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Tanakh — Ketouvim

Iyov

Le juste souffrant, la langue la plus difficile du corpus, et une réponse qui n’en est pas une

Un homme juste perd ses enfants, ses biens et sa santé à la suite d’un pari céleste dont il ne saura jamais rien. Trois amis lui expliquent qu’il a dû fauter. Il refuse, accuse Dieu et demande un procès. Dieu répond en parlant de l’autruche, de l’hippopotame et des constellations, sans dire un mot de la souffrance de Job. Le livre a la langue la plus difficile de la Bible hébraïque et il laisse la question ouverte : est-ce une réponse ?

1. Le livre

Le nom. אִיּוֹב, Iyov. Le nom est attesté hors d’Israël, dans les textes d’exécration égyptiens et à Mari, sous des formes apparentées. Job n’est pas israélite : il vit « au pays d’Outs », et ses amis viennent de Téman, de Shouah et de Naama. Aucun personnage du livre n’appartient au peuple de l’alliance.

La structure. Quarante-deux chapitres, dont l’architecture est nette.

Une langue à part L’hébreu de Job est le plus difficile du corpus biblique : vocabulaire rare, hapax nombreux, aramaïsmes, constructions poétiques denses. Les anciens traducteurs peinent visiblement ; la Septante est près d’un sixième plus courte que l’hébreu, ce qui s’explique en partie par des omissions face aux passages obscurs. Cette difficulté a nourri l’hypothèse d’un original étranger — araméen, voire édomite — que la plupart des chercheurs écartent aujourd’hui : la langue est un hébreu littéraire volontairement archaïsant et savant.

Passages principaux

Les passages de Iyov qui font l’objet d’un sous-module transversal, avec les autres livres où ils reviennent. Voir l’index des passages.

PassageDans ce livreRevient aussi dans
La créationJb 38-39Bereshit, Tehilim, Mishlei, Yeshayahou, Yirmeyahou
L’épreuve de Job (à venir)Jb 1-2 ; 38-42Yehezqel
La Sagesse personnifiéeJb 28Mishlei

2. Le texte

Un targum ancien. Qumrân a livré 11QtgJob, targum araméen d’une grande partie du livre, et un fragment en 4QtgJob. C’est, avec le targum du Lévitique, l’un des seuls targums de l’époque du Second Temple. Il ne présente aucun lien avec le targum rabbinique de Job, et il traduit de manière assez littérale, en abrégeant parfois les passages difficiles. Le Talmud rapporte par ailleurs que Rabban Gamliel fit emmurer un targum de Job (b. Chabbat 115a) : la réserve envers les traductions écrites visait ce livre en particulier (voir Les targoums).

Un texte grec court. La Septante de Job omet environ quatre cents lignes de l’hébreu. Origène a complété le grec à partir de Théodotion, en marquant les ajouts par des astérisques ; ses marques ont ensuite disparu dans la transmission. Le grec ajoute aussi une conclusion, qui rattache Job à Édom et en fait un descendant d’Ésaü.

Un cas fameux. En Jb 13,15, le texte écrit (ketiv) porte « il me tuera, je n’espère pas », et la lecture reçue (qeré) « je l’espérerai ». Le verset est devenu, dans la tradition chrétienne, l’emblème de la confiance absolue, sur la base du seul qeré.

3. Le dossier historico-critique

La composition. Le contraste entre la prose et la poésie est le point de départ de toute analyse. Le Job du prologue est patient ; celui des dialogues accuse. Trois positions coexistent : un conte ancien réutilisé comme cadre par un poète ; une œuvre unifiée jouant volontairement des deux registres ; ou une croissance en plusieurs étapes, dont les discours d’Élihou et le poème du chapitre 28 seraient des ajouts. La dernière est majoritaire pour Élihou : sa langue, plus tardive et plus aramaïsante, et le fait que Dieu ne le mentionne pas dans l’épilogue.

La date. Aucune indication historique. Les critères de langue orientent vers l’époque perse, entre le VIe et le IVe siècle, avec la possibilité d’un noyau plus ancien.

Les parallèles. La littérature mésopotamienne connaît le genre du « juste souffrant » :

Job partage le problème et la forme dialoguée ; il s’en écarte sur un point décisif : son héros ne finit pas par avouer une faute inconnue.

Le Satan. Dans le prologue, ha-satan est un nom commun précédé de l’article : « l’accusateur », membre de la cour céleste, chargé d’une fonction. Il n’est ni rebelle ni adversaire de Dieu, et il disparaît après le chapitre 2. Le même emploi se retrouve en Za 3,1-2 ; en 1 Ch 21,1, en revanche, le mot est employé sans article, ce qui marque une évolution vers un nom propre.

4. La lecture

Job n’a pas de lecture publique annuelle. Sa place dans la vie juive est celle du deuil.

5. La parshanut

Saadia Gaon traduit et commente Job en arabe, sous le titre « le livre de la mise à l’épreuve ». Il tient que Job a souffert sans faute, comme épreuve destinée à recevoir une récompense plus grande.

Rachi commente le livre verset par verset et reconnaît à plusieurs endroits ne pas savoir.

Maïmonide consacre au livre deux chapitres du Guide (III, 22-23). Il y voit une parabole sur la providence : chacun des personnages représente une doctrine — Éliphaz celle de la Torah, Bildad celle de la rétribution différée, Tsofar celle de la volonté pure, Élihou une position supérieure. Job commence en homme vertueux sans connaissance, et sa transformation vient de ce qu’il comprend que la providence n’est pas ce qu’il croyait.

Ralbag lit le livre comme un traité philosophique et discute chaque thèse. Ramban écrit un commentaire où il introduit la doctrine de la transmigration des âmes pour rendre compte de la souffrance apparemment imméritée. Sforno et Malbim complètent la série.

6. Midrash et halakha

Job a-t-il existé ? Le Talmud rapporte l’avis de R. Chimon ben Laqich : « Job n’a pas existé et n’a pas été créé ; ce n’est qu’une parabole » (b. Baba Batra 15a). L’avis est rapporté au milieu d’une discussion qui, ailleurs, situe Job à l’époque des patriarches, de Moïse, des juges, de la reine de Saba ou du retour d’exil — six datations incompatibles, que le Talmud juxtapose. La même page attribue le livre à Moïse.

Job parmi les nations. Une tradition fait de Job l’un des conseillers de Pharaon, avec Jéthro et Balaam : Balaam conseille de tuer les enfants, Jéthro s’enfuit, Job se tait — et il est puni pour son silence (b. Sota 11a). Une autre le compte parmi les prophètes des nations (b. Baba Batra 15b).

Servir sans récompense. Le débat le plus célèbre porte sur la qualité du service de Job. Comparant Job et Abraham, les sages discutent si Job servait Dieu par amour ou par crainte, à partir de la description initiale, « craignant Dieu » (b. Sota 31a ; m. Sota 5,5, où R. Yehochoua ben Hyrcanos expose l’avis opposé). L’enjeu dépasse le personnage : il s’agit de savoir si l’on peut servir sans attendre.

La consolation. Les règles de la visite aux endeuillés s’appuient sur le comportement des amis : ils s’assirent sept jours à terre sans rien dire, « car ils voyaient que la douleur était très grande » (Jb 2,13). La halakha en tire que le visiteur ne parle pas le premier (b. Moed Qatan 28b).

Dieu blâme les amis. L’épilogue est un texte de droit religieux : ceux qui ont défendu la rétribution « n’ont pas parlé de moi avec droiture, comme mon serviteur Job » (42,7). La tradition en tire que la théodicée facile est une faute, et que Job, qui a protesté, a mieux parlé que ceux qui justifiaient Dieu.

7. Réception chrétienne et sa critique

ÉlémentLecture chrétienneLecture juiveEffets et état du dossier
Le personnage« La patience de Job » (Jc 5,11) : modèle de l’endurance, développé par les Morales sur Job de Grégoire le Grand, qui en font une figure du Christ souffrantJob proteste, accuse et demande un procès ; c’est justement cette parole que Dieu approuve en 42,7La formule de Jacques repose sur le prologue seul. La tradition juive lit les dialogues, où Job n’est pas patient. Le contraste porte sur la sélection des passages
Jb 19,25-27« Je sais que mon rédempteur est vivant » : lu comme profession de foi en la résurrection, popularisé par la Vulgate et par le Messie de HaendelLe goel est le parent qui rachète et venge ; Job demande un défenseur dans son procès, et le texte hébreu est très obscurLe dossier est philologique : la traduction latine a orienté la lecture. Les commentateurs juifs médiévaux discutent le sens sans y voir la résurrection
Le SatanIdentifié au diable de la démonologie chrétienneFonction d’accusateur dans la cour céleste, sans autonomie ; l’article l’indiqueLa lecture chrétienne est postérieure au texte et elle a rétroagi sur la lecture populaire du prologue

Job a en revanche été, pour les deux traditions, le livre de la protestation. Après la Shoah, il est devenu un texte de référence pour la théologie juive contemporaine, matière du module Penser après la Shoah, à venir.

La mahloket

Job a-t-il reçu une réponse ?

Dieu parle enfin, et il parle de l’univers : les Pléiades, la pluie sur le désert où nul homme n’habite, l’onagre, l’autruche, Béhémoth et Léviathan. Pas un mot sur les enfants morts. Job se tait et dit s’être repenti « sur la poussière et la cendre ». La question posée aux sept voix : est-ce une réponse, un refus de répondre, ou autre chose ?

Le Beit Midrash classique

La réponse n’est pas dans les mots, elle est dans le fait que Dieu parle. Job avait demandé un procès ; il obtient une rencontre. Le Talmud discute d’ailleurs si Job servait par amour ou par crainte (b. Sota 31a), et l’épilogue tranche autrement : Dieu blâme les amis, qui avaient bien parlé de lui, et approuve Job, qui avait mal parlé. La protestation adressée à Dieu vaut mieux que la justification qui le défend contre l’évidence.

Orthodoxie moderne

Maïmonide donne la lecture la plus exigeante : le livre est une parabole, et sa leçon est que la providence ne consiste pas dans ce que Job croyait. La transformation de Job n’est pas une consolation mais une correction de sa connaissance : il avait « entendu par ouï-dire », il « voit » désormais (42,5). L’orthodoxie moderne lit là une invitation à ne pas expliquer la souffrance d’autrui, ce que la halakha du deuil impose aussi : on ne parle pas le premier.

Monde haredi et litvak

Le livre enseigne les limites de l’intelligence humaine. Les discours de Dieu disent qu’il y a un ordre dans le monde et que nous n’y avons pas accès. Le juste souffre, le méchant prospère, et la réponse est réservée au monde à venir, dont Job ne parle pas parce qu’il est un livre ancien, antérieur au don de la Torah selon plusieurs avis. On étudie Job dans le deuil, non pour comprendre, mais pour tenir.

Hassidisme

Le hassidisme lit la fin comme un renversement : « mon oreille avait entendu parler de toi, maintenant mon œil t’a vu » (42,5). Ce qui a changé n’est pas l’explication mais la relation. Le Satan lui-même, dans cette lecture, accomplit une fonction voulue : il éprouve pour révéler la profondeur d’un attachement qui ne dépend d’aucun bienfait. La réponse est la présence, et elle ne se transmet pas par des mots.

Massorti

La critique observe que le livre refuse deux solutions faciles : la rétribution des amis et la résurrection, absente du texte. Elle observe aussi que les discours divins parlent d’un monde où l’homme n’est pas le centre — la pluie tombe sur le désert vide. C’est une réponse, mais décentrée : elle déplace la question au lieu de la résoudre. Le livre a été gardé dans le canon sans être harmonisé, et c’est l’un des cas les plus remarquables de tolérance de la dissonance.

Réformé et libéral

Après la Shoah, la question a changé de statut. Les réponses par la faute sont devenues obscènes, et l’épilogue — la restitution du double — a paru pour beaucoup la partie la moins recevable du livre : on ne remplace pas des enfants. Le mouvement réformé lit Job comme le refus, inscrit dans la Bible, de toute théodicée. Ce qui est approuvé, c’est la parole de l’homme frappé, non celle des consolateurs.

Monde séfarade et mizrahi

Saadia lit le livre comme le traité de l’épreuve : Dieu éprouve celui qu’il aime, et la récompense excède la perte. Ramban va plus loin et introduit la transmigration des âmes, seule manière, selon lui, de rendre compte d’une souffrance imméritée dans une seule vie. Deux réponses séfarades, l’une rationnelle, l’autre mystique, et toutes deux refusent de dire que Job avait fauté.

Où en est la discussion

Personne ne tient les discours divins pour une explication de la souffrance. La voix classique souligne que Dieu approuve Job contre ses consolateurs. L’orthodoxie moderne, avec Maïmonide, y voit une correction de la connaissance de la providence. La voix haredi accepte la limite de l’intelligence et lit Job dans le deuil. Le hassidisme fait de la présence la réponse. La voix massorti décrit une réponse décentrée et salue le maintien d’un texte dissonant. La voix réformée lit le livre comme le refus biblique de toute théodicée, et conteste l’épilogue. La voix séfarade, avec Saadia et Ramban, propose l’épreuve ou la transmigration, en refusant d’accuser Job. Justin reconnaît que sa tradition s’est souvent rangée du côté des amis.

Hypothèses de travail — mémoire et thèse

Cinq pistes formulées de manière falsifiable. Job réunit la langue la plus difficile du corpus, un targum d’époque du Second Temple et une histoire de la réception qui touche à la théodicée.

H1. 11QtgJob et le targum emmuré

  • Doctorat
  • Qumrân / littérature rabbinique
  • 3-4 ans

Hypothèse. Le targum de Job trouvé à Qumrân appartient au même type de traduction que celui que Rabban Gamliel fit emmurer, et la réserve rabbinique visait le support écrit et non le contenu de la traduction.

État de la question
Le rapprochement est proposé depuis la publication de 11QtgJob ; la démonstration reste à conduire.
Corpus
11QtgJob ; 4QtgJob ; t. Chabbat 13,2 ; b. Chabbat 115a ; targum rabbinique de Job.
Méthode
Comparer la technique de traduction du targum de Qumrân et les termes de la réserve rabbinique.

Ce qui la réfuterait : Des traits doctrinaux dans 11QtgJob susceptibles d’expliquer une réserve de contenu.

H2. Les omissions de la Septante

  • Doctorat
  • Septante
  • 4-5 ans

Hypothèse. Les quelque quatre cents lignes absentes du Job grec se concentrent dans les passages les plus difficiles de l’hébreu, ce qui indique un traducteur qui abrège devant l’obscurité plutôt qu’une Vorlage plus courte.

État de la question
Les deux explications sont défendues ; la mesure systématique de la corrélation manque.
Corpus
Job grec (éd. de Göttingen, Ziegler) ; texte massorétique ; matériel hexaplaire ; 11QtgJob.
Méthode
Coder la difficulté de chaque verset hébreu et tester la corrélation avec les omissions.

Ce qui la réfuterait : Des omissions réparties indépendamment de la difficulté du texte.

H3. Élihou comme addition

  • Master
  • Exégèse
  • 12-18 mois

Hypothèse. Les discours d’Élihou (Jb 32-37) se distinguent du reste du livre par des critères linguistiques convergents — aramaïsmes, vocabulaire, formules d’introduction — qui confirment leur caractère secondaire.

État de la question
L’hypothèse est majoritaire mais contestée par les partisans de l’unité littéraire.
Corpus
Jb 32-37 ; le reste du livre ; corpus poétique postexilique.
Méthode
Analyse statistique du vocabulaire et des traits syntaxiques.

Ce qui la réfuterait : Une distribution des traits comparable dans les discours des trois amis.

H4. Jb 19,25 et la Vulgate

  • Master
  • Histoire de l’exégèse
  • 12-18 mois

Hypothèse. La lecture de Jb 19,25-27 comme profession de foi en la résurrection dépend des choix de traduction de Jérôme, et les commentateurs juifs médiévaux ne discutent jamais cette lecture comme une possibilité du texte hébreu.

État de la question
Le dossier philologique est connu ; la réception comparée mérite une synthèse française.
Corpus
Jb 19,25-27 en hébreu, Septante, Vulgate, Peshitta ; Rachi, Ibn Ezra, Ralbag ; Grégoire le Grand.
Méthode
Comparer les traductions et relever les arguments des commentateurs.

Ce qui la réfuterait : Une discussion juive médiévale de la lecture résurrectionnelle.

H5. Job dans le deuil

  • Master
  • Liturgie / halakha
  • 12-18 mois

Hypothèse. L’autorisation faite à l’endeuillé de lire Job (b. Moed Qatan 21a) s’est traduite par un usage effectif de lecture dans la maison de deuil, dont les livres de coutumes conservent la trace de manière inégale selon les rites.

État de la question
La règle talmudique est claire ; l’usage effectif est diversement documenté.
Corpus
b. Moed Qatan 21a ; Massekhet Semahot ; livres de coutumes ashkénazes, séfarades et orientaux ; recueils de prières de deuil.
Méthode
Recenser les attestations de la lecture effective par rite.

Ce qui la réfuterait : Une absence générale d’attestation hors du texte talmudique.

Bibliographie sélective

Commentaires

  • Clines, David J. A. Job. 3 vol. WBC 17-18B. Dallas : Word, 1989-2011.
  • Gordis, Robert. The Book of Job. New York : Jewish Theological Seminary, 1978.
  • Lévêque, Jean. Job et son Dieu. 2 vol. EBib. Paris : Gabalda, 1970.

Études

  • Greenstein, Edward L. Job: A New Translation. New Haven : Yale University Press, 2019.
  • Lambert, Wilfred G. Babylonian Wisdom Literature. Oxford : Clarendon, 1960.
  • Newsom, Carol A. The Book of Job: A Contest of Moral Imaginations. New York : Oxford University Press, 2003.
  • Ploeg, Johannes P. M. van der, et Adam S. van der Woude. Le targum de Job de la grotte XI de Qumrân. Leyde : Brill, 1971.

Voir aussi