouche du Très-Haut, elle cherche un lieu de repos, et le Créateur lui assigne Israël : « fixe ta tente en Jacob ». Puis le texte l’identifie explicitement : « tout cela, c’est le livre de l’alliance du Dieu très-haut, la Loi que Moïse nous a prescrite »
Sagesse 7-9
Livre grec du Ier siècle : la Sagesse est « souffle de la puissance de Dieu », « reflet de la lumière éternelle », « miroir sans tache » ; elle est assise près du trône
Ba 3,9-4,4
Même mouvement : la sagesse introuvable est donnée à Jacob ; « elle est le livre des commandements de Dieu »
Qanani (Pr 8,22). La racine qana signifie « acquérir », et par extension « posséder » ; dans quelques contextes anciens, on lui reconnaît le sens de « créer » ou « engendrer » — Gn 14,19 appelle Dieu « créateur » ou « possesseur » du ciel et de la terre, et le même emploi se retrouve dans une inscription phénicienne. Le verset se traduit donc « le Seigneur m’a acquise » ou « m’a créée ». La Septante a choisi ἔκτισέν με, « il m’a créée ».
Amon (Pr 8,30). Trois lectures : amon comme « artisan » — la Sagesse est l’ouvrière de la création ; amoun comme « nourrisson » — elle est l’enfant élevée auprès de lui ; ou un adverbe signifiant « avec constance ». Le midrash retient la première et la prolonge : la Torah est l’instrument de travail par lequel Dieu a créé le monde (Bereshit Rabba 1,1).
3. La crise arienne
Au IVe siècle, la traduction grecque de Pr 8,22 devient l’argument central d’une controverse interne au christianisme. Le raisonnement des ariens est simple : si le Fils est la Sagesse de Dieu, et si la Sagesse dit « il m’a créée », alors le Fils est une créature.
Athanase répond dans le Contre les ariens par une distinction entre le verbe employé et la génération éternelle. Ce qu’il ne fait jamais, ni lui ni aucun protagoniste du débat, c’est recourir à l’hébreu : le dossier se traite entièrement en grec. Le concile de Nicée (325) puis celui de Constantinople (381) tranchent en faveur de l’engendré non créé.
Le point mérite d’être souligné : la principale crise doctrinale du christianisme ancien s’est nouée autour d’un verset de Proverbes lu dans une traduction, et le sens de l’hébreu n’a joué aucun rôle.
4. La Sagesse comme Torah
L’identification. Ben Sira la formule le premier, explicitement : la Sagesse est la Torah. Baruch la reprend. Le midrash la systématise : Dieu a regardé dans la Torah et créé le monde, comme un architecte consulte son plan (Bereshit Rabba 1,1), lecture fondée sur Pr 8,30. La Torah devient ainsi antérieure au monde, ce que le Talmud affirme (b. Pessahim 54a ; b. Nedarim 39b, où la Torah figure parmi les sept choses créées avant le monde).
La réponse aux lectures chrétiennes. Les commentateurs juifs insistent : qanani dit l’acquisition, non la création d’un être distinct, et la Sagesse est un attribut ou la Torah, non une personne. Radak et les auteurs de polémique médiévale développent ce point.
La philosophie. Saadia et Maïmonide lisent la Sagesse comme la sagesse divine, c’est-à-dire l’ordre du monde, et Maïmonide refuse toute hypostase. La kabbale opère un tout autre déplacement : Hokhma devient la deuxième sefira, point d’origine de l’émanation, et la Sagesse personnifiée reçoit une place dans une structure du divin. Les deux voies séfarades s’opposent frontalement.
La Chekhina. Dans la kabbale, la présence divine est nommée au féminin et associée à la dernière sefira, épouse et fille. La comparaison avec la Sagesse personnifiée des Proverbes est faite par les chercheurs, et elle pose la question du féminin dans les représentations du divin — dossier traité dans le sous-module Dieu et Israël comme époux.
5. Le dossier historico-critique
Les origines de la figure. Trois hypothèses : un développement interne à la sagesse israélite, qui personnifie une qualité comme la poésie hébraïque le fait souvent ; un emprunt à la figure égyptienne de Maât, ordre du monde et fille de Rê ; ou l’influence d’une déesse levantine, la Sagesse conservant les traits d’une divinité féminine intégrée sous forme d’attribut. Aucune n’est démontrée, et la première suffit à rendre compte de l’essentiel.
La datation. Pr 1-9 est généralement tenu pour la partie la plus tardive du livre, postexilique. La séquence — Proverbes, Job 28, Ben Sira, Baruch, Sagesse — montre un développement continu sur plusieurs siècles, dont l’aboutissement grec est le plus élaboré.
La femme Folie. Pr 9 met en scène deux femmes qui invitent au même endroit, avec presque les mêmes mots. Cette symétrie est un procédé littéraire majeur du livre, et elle conditionne la lecture de la figure : la Sagesse est construite en opposition, non en isolement.
6. Réception chrétienne
Élément
Lecture chrétienne
Lecture juive
Effets et état du dossier
Pr 8,22-31
La Sagesse préexistante est le Christ ; le verset est cité dans les prologues johanniques et pauliniens (Jn 1,1-3 ; Col 1,15-17 ; 1 Co 1,24)
La Torah, ou un attribut divin
Les deux traditions ont fait du même texte le support de leur doctrine centrale : préexistence de la Torah d’un côté, du Verbe de l’autre
Si 24
Appliqué à Marie dans la liturgie latine, d’où l’usage des lectures sapientielles aux fêtes mariales
La Torah installée en Israël
Trajectoires opposées à partir du même chapitre
Sainte-Sophie
La « Sagesse de Dieu » donne son nom à la grande église de Constantinople et à de nombreuses autres ; le culte de la Sophia connaît des développements considérables dans le christianisme oriental et russe
—
Le mot a produit une dévotion, ce qui ne s’est pas produit du côté juif où l’identification à la Torah a maintenu la figure dans l’ordre du texte
La mahloket
La Sagesse est-elle la Torah ?
Ben Sira l’affirme, le midrash en fait l’instrument de la création, la philosophie y voit un attribut, et la kabbale une sefira. La question posée aux sept voix : que désigne cette figure qui parle à la première personne et dit avoir précédé le monde ?
Le Beit Midrash classique
L’identification est ancienne et elle est reçue : la Sagesse est la Torah, et le midrash le dit par le verset même — Dieu a regardé dans la Torah pour créer le monde (Bereshit Rabba 1,1). C’est pourquoi la Torah est comptée parmi ce qui précède le monde. Et qanani dit l’acquisition : la lune nouvelle est la même lune, et une sagesse acquise n’est pas un second être.
Orthodoxie moderne
Maïmonide refuse toute hypostase : la sagesse de Dieu n’est pas distincte de lui, et parler d’attributs séparés conduit à la multiplicité. L’orthodoxie moderne retient que le texte est de la poésie — la personnification est un procédé, attesté ailleurs dans le corpus pour la justice ou pour la mort. Faire d’une figure poétique une personne réelle est un pas que la langue ne demande pas.
Monde haredi et litvak
La Torah précède le monde, et le monde a été créé pour elle. C’est ce que la tradition enseigne, et c’est ce qui donne à l’étude sa place : on n’étudie pas un livre parmi d’autres, on étudie ce par quoi tout tient. Les spéculations des nations sur ce chapitre ne nous concernent pas ; ce qui nous concerne, c’est que le plan du monde est entre nos mains et qu’il faut l’ouvrir.
Hassidisme
La kabbale répond autrement : Hokhma est la deuxième sefira, le point d’où jaillit tout, et la Sagesse personnifiée en est la description. Le hassidisme ajoute que la sagesse est un éclair, non une accumulation : elle vient d’un lieu qui précède la pensée. Le texte dit qu’elle jouait devant Dieu — le jeu, non le calcul, est ce qui précède le monde.
Massorti
Historiquement, la figure se développe sur plusieurs siècles, de Proverbes à Ben Sira puis au livre grec de la Sagesse, et l’identification à la Torah est une étape datable de ce développement, non son point de départ. Le judaïsme massorti observe que les deux grandes doctrines de la préexistence — celle de la Torah et celle du Verbe — sortent du même chapitre, et que leur divergence est un objet d’étude plutôt que de dispute.
Réformé et libéral
Le judaïsme réformé retient la portée éthique : la Sagesse crie dans la rue, aux carrefours, aux portes — elle s’adresse à tous et ne demande aucune appartenance. C’est une figure universaliste, et son identification à la Torah ne doit pas fermer ce que le texte ouvre. Il relève aussi que la figure est féminine, et que cela mérite d’être pris au sérieux dans une tradition qui parle de Dieu au masculin.
Monde séfarade et mizrahi
Le monde séfarade porte les deux réponses : Maïmonide refuse l’hypostase et lit un attribut ; la kabbale de Gérone puis de Safed fait de Hokhma un degré du divin. La controverse maïmonidienne du XIIIe siècle a porté précisément sur ce type de question. La tradition n’a pas tranché, et les deux doctrines ont cohabité dans les mêmes communautés, parfois dans la même bibliothèque.
Où en est la discussion
L’identification à la Torah est reçue et diversement comprise. La voix classique la fonde sur le midrash et sur le sens de qanani. L’orthodoxie moderne, avec Maïmonide, refuse l’hypostase et rappelle que la personnification est un procédé poétique. La voix haredi en tire la primauté de l’étude. Le hassidisme et la kabbale font de Hokhma un degré du divin. La voix massorti décrit un développement en plusieurs étapes. La voix réformée retient la portée universaliste et la féminité de la figure. La voix séfarade rappelle la cohabitation des deux doctrines. Justin observe que la crise arienne s’est jouée sur ce chapitre, en grec, sans recours à l’hébreu.
Hypothèses de travail — mémoire et thèse
Quatre pistes formulées de manière falsifiable.
H1. Qanani en Pr 8,22
Master
Philologie
12-18 mois
Hypothèse. Le verbe qana conserve en Pr 8,22 son sens ordinaire d’acquisition, et les emplois invoqués pour « créer » relèvent tous de formules archaïques figées.
État de la question
Les deux sens sont défendus ; l’enjeu historique du verset est considérable.
Classer les emplois et analyser leur caractère formulaire.
Ce qui la réfuterait : Des emplois non formulaires exigeant le sens de création.
H2. Amon en Pr 8,30
Master
Philologie
12-18 mois
Hypothèse. La lecture « artisan » est secondaire par rapport à « nourrisson », et l’interprétation midrashique de la Torah comme instrument de création dépend de la première.
Analyser les formes vocaliques possibles et les rendus anciens.
Ce qui la réfuterait : Une attestation assurée du sens d’artisan dans un contexte comparable.
H3. La Sagesse et Maât
Doctorat
Égyptologie / exégèse
3-4 ans
Hypothèse. Les traits de la Sagesse personnifiée — présence auprès du créateur, ordre du monde, don de vie — s’expliquent par le développement interne de la sagesse israélite et ne nécessitent pas l’hypothèse d’un emprunt à Maât.
État de la question
L’hypothèse de l’emprunt, proposée par Kayatz (1966), est discutée.
Corpus
Pr 1-9 ; textes égyptiens sur Maât ; Amenemopé ; Jb 28 ; Si 24.
Méthode
Comparer les attributs et leurs fonctions.
Ce qui la réfuterait : Des correspondances trop précises pour relever d’un développement parallèle.
H4. Athanase et l’hébreu
Master
Patristique
12-18 mois
Hypothèse. Aucun protagoniste de la crise arienne n’argumente à partir du texte hébreu de Pr 8,22, ce qui documente l’état réel de l’accès à l’hébreu dans l’Église grecque du IVe siècle.
État de la question
Le fait est admis mais rarement établi systématiquement.
Corpus
Athanase, Contre les ariens II ; Eusèbe ; Marcel d’Ancyre ; Jérôme ; Hexaples d’Origène.
Méthode
Recenser les arguments philologiques employés dans le corpus arien et anti-arien.
Ce qui la réfuterait : Un recours explicite à l’hébreu chez un auteur de la controverse.
Bibliographie sélective
Études
Fox, Michael V. Proverbs 1-9. AB 18A. New York : Doubleday, 2000.