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Tanakh — Ketouvim

Rut

Une Moabite dans la généalogie de David

Quatre chapitres, une famine, deux veuves, un champ d’orge et un mariage. Le livre se termine sur une généalogie qui fait d’une Moabite l’arrière-grand-mère de David, alors que la Torah interdit au Moabite d’entrer dans l’assemblée. Cette tension a fait de Rut, selon les lecteurs, un manifeste contre les mesures d’Esdras, un traité sur la conversion, ou simplement une belle histoire.

1. Le livre

Le nom. רוּת, Rout. L’étymologie est discutée : on l’a rapprochée de reout, l’amitié, ce que le midrash exploite.

La place. Dans les éditions imprimées, Rut est la deuxième des cinq meguillot, entre le Cantique et les Lamentations, selon l’ordre des fêtes. Dans l’ordre talmudique de b. Baba Batra 14b, il ouvre les Ketouvim, avant les Psaumes : le Talmud explique que le livre se termine par la naissance de David, dont les Psaumes recueillent les chants. Les bibles chrétiennes le placent après les Juges, d’après son premier verset — « au temps où les juges jugeaient ».

La structure. Quatre chapitres qui suivent un mouvement du vide au plein : l’exil et les morts en Moab, le retour à Bethléem au début de la moisson, la rencontre au champ, la nuit de l’aire, le rachat à la porte de la ville, la naissance d’Oved.

L’auteur selon la tradition. b. Baba Batra 14b-15a attribue le livre à Samuel.

Deux institutions juridiques Le récit repose sur deux règles que le lecteur doit connaître. Le glanage (Lv 19,9-10 ; Dt 24,19-21) : le propriétaire laisse aux pauvres, à l’orphelin, à la veuve et à l’étranger les épis tombés, les coins du champ et la gerbe oubliée. Rut vit de ce droit, non d’une aumône. Le rachat (gueoula, Lv 25,25) et le lévirat (Dt 25,5-10) : le parent le plus proche rachète la terre du défunt et, selon le livre, épouse la veuve pour « relever le nom du mort ». Le livre combine les deux institutions d’une manière qui ne correspond exactement à aucun texte de la Torah, ce que les commentateurs ont dû expliquer.

Passages principaux

Les passages de Rut qui font l’objet d’un sous-module transversal, avec les autres livres où ils reviennent. Voir l’index des passages.

PassageDans ce livreRevient aussi dans
Les généalogiesRt 4,18-22Bereshit, Chemot, Bamidbar, Divrei ha-Yamim, Ezra-Nehemya

2. Le texte

Qumrân. Quatre manuscrits fragmentaires ont été trouvés (2QRutha-b, 4QRutha-b), globalement conformes au texte massorétique.

La langue. Le livre mêle des tournures anciennes et des formes tardives, dont des aramaïsmes. Les partisans d’une datation ancienne invoquent la simplicité du récit et les formules archaïsantes ; ceux d’une datation postexilique invoquent la langue et la nécessité d’expliquer au lecteur un usage ancien, celui de la sandale (4,7), signe que la coutume n’est plus comprise.

Un cas. En 3,15, le texte écrit porte « il entra dans la ville » et la lecture reçue « elle entra ». Le qeré-ketiv a nourri des lectures divergentes sur qui rentre au matin.

3. Le dossier historico-critique

La date et la visée. Trois lectures s’affrontent.

Le livre ne cite ni Esdras ni Néhémie et ne polémique jamais ouvertement, ce qui laisse la question ouverte.

La condition des femmes. Le récit est conduit par deux veuves sans appui masculin. Noémi organise, Rut exécute et prend l’initiative de la nuit de l’aire. Les hommes réagissent. Cette construction a fait du livre un objet privilégié des lectures féministes, juives et chrétiennes.

La Moabite. Moab est, dans la Torah, le peuple né de l’inceste de Loth (Gn 19,30-38), celui qui refuse le pain et l’eau à Israël et loue Balaam (Dt 23,4-5). Le livre choisit ce peuple précisément, et il répète six fois l’épithète « la Moabite » : l’insistance est délibérée.

4. La lecture

Chavouot. Rut est lue à la fête du don de la Torah, dans l’usage ashkénaze principalement. Les raisons données sont multiples et se complètent :

La lecture se fait avec ou sans bénédiction selon les rites, comme pour les autres meguillot.

5. Le targum

Le targum de Rut est une réécriture halakhique. Il transforme le dialogue de 1,16-17 en catéchèse de conversion : Noémi expose à Rut les interdits du chabbat, les limites de la marche le jour du chabbat, l’interdiction de l’idolâtrie et les quatre peines capitales du tribunal, et Rut accepte chaque point. La formule « ton peuple sera mon peuple » devient ainsi une acceptation formelle des commandements, conforme à la procédure rabbinique de la conversion (b. Yevamot 47a-b). Le targum ajoute aussi des développements sur la piété de Booz.

6. La parshanut

Rachi commente le livre en suivant le midrash et explique les institutions juridiques. Ibn Ezra s’attache à la langue et aux realia. Le Malbim développe la psychologie des personnages.

La question du droit. Les commentateurs doivent expliquer trois difficultés :

Les réponses passent par la distinction entre le lévirat proprement dit et une coutume de rachat élargie, et par la règle talmudique sur les Moabites.

7. Midrash et halakha

« Un Moabite, non une Moabite. » La règle décisive est énoncée dans la Mishna (m. Yevamot 8,3) et développée dans le Talmud (b. Yevamot 76b-77a) : l’interdit de Dt 23,4 vise les hommes de Moab et d’Ammon, non les femmes, parce que le motif donné — n’avoir pas offert le pain et l’eau — concerne ceux dont c’était l’usage de sortir à la rencontre des voyageurs. Le Talmud raconte que la légitimité de David fut contestée sur ce point par Doëg, et que la règle fut rappelée au moment où elle était nécessaire. Le récit met en scène ce que le livre suppose.

La conversion. Le dialogue de Rut et de Noémi est devenu la source narrative de la procédure : on décourage d’abord le candidat, on l’informe de quelques commandements légers et graves, et on l’accepte s’il persiste (b. Yevamot 47a-b). Le refus répété de Noémi — trois fois elle renvoie ses belles-filles — fonde la règle des trois refus.

Le midrash. Rut Rabba développe la piété de Rut, la générosité de Booz et la grandeur de Noémi. Un enseignement célèbre en tire la définition de la hessed : le livre entier n’a été écrit que pour enseigner la récompense de la bonté (Rut Rabba 2,14), et le livre ne contient aucune loi de pureté ni d’impureté.

Le glanage. Le récit sert de cas d’école pour les lois des dons aux pauvres, traitées dans le traité Péa, premier des traités de l’ordre des semences.

8. Réception chrétienne

Section brève. Rut figure dans la généalogie de Jésus selon Matthieu (1,5), parmi les quatre femmes nommées avant Marie ; la lecture chrétienne y voit l’annonce de l’entrée des nations. Ambroise et Augustin commentent en ce sens. Le livre n’a pas été un lieu de dispute : les deux traditions y lisent l’intégration d’une étrangère, et la divergence porte seulement sur la conclusion qu’on en tire — l’ouverture aux nations d’un côté, la possibilité de la conversion de l’autre. Le module des passages traite les généalogies, et le site chrétien consacre un module à la généalogie du Christ.

La mahloket

Rut est-elle un manifeste ?

Le livre fait d’une Moabite l’aïeule de David, au moment où, selon la datation la plus reçue, Esdras dissout les mariages avec des femmes étrangères. Certains y lisent une protestation, d’autres un simple récit, d’autres encore un traité sur la conversion. La question posée aux sept voix : que veut ce livre ?

Le Beit Midrash classique

La tradition ne lit pas Rut contre Esdras : elle lit les deux ensemble. La règle « un Moabite, non une Moabite » (m. Yevamot 8,3) montre qu’il n’y a jamais eu de contradiction : Rut pouvait entrer, les hommes de Moab non. Ce que le livre enseigne, dit le midrash, c’est la récompense de la bonté. Il n’y a ni loi de pureté ni loi d’impureté dans Rut : il n’y a que des actes de hessed.

Orthodoxie moderne

Le livre est un traité sur l’entrée dans le peuple. La déclaration de Rut est devenue la formule de la conversion, et le targum en fait une catéchèse complète. L’orthodoxie moderne en tire deux conséquences pratiques : le converti est pleinement juif, et l’on ne lui rappelle pas son origine, ce que la halakha interdit expressément. Le fait que le roi David descende d’une convertie règle la question de la dignité des convertis.

Monde haredi et litvak

Rut est lue à Chavouot parce qu’elle a accepté la Torah comme Israël au Sinaï. Le livre enseigne l’acceptation du joug des commandements, et le targum le montre : Noémi lui expose les interdits, et Rut les reçoit un à un. Ce n’est pas un manifeste politique ; c’est le récit d’une adhésion. Les lectures qui en font une protestation projettent des débats modernes sur un texte saint.

Hassidisme

Le hassidisme lit la descente de Rut comme le modèle de toute élévation : elle vient du lieu le plus bas, Moab, né d’un inceste, et de là sort la royauté et le messie. Les étincelles tombées le plus loin portent la lumière la plus haute. Ce n’est pas une doctrine de l’origine mais de la réparation : rien n’est perdu, et ce qui semble exclu peut devenir la racine de la délivrance.

Massorti

Historiquement, la thèse du manifeste reste la plus probable, sans être démontrable. Le livre insiste six fois sur « la Moabite », il se conclut par la généalogie royale, et sa langue oriente vers l’époque perse. Il faut cependant reconnaître ce que le texte ne fait pas : il ne cite jamais Esdras et ne condamne personne. Le judaïsme massorti lit là un exemple de la manière dont la Bible contient plusieurs positions sur une même question, et refuse de réduire le canon à une voix.

Réformé et libéral

Rut est le livre de l’accueil. Le judaïsme réformé y lit la critique de la fermeture identitaire, et il souligne que la Bible elle-même conteste les mesures d’Esdras. Les questions actuelles — statut des conjoints non juifs, place des familles mixtes — trouvent ici un précédent : le peuple s’est construit par des intégrations autant que par des filiations, et la généalogie de David en est la preuve.

Monde séfarade et mizrahi

Le monde séfarade lit Rut d’abord comme un livre de hessed et un récit familial, et la coutume de plusieurs communautés est de lire aussi la généalogie finale avec solennité, parce qu’elle mène à David. La mémoire des conversos donne à ce livre une résonance particulière : des familles revenues après des générations ont trouvé dans Rut le modèle du retour, et les décisionnaires du XVIe siècle ont eu à statuer sur leur statut, souvent avec bienveillance.

Où en est la discussion

Aucune voix ne réduit Rut à une polémique, et aucune n’ignore sa portée. La voix classique dissout la contradiction par la règle « un Moabite, non une Moabite » et lit un livre de bonté. L’orthodoxie moderne en fait le traité de l’entrée dans le peuple et de la dignité du converti. La voix haredi insiste sur l’acceptation des commandements. Le hassidisme lit la remontée depuis le lieu le plus bas. La voix massorti tient la thèse du manifeste pour probable et y voit la pluralité du canon. La voix réformée en fait un précédent pour les familles mixtes. La voix séfarade y entend la mémoire des retours. Justin relève que sa tradition a rappelé aux convertis leur origine, ce que la halakha interdit.

Hypothèses de travail — mémoire et thèse

Quatre pistes formulées de manière falsifiable.

H1. Rut et les mesures d’Esdras

  • Doctorat
  • Exégèse
  • 3-4 ans

Hypothèse. Le livre de Rut emploie un vocabulaire de l’intégration qui répond terme à terme à celui d’Esdras 9-10 et de Néhémie 13, ce qui confirme une intention polémique.

État de la question
La thèse est répandue mais rarement testée sur le lexique.
Corpus
Rut ; Esd 9-10 ; Ne 13,23-27 ; Ml 2,10-16 ; Is 56,3-8.
Méthode
Comparer les champs lexicaux de l’étranger, du mariage et de la semence sainte.

Ce qui la réfuterait : Un vocabulaire sans recoupement significatif.

H2. Le targum de Rut et la procédure de conversion

  • Master
  • Études targumiques / halakha
  • 12-18 mois

Hypothèse. La catéchèse que le targum met dans la bouche de Noémi suit point par point la procédure de b. Yevamot 47a-b, ce qui date le targum après la fixation de cette procédure.

État de la question
Le parallèle est signalé ; la démonstration systématique manque.
Corpus
Targum de Rut 1,16-17 ; b. Yevamot 47a-b ; Guerim (traité mineur) ; Rut Rabba.
Méthode
Aligner les étapes et comparer les formulations.

Ce qui la réfuterait : Des éléments du targum absents de la procédure talmudique et attestés ailleurs plus tôt.

H3. Le lévirat de Booz

  • Master
  • Droit biblique
  • 12-18 mois

Hypothèse. La combinaison du rachat et du lévirat dans Rut 4 reflète un état coutumier antérieur à la codification de Dt 25 et de Lv 25, et non une application de ces textes.

État de la question
Les commentateurs anciens et modernes proposent les deux explications.
Corpus
Rt 3-4 ; Dt 25,5-10 ; Lv 25,23-34 ; Gn 38 ; lois assyriennes moyennes ; contrats de Nuzi.
Méthode
Comparer les éléments de procédure et rechercher les parallèles juridiques.

Ce qui la réfuterait : Une correspondance exacte avec la procédure de Dt 25.

H4. La lecture de Rut à Chavouot

  • Master
  • Liturgie
  • 12-18 mois

Hypothèse. La lecture de Rut à Chavouot est attestée d’abord dans le rite ashkénaze médiéval, et les justifications par la conversion et par la mort de David sont postérieures à l’usage.

État de la question
L’usage est enregistré par les décisionnaires ; sa chronologie et celle de ses motifs ne sont pas établies.
Corpus
Massekhet Soferim 14 ; Mahzor Vitry ; livres de coutumes ; listes de lectures de la Genizah.
Méthode
Dater la première attestation de l’usage et de chaque justification.

Ce qui la réfuterait : Une attestation orientale ancienne de l’usage avec la même justification.

Bibliographie sélective

Commentaires

  • Campbell, Edward F. Ruth. AB 7. Garden City : Doubleday, 1975.
  • Zakovitch, Yair. Das Buch Rut. HThKAT. Fribourg-en-Brisgau : Herder, 1999.
  • Beattie, D. R. G. The Targum of Ruth. ArBib 19. Collegeville : Liturgical Press, 1994.

Études

  • Fischer, Irmtraud. Rut. HThKAT. Fribourg-en-Brisgau : Herder, 2001.
  • LaCocque, André. Le livre de Ruth. CAT 17b. Genève : Labor et Fides, 2004.
  • Trible, Phyllis. God and the Rhetoric of Sexuality. Philadelphie : Fortress, 1978.

Voir aussi