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Tanakh — Ketouvim

Eikha

Cinq poèmes sur une ville détruite, et la plainte adressée à Dieu

Cinq poèmes sur une ville détruite, quatre d’entre eux construits sur l’alphabet, et une fin qui ne console pas : « à moins que tu ne nous aies entièrement rejetés, et que tu ne sois irrité contre nous à l’extrême ». Le livre dit la faim, les mères qui mangent leurs enfants, les prêtres égorgés dans le sanctuaire. Il est lu une fois par an, assis par terre, à la lueur d’une bougie.

1. Le livre

Le nom. אֵיכָה, Eikha, « comment », premier mot du livre, cri d’étonnement douloureux qui ouvre aussi les chapitres 2 et 4. Le Talmud appelle le livre Qinot, « lamentations », d’où le grec Θρῆνοι et le latin Lamentationes.

La structure. Cinq poèmes, un par chapitre.

Une particularité. Dans les chapitres 2, 3 et 4, la lettre précède le ayin, contre l’ordre habituel. L’inversion a été expliquée par un ordre alphabétique ancien, attesté par un abécédaire de Kuntillet Ajrud, ou par une intention — dire le monde à l’envers.

Le mètre de la lamentation La poésie du livre emploie un rythme caractéristique, la qina, où le second membre du vers est plus court que le premier : la phrase retombe avant d’avoir fini, comme un souffle coupé. Budde l’a décrit en 1882, et ce mètre boiteux est devenu l’un des rares faits métriques établis de la poésie hébraïque.

Passages principaux

Les passages de Eikha qui font l’objet d’un sous-module transversal, avec les autres livres où ils reviennent. Voir l’index des passages.

2. Le texte

Qumrân. Quatre manuscrits (3QLam, 4QLam, 5QLama-b), dont 4QLam qui présente plusieurs variantes significatives et un ordre de versets différent au chapitre 1.

La Septante. Elle est très littérale, au point d’être utilisée comme témoin du texte hébreu. Elle ajoute un titre qui attribue le livre à Jérémie et situe la scène après la prise de la ville, titre absent de l’hébreu.

La place dans le canon. Dans le Tanakh, Eikha est une des cinq meguillot, parmi les Écrits. Dans les bibles chrétiennes, il suit le livre de Jérémie, à cause de l’attribution.

3. Le dossier historico-critique

L’attribution à Jérémie. Elle repose sur 2 Ch 35,25, où Jérémie compose une lamentation sur Josias, et sur le titre grec. Le livre lui-même est anonyme. Plusieurs différences de fond séparent Eikha de Jérémie : Eikha espère un secours de l’Égypte (4,17), que Jérémie dénonce, et il parle des prophètes qui n’ont pas dévoilé la faute (2,14) d’une manière qui conviendrait mal à l’auteur des oracles.

La date. Les chapitres reflètent une expérience immédiate de la destruction de 586 et de la famine du siège. La plupart des chercheurs datent le livre des années qui suivent, sur place, avant le retour.

Les parallèles. La Mésopotamie a produit un genre voisin, les lamentations sur les villes détruites : sur Ur, sur Sumer et Ur, sur Nippur, sur Uruk. On y trouve la ville personnifiée en femme, la divinité qui abandonne son sanctuaire, la description des cadavres dans les rues. Le rapprochement, établi par Kramer et Gwaltney, situe Eikha dans un genre ancien tout en marquant sa différence : ici, la destruction est imputée aux fautes du peuple, et le dieu qui abandonne est celui-là même qui frappe.

La théologie du livre. Elle n’est pas unifiée. Le chapitre 3 confesse et espère ; les chapitres 1 et 2 accusent presque ; le chapitre 5 supplie sans certitude. Le dernier verset laisse la question ouverte, et l’usage liturgique le corrige en répétant l’avant-dernier.

4. La lecture

Le 9 av. Eikha est lu le soir du 9 av, jour de jeûne qui commémore la destruction des deux Temples. La lecture se fait à voix basse, sur une mélodie propre, l’assemblée assise à terre ou sur des sièges bas, les lumières réduites. Elle est suivie des qinot, poèmes de deuil composés au fil des siècles, dont plusieurs sur les massacres des croisades et, dans de nombreux rites contemporains, sur la Shoah.

La règle massorétique. On ne termine pas sur le dernier verset, qui dit le rejet : on répète le verset précédent, « fais-nous revenir à toi, Seigneur, et nous reviendrons ». La même règle vaut pour Isaïe, les Douze et Qohelet.

Le deuil de l’année. Les trois semaines qui précèdent le 9 av comportent des lectures prophétiques de réprimande, et les sept semaines suivantes des lectures de consolation, tirées d’Isaïe. Le livre s’inscrit ainsi dans un cycle annuel de deuil et de relèvement, que le module Calendrier, fêtes, prière expose.

5. Le targum

Le targum d’Eikha explique la catastrophe en la rattachant à des fautes précises et il introduit des dialogues : la communauté d’Israël parle, l’attribut de justice répond. Il identifie les personnages historiques et développe l’épisode des mères qui mangent leurs enfants en y ajoutant la plainte des anges. Comme les autres targums des meguillot, il est tardif et paraphrastique.

6. La parshanut

Rachi commente le livre en suivant le midrash et en identifiant les allusions historiques. Ibn Ezra s’attache à la grammaire des formes rares. Le Malbim distingue les nuances des synonymes de la douleur. Les commentateurs discutent en particulier deux points : l’identité du « je » du chapitre 3 — le prophète, la ville, ou tout homme frappé — et la portée du dernier verset, qui conditionne la lecture du livre entier.

7. Midrash et halakha

Eikha Rabba. C’est l’un des plus anciens midrashim palestiniens, avec un long prologue de trente-quatre sections. Il contient les récits les plus connus sur la destruction : Qamtsa et Bar Qamtsa, dont l’affront provoque la guerre (parallèle en b. Guittin 55b-56a), la maîtresse de maison ruinée qui ramasse des grains d’orge, les enfants captifs chargés sur les navires. Le midrash met aussi en scène les patriarches, Moïse et enfin Rachel, dont la plainte obtient de Dieu la promesse du retour.

La cause de la destruction. La littérature rabbinique donne deux réponses complémentaires. Le premier Temple a été détruit pour trois fautes — idolâtrie, mœurs, effusion de sang ; le second, alors qu’on y étudiait la Torah et pratiquait les commandements, pour la haine gratuite, sinat hinam (b. Yoma 9b). La seconde explication est devenue le lieu commun de la prédication du 9 av.

Les lois du jeûne. Le 9 av comporte cinq privations, comme Yom Kippour, et des règles propres de deuil : on ne se salue pas, on n’étudie pas la Torah sauf les passages tristes, dont Job, Eikha et les passages de réprimande (b. Taanit 30a). L’étude joyeuse est interdite parce qu’elle « réjouit le cœur ».

Les autres jeûnes. Za 8,19 nomme quatre jeûnes liés au siège et à la destruction, et annonce qu’ils deviendront des jours de joie. La halakha en tire le régime des quatre jeûnes du calendrier (voir Trei Asar).

8. Réception chrétienne

Une réception liturgique et musicale. L’Église latine a fait des Lamentations la lecture des offices des ténèbres, les trois derniers jours de la Semaine sainte : les versets hébreux servant d’en-têtes — Aleph, Beth, Ghimel — y sont chantés, et le refrain « Jérusalem, Jérusalem, convertis-toi au Seigneur ton Dieu » les conclut. Les compositions de Tallis, de Palestrina, de Lassus, de Couperin et de Charpentier en ont fait l’un des textes les plus mis en musique de la Bible.

La lecture typologique. La ville détruite devient figure du Christ souffrant, et le « je » du chapitre 3 sa voix. Cette lecture, qui explique l’usage liturgique, déplace la souffrance d’Israël vers la passion et, dans certains commentaires, retourne le texte contre les juifs : la ville pleurerait sa propre faute d’avoir rejeté le Messie. Cet usage polémique est attesté depuis les Pères et prolongé dans la prédication médiévale.

La critique. Le livre ne parle que d’une destruction, celle de 586, et il impute la catastrophe aux fautes qu’avaient dénoncées les prophètes contemporains. Sa reprise comme pièce de la Semaine sainte a produit une association durable entre les Lamentations et la mort du Christ, au prix de l’effacement de leur objet. Le dossier appartient au module Rencontres et polémiques.

La mahloket

Peut-on accuser Dieu ?

Le livre dit : « il m’a conduit et fait marcher dans les ténèbres et non dans la lumière » (3,2) ; « il est devenu pour moi un ours aux aguets » (3,10). Il confesse aussi la faute du peuple. La tradition juive a produit une longue lignée de plaideurs contre Dieu, du midrash au hassidisme. La question posée aux sept voix : la plainte adressée à Dieu est-elle une faute, une prière, ou un droit ?

Le Beit Midrash classique

Le livre lui-même accuse et confesse dans le même souffle, et il est Écriture. Abraham plaide pour Sodome, Moïse pour Israël, Habaquq demande des comptes, Job accuse et Dieu l’approuve (Jb 42,7). Le midrash d’Eikha Rabba fait plaider les patriarches et Rachel devant Dieu, et Rachel l’emporte. La plainte n’est pas une révolte : elle suppose l’alliance, car on ne réclame qu’à celui qui doit.

Orthodoxie moderne

La théologie du 9 av tient les deux : la confession de la faute et la demande de justice. L’orthodoxie moderne insiste sur ce que la tradition appelle la din Torah adressée au Ciel — un procès dans les formes, attesté chez plusieurs maîtres. Ce n’est pas une licence : on plaide selon la Loi, et l’on accepte le verdict. Après la Shoah, cette forme a repris une place centrale dans la réflexion religieuse.

Monde haredi et litvak

Le 9 av, on ne demande pas de comptes : on pleure et on confesse. Le Talmud enseigne que le second Temple a été détruit par la haine gratuite, ce qui laisse peu de place à l’accusation. Les qinot disent la douleur et rappellent les fautes. La plainte a sa place dans la prière personnelle, avec mesure ; elle ne devient pas une théologie.

Hassidisme

Le hassidisme a fait de la plainte une prière. Lévi Yitshaq de Berditchev est resté célèbre pour ses interpellations : il convoque le Maître du monde et plaide pour Israël, en lui reprochant la durée de l’exil. La tradition raconte aussi des procès tenus contre le Ciel. Cette audace est possible parce que la proximité est totale : on ne parle ainsi qu’à un père, et l’accusation elle-même est un acte d’attachement.

Massorti

Le livre est un document de deuil collectif, et la critique observe qu’il ne résout rien : le dernier verset laisse ouverte la possibilité du rejet, et l’usage liturgique le corrige en répétant l’avant-dernier. Ce refus de conclure est précieux. Le judaïsme massorti y voit un modèle pour la réflexion après la Shoah : on peut tenir ensemble la fidélité et la question, sans théodicée.

Réformé et libéral

Après 1945, toute théologie qui expliquerait la catastrophe par la faute est devenue impossible, et le judaïsme libéral le dit nettement. Eikha reste lisible parce qu’il donne la parole à la douleur avant toute explication. Le mouvement a ajouté aux qinot des textes sur la Shoah, et il lit le 9 av comme le jour où l’on refuse de se taire.

Monde séfarade et mizrahi

La tradition séfarade a produit une immense poésie de deuil, des qinot de Juda Halévi aux complaintes sur l’expulsion d’Espagne. Ces textes plaident, décrivent et réclament, dans une langue formée par la poésie andalouse. La plainte y est un genre littéraire réglé, ce qui la rend supportable : la douleur prend une forme, et la forme permet de la dire sans se perdre.

Où en est la discussion

Toutes les voix admettent la plainte, et aucune n’en fait une révolte. La voix classique l’inscrit dans une lignée qui va d’Abraham à Job, et rappelle que Dieu approuve celui qui proteste. L’orthodoxie moderne évoque le procès dans les formes. La voix haredi réserve la plainte à la prière personnelle. Le hassidisme en fait un acte d’attachement. La voix massorti souligne le refus de conclure du livre, et la voix réformée le refus d’expliquer après la Shoah. La voix séfarade rappelle que la plainte est un genre réglé, ce que l’acrostiche du livre indique déjà. Justin observe que sa propre tradition a perdu les prières de plainte.

Hypothèses de travail — mémoire et thèse

Quatre pistes formulées de manière falsifiable.

H1. L’ordre -ayin

  • Master
  • Épigraphie / poétique
  • 12-18 mois

Hypothèse. L’inversion des lettres dans Eikha 2-4 reflète un ordre alphabétique ancien attesté par les abécédaires épigraphiques, et non un procédé littéraire.

État de la question
Les deux explications coexistent depuis la découverte des abécédaires de Kuntillet Ajrud et d’Izbet Sartah.
Corpus
Lm 1-4 ; abécédaires de Kuntillet Ajrud et d’Izbet Sartah ; Ps 9-10 ; 34 ; 37 ; 4QLam.
Méthode
Comparer l’ordre attesté dans les abécédaires et dans les acrostiches bibliques.

Ce qui la réfuterait : Un ordre uniforme dans les abécédaires contredisant l’inversion.

H2. Eikha et les lamentations sumériennes

  • Doctorat
  • Assyriologie / exégèse
  • 4-5 ans

Hypothèse. Les motifs partagés entre Eikha et les lamentations mésopotamiennes sur les villes relèvent d’un genre commun transmis par des scribes, et la différence décisive — l’imputation de la destruction aux fautes du peuple — est propre au corpus biblique.

État de la question
Le rapprochement est admis depuis Kramer et Gwaltney ; la question de la transmission reste ouverte.
Corpus
Lamentation sur Ur, sur Sumer et Ur, sur Nippur ; balag et eršemma ; Lm 1-5 ; Jr 9.
Méthode
Comparer les motifs, leur ordre et leur fonction.

Ce qui la réfuterait : Une imputation comparable aux fautes du peuple dans les textes mésopotamiens.

H3. Les qinot des croisades

  • Master
  • Liturgie / histoire
  • 12-18 mois

Hypothèse. L’insertion de poèmes sur les massacres rhénans de 1096 dans la liturgie du 9 av a servi de modèle à l’insertion de textes sur la Shoah au XXe siècle, et les rituels contemporains reprennent les mêmes formes.

État de la question
Les deux corpus sont édités ; leur comparaison formelle n’a pas été conduite.
Corpus
Qinot ashkénazes médiévales ; chroniques hébraïques des croisades ; rituels du 9 av du XXe siècle.
Méthode
Comparer les structures strophiques, les refrains et les stratégies d’évocation.

Ce qui la réfuterait : Des formes contemporaines empruntées à d’autres modèles.

H4. Les Lamentations aux ténèbres

  • Master
  • Histoire de la liturgie
  • 12-18 mois

Hypothèse. L’usage latin de chanter les Lamentations avec leurs lettres hébraïques pendant la Semaine sainte est attesté avant le XIe siècle et provient d’un contact avec la pratique juive de la lecture du 9 av.

État de la question
L’usage liturgique est documenté ; son origine est discutée et le contact n’est pas démontré.
Corpus
Antiphonaires et lectionnaires latins ; témoignages sur la lecture juive du 9 av ; commentaires patristiques.
Méthode
Dater les premières attestations de l’usage et rechercher les indices de contact.

Ce qui la réfuterait : Une genèse entièrement interne à la liturgie latine.

Bibliographie sélective

Commentaires

  • Berlin, Adele. Lamentations. OTL. Louisville : Westminster John Knox, 2002.
  • Hillers, Delbert R. Lamentations. AB 7A. 2e éd. New York : Doubleday, 1992.
  • Renkema, Johan. Lamentations. HCOT. Louvain : Peeters, 1998.

Études

  • Brady, Christian M. M. The Rabbinic Targum of Lamentations. Leyde : Brill, 2003.
  • Dobbs-Allsopp, F. W. Weep, O Daughter of Zion. BibOr 44. Rome : Institut biblique pontifical, 1993.
  • Kramer, Samuel Noah. Lamentation over the Destruction of Ur. Chicago : University of Chicago Press, 1940.
  • Mintz, Alan. Hurban: Responses to Catastrophe in Hebrew Literature. New York : Columbia University Press, 1984.

Voir aussi