« Malheur à vous qui désirez le jour du Seigneur ! Que sera-t-il pour vous ? Ténèbres et non lumière. » Le premier prophète écrivain retourne contre ses auditeurs une expression qu’ils employaient avec espoir. Le « jour du Seigneur » traverse ensuite tout le prophétisme, change plusieurs fois de sens, et devient, dans la liturgie juive, le jour où le monde passe en jugement chaque automne.
1. Le retournement d’Amos
Am 5,18-20. Le prophète s’adresse à ceux qui « désirent » ce jour, ce qui suppose qu’ils l’attendaient comme une intervention favorable — probablement une victoire militaire. Il inverse : ce sera comme un homme qui fuit un lion et rencontre un ours, qui rentre chez lui, appuie sa main au mur, et est mordu par un serpent. Le motif de la fuite impossible reviendra chez d’autres.
Ce que cela implique. L’expression préexiste à Amos ; il ne l’invente pas, il la retourne. Son origine est discutée : une tradition de guerre sainte, où Dieu combat pour son peuple ; une fête d’intronisation royale ; ou une formule d’oracle. La première hypothèse est la plus répandue.
Tout ce qui est haut et élevé : les cèdres, les montagnes, les tours, les navires ; les hommes jetteront leurs idoles aux taupes et se cacheront dans les fentes des rochers
So 1,14-18
Le jour proche, « jour de colère, jour de détresse et d’angoisse, jour de ténèbres et d’obscurité » — c’est le texte qui donnera le Dies irae latin
Jl 2,1-11 ; 3,3-5 ; 4,14
Les sauterelles, puis l’armée, puis la vallée de la décision ; mais aussi l’effusion de l’esprit sur toute chair, et « quiconque invoquera le nom du Seigneur sera sauvé »
Ez 30,3
Le jour vise l’Égypte : le motif est retourné vers les nations
Ab 15
« Le jour du Seigneur est proche sur toutes les nations », avec Édom en cause
Ml 3,19-23
Le jour « brûlant comme un four », mais aussi « le soleil de justice avec la guérison dans ses rayons » ; et l’annonce d’Élie avant le jour
Za 14
Le jour où le Seigneur sera roi sur toute la terre, où les nations monteront à Jérusalem pour la fête des cabanes
Le mouvement. Le motif se déplace : d’abord contre Israël, puis contre les nations, puis vers un jugement universel qui comporte une issue. Les textes tardifs ajoutent presque toujours une promesse à la menace, et c’est cette combinaison qui subsistera.
3. Le dossier historico-critique
Le vocabulaire. Les textes emploient des formules apparentées : « en ce jour-là », « les jours viennent », « jour de colère ». Le corpus est assez homogène pour qu’on parle d’un genre, avec des images récurrentes — les ténèbres, le feu, le tremblement, la fuite impossible, le sang, la trompette.
Les origines. Von Rad a défendu l’origine guerrière : le jour où Dieu combat, comme dans le cantique de Débora où les étoiles combattent. Mowinckel a proposé une fête d’intronisation. Les deux hypothèses ont été affinées et aucune n’est décisive, mais les images de théophanie militaire sont bien présentes.
Vers l’apocalyptique. Is 24-27, souvent appelé « apocalypse d’Isaïe », et Za 12-14 poussent le motif vers un bouleversement cosmique, avec la disparition de la mort (Is 25,8) et une bataille finale. Daniel prolonge. Le passage du prophétisme à l’apocalyptique est l’un des dossiers majeurs de l’histoire du judaïsme du Second Temple.
Le sens premier. Les prophètes annoncent des événements historiques — une invasion, une défaite —, et le langage cosmique en est la mise en forme. La lecture qui fait du « jour » une fin du monde est postérieure et progressive.
4. La tradition
Roch ha-Chana. La liturgie du nouvel an fait du jour un jugement : « tous les habitants du monde passent devant toi comme des agneaux ». La sonnerie du chofar est expliquée par Maïmonide comme un appel au réveil (Hilkhot Techouva 3,4), et Saadia énumère dix raisons, dont l’annonce du jugement. La liturgie des jours redoutables est la reprise liturgique du motif prophétique.
Les jours du messie et le monde à venir. La tradition distingue plusieurs temps : les jours du messie, encore dans l’histoire ; la résurrection ; et le monde à venir. Leur articulation n’est pas fixée, et les autorités divergent. Maïmonide place les jours du messie dans l’ordre naturel — « seule cesse la sujétion aux royaumes » —, tandis que d’autres attendent un bouleversement.
Les douleurs de l’enfantement. Le Talmud décrit les hevlé machiah, les affres qui précèdent : effronterie, inflation, désertion des maisons d’étude, « le visage de la génération comme le visage du chien » (m. Sota 9,15 ; b. Sanhédrin 97a). Plusieurs sages y répondent : « qu’il vienne, mais que je ne le voie pas » (b. Sanhédrin 98b).
La mise en garde. « Que soient maudits ceux qui calculent les fins » (b. Sanhédrin 97b). L’histoire des calculs — de Rachi à Abravanel, et jusqu’aux mouvements modernes — a régulièrement donné raison à cet avertissement.
5. Réception chrétienne
Élément
Lecture chrétienne
Lecture juive
Effets et état du dossier
Le jour
Devient le « jour du Seigneur » au sens du retour du Christ et du jugement dernier ; le vocabulaire prophétique passe intégralement dans le Nouveau Testament (1 Th 5,2 ; 2 P 3,10)
Jour du jugement, réactualisé chaque Roch ha-Chana
Le même motif produit d’un côté une attente eschatologique, de l’autre une liturgie annuelle. La différence de régime est frappante : l’un attend un événement, l’autre le répète
So 1,15
Le Dies irae, séquence du XIIIe siècle, est bâti sur ce verset et a structuré la messe des morts jusqu’au XXe siècle ; il a inspiré Mozart, Verdi, Berlioz
Le verset figure dans les prières de pénitence
Un verset de Sophonie est devenu l’une des pièces les plus jouées de la musique occidentale
Jl 3,1-5
Cité intégralement par Pierre à la Pentecôte (Ac 2,17-21) : l’effusion de l’esprit sur toute chair est déclarée accomplie
Promesse attendue
Même structure que pour Élie : la même attente, déclarée accomplie d’un côté, maintenue de l’autre
Les calculs
Les mouvements millénaristes ont calculé des dates depuis l’Antiquité jusqu’à aujourd’hui
Le Talmud maudit ceux qui calculent les fins
Les deux traditions ont connu des calculateurs ; une seule a formulé une malédiction contre eux
La mahloket
Le jour du Seigneur est-il une menace ou une espérance ?
Amos le retourne contre ceux qui l’espéraient ; les textes tardifs y joignent une promesse ; la liturgie en fait un jugement annuel. La question posée aux sept voix : qu’attend-on, et comment attend-on ?
Le Beit Midrash classique
Amos a dit l’essentiel : ceux qui le désirent devraient s’interroger. L’attente ne dispense de rien — elle engage. C’est pourquoi la liturgie a fait du jugement un événement annuel : chaque automne, le monde passe devant Dieu, et l’on ne renvoie pas la question à la fin des temps. Et le Talmud maudit ceux qui calculent, parce que calculer, c’est attendre au lieu d’agir.
Orthodoxie moderne
L’orthodoxie moderne tient les deux : une espérance réelle et une exigence présente. Maïmonide a donné la version la plus sobre — les jours du messie sont dans l’ordre naturel, seule cesse la sujétion aux royaumes — et il a interdit les calculs. Ce qui distingue une espérance saine d’une fièvre, c’est qu’elle ne fixe pas de date et qu’elle ne dispense pas du travail ordinaire.
Monde haredi et litvak
On attend chaque jour, et l’on dit dans les principes qu’on attend même s’il tarde. Les affres qui précèdent sont décrites dans la Mishna, et certains sages ont dit : qu’il vienne, mais que je ne le voie pas. Cette phrase dit ce qu’il faut savoir : l’attente n’est pas un enthousiasme. On étudie, on accomplit, et l’on attend.
Hassidisme
Le hassidisme enseigne que chaque génération porte la possibilité de la délivrance, et que chacun répare sa part. Le jour n’est pas seulement au bout : il commence chaque fois qu’un homme se tourne. Certains mouvements ont poussé cette idée jusqu’à l’imminence déclarée, et l’histoire récente a montré ce que cela produit. La tension est réelle à l’intérieur du monde hassidique.
Massorti
Historiquement, le motif se déplace — contre Israël, contre les nations, puis vers un jugement universel — et il passe du prophétisme à l’apocalyptique dans les derniers siècles avant l’ère commune. Le judaïsme massorti observe que le langage cosmique traduit d’abord des événements historiques, et que le lire comme une fin du monde est une opération postérieure, commune aux deux traditions.
Réformé et libéral
Le judaïsme réformé a, au XIXe siècle, remplacé l’attente d’un jour par celle d’une ère : la justice à construire plutôt qu’un jugement à subir. Il retient Joël sur l’effusion de l’esprit et Michée sur les épées changées en socs. Il relève aussi que le motif, employé comme menace, a servi à terroriser plutôt qu’à convertir, et que ce n’est pas ce qu’Amos visait : Amos demandait la justice, pas la peur.
Monde séfarade et mizrahi
La tradition séfarade a produit des calculs — Abravanel en a fait — et la mise en garde la plus ferme : Maïmonide, dans l’Épître au Yémen, écrit à une communauté secouée par un prétendant et rappelle la malédiction visant les calculateurs. Le monde séfarade a vécu l’épisode sabbataïste de plein fouet, et il en a gardé une prudence qui se lit encore dans ses liturgies : on chante l’espérance, on ne date rien.
Où en est la discussion
Le motif porte les deux registres. La voix classique retient le retournement d’Amos et le jugement annuel de la liturgie. L’orthodoxie moderne, avec Maïmonide, donne des critères : ni date, ni dispense du travail. La voix haredi rappelle que l’attente n’est pas un enthousiasme. Le hassidisme place la délivrance dans chaque génération et reconnaît une tension interne. La voix massorti décrit le déplacement du motif et le passage à l’apocalyptique. La voix réformée remplace le jour par une ère à construire et rappelle qu’Amos demandait la justice. La voix séfarade oppose les calculs à la prudence liturgique. Justin note que le Dies irae vient d’un verset de Sophonie.
Hypothèses de travail — mémoire et thèse
Quatre pistes formulées de manière falsifiable.
H1. L’origine du motif
Doctorat
Exégèse
3-4 ans
Hypothèse. Le « jour du Seigneur » dérive d’une tradition de théophanie guerrière antérieure à Amos, ce que confirme la présence des mêmes images dans les poèmes archaïques.
État de la question
La thèse de von Rad est discutée depuis Mowinckel et Weiss.
Corpus
Am 5,18-20 ; Jg 5 ; Ex 15 ; Ha 3 ; Ps 18 ; Is 2 ; So 1 ; textes de guerre assyriens.
Méthode
Comparer le vocabulaire des théophanies guerrières et celui des textes sur le jour.
Ce qui la réfuterait : Une absence de continuité lexicale avec les poèmes archaïques.
H2. L’évolution des cibles
Master
Exégèse
12-18 mois
Hypothèse. Les cibles du jour évoluent selon une chronologie repérable — Israël, puis les nations, puis un jugement universel —, corrélée à la datation des textes.
État de la question
Le mouvement est décrit qualitativement ; sa corrélation chronologique mérite un test.
Corpus
Am 5 ; Is 2 ; So 1-2 ; Ez 30 ; Ab ; Jl ; Za 12-14 ; Ml 3.
Méthode
Classer les cibles et les corréler aux datations indépendantes.
Ce qui la réfuterait : Des cibles universelles dans les textes les plus anciens.
H3. Le Dies irae et Sophonie
Master
Liturgie / musicologie
12-18 mois
Hypothèse. La séquence latine dépend directement de So 1,15 dans la Vulgate, et son vocabulaire reprend d’autres textes prophétiques identifiables.
État de la question
La dépendance au verset est admise ; l’inventaire des sources de la séquence reste utile.
Corpus
Dies irae ; So 1,14-18 Vulgate ; Jl 2 ; Ml 3 ; Mt 25 ; manuscrits franciscains du XIIIe siècle.
Méthode
Relever les reprises textuelles de la séquence.
Ce qui la réfuterait : Des sources dominantes étrangères au corpus prophétique.
H4. Le jugement annuel
Master
Liturgie
12-18 mois
Hypothèse. La conception d’un jugement annuel à Roch ha-Chana se constitue dans les sources tannaïtiques et amoraïques par réemploi du vocabulaire prophétique du jour, dont elle reprend les images.
État de la question
La liturgie est bien étudiée ; le lien avec le motif prophétique mérite une analyse lexicale.
Corpus
m. Roch ha-Chana 1,2 ; b. Roch ha-Chana 16a-18a ; Ounetané toqef ; textes sur le jour du Seigneur.
Méthode
Comparer le vocabulaire liturgique et le vocabulaire prophétique.
Ce qui la réfuterait : Un vocabulaire liturgique indépendant du corpus prophétique.
Bibliographie sélective
Études
Collins, John J. The Apocalyptic Imagination. 3e éd. Grand Rapids : Eerdmans, 2016.
Hiers, Richard H. « Day of the Lord ». Dans Anchor Bible Dictionary, vol. 2. New York : Doubleday, 1992.
von Rad, Gerhard. « The Origin of the Concept of the Day of Yahweh ». JSS 4 (1959) : 97-108.
Weiss, Meir. « The Origin of the “Day of the Lord” Reconsidered ». HUCA 37 (1966) : 29-60.
Goldberg, Sylvie Anne. La Clepsydre : essai sur la pluralité des temps dans le judaïsme. Paris : Albin Michel, 2000.