Deux chapitres, deux alliances : le passage entre les morceaux et la chair
Deux chapitres racontent la même alliance de deux manières. Au chapitre 15, Dieu seul passe entre les animaux découpés, et Abraham ne s’engage à rien. Au chapitre 17, l’alliance est « dans la chair », elle porte un nom nouveau, elle s’accompagne d’un ordre, et celui qui ne l’observe pas est « retranché ». Une promesse sans condition et un commandement dont l’omission exclut : tout le dossier tient dans cet écart.
1. Les deux récits
Gn 15
Gn 17
Le nom divin
Le Tétragramme
El Chaddaï
Le rite
Les animaux partagés, la torche et le four fumant qui passent entre les morceaux
La circoncision, au huitième jour, pour les fils, les serviteurs nés à la maison et ceux achetés
L’engagement
Unilatéral : seul Dieu passe
Bilatéral : « marche devant moi et sois parfait » ; « vous garderez mon alliance »
Le contenu
Une descendance nombreuse, la terre, et l’annonce des quatre cents ans d’oppression
La multitude de nations, la terre en « possession perpétuelle », et « je serai leur Dieu »
Le nom d’Abraham
Abram
Abraham, et Saraï devient Sara
La sanction
Aucune
« Cette personne sera retranchée de son peuple : il a rompu mon alliance » (17,14)
La foi comptée comme justice. Gn 15,6 : « il crut au Seigneur, et il le lui compta comme justice ». Le verbe héemin signifie faire confiance, tenir pour ferme. Ce verset est devenu, chez Paul, le fondement de la justification par la foi, et il a donc une histoire de réception particulière (voir la section 6).
Le passage entre les morceaux. Jr 34,18-19 décrit le même rite dans un contexte judiciaire : ceux qui ont trahi l’affranchissement des esclaves ont « passé entre les morceaux du veau ». Le geste signifie : qu’il me soit fait ainsi si je manque. En Gn 15, c’est Dieu seul qui passe.
Les données bibliques. Gn 17 en fait le signe de l’alliance ; Ex 4,24-26 raconte l’épisode obscur de Tsipporah qui circoncit son fils avec un silex et touche les pieds de Moïse ; Ex 12,48 la requiert pour participer à la Pâque ; Jos 5,2-9 raconte la circoncision de la génération née au désert, avec des couteaux de pierre, avant la première Pâque dans le pays.
La circoncision du cœur. Dt 10,16 et 30,6, Jr 4,4 et 9,24-25, Lv 26,41 emploient l’image : le cœur, les lèvres, l’oreille peuvent être « incirconcis ». Jérémie range Israël parmi les peuples circoncis dans la chair mais « incirconcis de cœur ». Ces versets ont fourni à la polémique chrétienne son argument principal, et ils sont bibliques.
L’histoire. La circoncision est pratiquée en Égypte et chez plusieurs peuples voisins — Jérémie 9,24-25 énumère l’Égypte, Juda, Édom, Ammon, Moab. Les Philistins ne la pratiquent pas, d’où l’insulte biblique d’« incirconcis ». Ce qui distingue Israël n’est donc pas le rite mais sa signification d’alliance et son moment — le huitième jour, et non la puberté.
La crise hellénistique. Sous Antiochos IV, la circoncision est interdite sous peine de mort ; des femmes sont exécutées avec leurs nourrissons (1 M 1,60-61). Certains juifs hellénisés subissent une opération pour la dissimuler au gymnase (1 M 1,15). L’interdit reviendra sous Hadrien. Le rite devient ainsi, deux fois, un enjeu de vie et de mort, ce qui explique sa place dans la conscience juive.
3. La tradition
La brit mila. Au huitième jour, y compris le chabbat ; elle comporte la coupe, le dégagement et l’aspiration, les bénédictions, le nom donné, et le siège dit d’Élie. La halakha repousse la cérémonie si l’enfant est faible : « le chabbat est repoussé pour le danger, à plus forte raison la circoncision ».
Un statut singulier. C’est le seul commandement pour lequel on emploie le mot « alliance » comme nom propre : on dit la brit. Le Talmud multiplie les formules sur son importance — treize alliances ont été conclues à son propos (m. Nedarim 3,11) — et la tradition la range parmi les commandements qu’Israël a acceptés « avec joie ».
Ce qu’elle ne fait pas. Elle ne rend pas juif : la judéité se transmet par la mère selon la halakha rabbinique, et un enfant non circoncis reste juif. La circoncision est une obligation, non une condition d’appartenance — distinction souvent ignorée dans les polémiques.
Les débats contemporains. La circoncision est discutée en Europe depuis les années 2010, plusieurs procédures judiciaires et propositions législatives ayant visé sa pratique sur des mineurs. Les communautés juives et musulmanes ont réagi conjointement. Le débat oppose l’autonomie corporelle de l’enfant à la liberté religieuse des familles ; il est réel et il est documenté.
4. Le dossier historico-critique
Deux sources. Gn 15 est généralement attribué à une tradition non sacerdotale, Gn 17 à l’écrit sacerdotal : le nom El Chaddaï, la formule d’alliance, le vocabulaire de la « possession perpétuelle » et la sanction du retranchement sont caractéristiques. La juxtaposition des deux chapitres donne à l’alliance deux fondements différents.
La date du rite comme signe. Plusieurs chercheurs tiennent que la circoncision a pris sa valeur de signe distinctif pendant l’exil babylonien : en Babylonie, les voisins ne la pratiquaient pas, alors qu’en Égypte et en Canaan elle était courante. Un rite partagé serait devenu une marque identitaire quand le contexte a changé. L’hypothèse est cohérente avec l’insistance de l’écrit sacerdotal.
Les quatre cents ans. Gn 15,13 annonce une oppression de quatre cents ans ; Ex 12,40 parle de quatre cent trente ans de séjour. La Septante et le Pentateuque samaritain incluent le séjour en Canaan dans ce total, ce qui le ramène de moitié. Le calcul a nourri toutes les chronologies bibliques.
5. Réception chrétienne et sa critique
Élément
Lecture chrétienne
Lecture juive
Effets et état du dossier
Gn 15,6
Rm 4 et Ga 3 : Abraham est justifié par la foi avant d’être circoncis (Gn 15 précède Gn 17), donc la justification ne dépend pas de la Loi. L’argument repose sur l’ordre des chapitres
Emouna désigne la fidélité et la confiance, qui se montrent dans les actes ; m. Avot 5,3 compte dix épreuves d’Abraham
Jc 2,21-23 cite le même verset pour conclure l’inverse, en s’appuyant sur l’Aqeda. Le débat est interne au Nouveau Testament avant d’opposer les deux traditions
La circoncision
Ac 15 et Ga 5-6 dispensent les non-juifs ; Rm 2,28-29 oppose la circoncision « du cœur » à celle « de la chair », en reprenant le vocabulaire de Dt et de Jr
Les mêmes prophètes exigent la circoncision du cœur en plus de celle de la chair, non à sa place
L’argument de la circoncision du cœur est le plus ancien de la polémique — il est dans Justin, Dialogue 16 — et il s’appuie sur des versets bibliques réels, dont il déplace la portée
Abraham père des croyants
Rm 4,11-12 : père de tous les croyants, circoncis ou non
« Père d’une multitude de nations » (17,5), lu par le midrash comme incluant les convertis, qui disent « notre Dieu et Dieu de nos pères »
Les deux traditions universalisent la figure, par des voies différentes
La mahloket
L’alliance dépend-elle de la fidélité ?
Au chapitre 15, Dieu seul passe entre les morceaux et ne demande rien ; au chapitre 17, il ordonne, et celui qui n’observe pas est retranché. La question posée aux sept voix : que se passe-t-il si Israël manque à ce qui lui est demandé ?
Le Beit Midrash classique
Les deux chapitres disent deux choses vraies : l’alliance est donnée sans contrepartie, et elle comporte des obligations. Le retranchement de 17,14 vise l’individu qui refuse, non le peuple. Et la promesse tient : « même lorsqu’ils seront dans le pays de leurs ennemis, je ne les rejetterai pas » (Lv 26,44). La tradition n’a jamais tenu que les fautes d’Israël annulent l’alliance ; elles amènent le châtiment, ce qui suppose que l’alliance dure.
Orthodoxie moderne
La distinction décisive est entre l’alliance et ses bénéfices. L’orthodoxie moderne lit Gn 15 comme le fondement — inconditionnel, puisque Dieu seul s’engage — et Gn 17 comme le régime de vie qui en découle. La circoncision est l’obligation de celui qui est déjà dans l’alliance, non son ticket d’entrée : c’est pourquoi un enfant non circoncis reste juif. Confondre les deux produit exactement l’argument que la polémique a employé.
Monde haredi et litvak
La circoncision est le commandement pour lequel treize alliances ont été conclues, et Israël l’a accepté avec joie même quand il en coûtait la vie — sous les Grecs, sous Hadrien, et ailleurs. La question de savoir si l’alliance peut être perdue ne se pose pas : elle est éternelle. Ce qui se pose, c’est la fidélité de chacun, et elle se mesure aux actes, non aux sentiments.
Hassidisme
Le hassidisme lit l’alliance dans la chair comme un signe inscrit là où il ne peut pas être effacé ni oublié : le corps porte ce que l’esprit peut trahir. Et la circoncision du cœur dont parlent les prophètes ne remplace rien : elle demande que ce qui est marqué dans la chair le soit aussi dans la volonté. Le signe précède l’adhésion — un enfant de huit jours ne consent pas —, et c’est le sens même d’une alliance reçue et non conclue.
Massorti
Historiquement, les deux chapitres relèvent de deux traditions, et leur juxtaposition est le fait d’un rédacteur qui a voulu garder les deux. Le judaïsme massorti y voit un enseignement : l’alliance est à la fois donnée et à tenir, et aucun des deux termes ne peut être supprimé. Sur la circoncision, il observe qu’elle est probablement devenue marque distinctive en exil, ce qui explique son poids sans rien lui ôter.
Réformé et libéral
Le judaïsme réformé a débattu de la circoncision dès le XIXe siècle — certains voulaient l’abandonner — et il l’a maintenue, tout en reconnaissant les objections contemporaines et en soutenant les familles qui hésitent. Sur l’alliance, il tient qu’elle est un engagement réciproque et vivant, que chaque génération doit assumer, et non un statut acquis. La circoncision du cœur, chez Jérémie, reste pour lui le critère.
Monde séfarade et mizrahi
Le monde séfarade a vécu l’épreuve inverse : les conversos, circoncis ou non, ont voulu revenir, et les décisionnaires ont dû statuer. La plupart ont tranché avec bienveillance : celui qui est né juif le reste, et la circoncision se fait au retour. Cette histoire montre concrètement ce que vaut la distinction entre l’appartenance et l’obligation, et pourquoi il fallait la tenir.
Où en est la discussion
L’alliance est donnée et elle oblige, et les deux chapitres sont conservés. La voix classique retient que le châtiment annoncé suppose la durée de l’alliance. L’orthodoxie moderne distingue l’alliance et ses obligations, l’appartenance et le commandement. La voix haredi rappelle le prix payé pour ce rite. Le hassidisme lit un signe qui précède l’adhésion. La voix massorti voit dans la juxtaposition des deux chapitres un enseignement délibéré. La voix réformée insiste sur l’engagement à reprendre par chaque génération. La voix séfarade rappelle le cas des conversos. Justin observe que l’argument de la circoncision du cœur s’appuie sur des versets bibliques dont il déplace la portée.
Hypothèses de travail — mémoire et thèse
Quatre pistes formulées de manière falsifiable.
H1. La circoncision comme marque distinctive
Doctorat
Histoire du judaïsme ancien
3-4 ans
Hypothèse. La valeur de signe distinctif attribuée à la circoncision se constitue en contexte babylonien, où le rite n’était pas pratiqué, et non avant l’exil.
État de la question
L’hypothèse est défendue et contestée ; les données comparatives sont dispersées.
Corpus
Gn 17 ; Jr 9,24-25 ; Ez 44,7-9 ; Hérodote II, 104 ; documentation babylonienne et égyptienne sur le rite ; 1 M 1.
Méthode
Croiser les attestations du rite chez les peuples voisins avec la datation des textes bibliques.
Ce qui la réfuterait : Une valorisation distinctive attestée dans des textes préexiliques assurés.
H2. Le rite du passage entre les morceaux
Master
Droit comparé
12-18 mois
Hypothèse. Le rite de Gn 15 et de Jr 34 correspond à une procédure de serment attestée dans les traités du Proche-Orient, et son emploi en Gn 15 avec un seul contractant divin est délibérément anormal.
État de la question
Les parallèles sont connus ; l’analyse de l’anomalie mérite d’être conduite.
Corpus
Gn 15,7-21 ; Jr 34,18-19 ; traités de Sefiré ; traités assyriens ; textes de Mari sur le sacrifice d’âne.
Méthode
Comparer les procédures et relever les écarts.
Ce qui la réfuterait : Des parallèles où une seule partie passe entre les morceaux.
H3. Gn 15,6 dans les sources anciennes
Master
Histoire de l’exégèse
12-18 mois
Hypothèse. L’interprétation de Gn 15,6 comme justification par la foi seule est absente des sources juives du Second Temple, qui lisent le verset dans le cadre de la fidélité éprouvée.
État de la question
Le dossier est balisé ; la comparaison systématique reste utile en français.
Corpus
Gn 15,6 en hébreu et en grec ; 1 M 2,52 ; Si 44,20 ; Jubilés 17-18 ; Philon ; Rm 4 ; Jc 2,21-23 ; m. Avot 5,3.
Méthode
Comparer les citations et leur contexte argumentatif.
Ce qui la réfuterait : Une lecture juive ancienne opposant la foi aux œuvres.
H4. Les quatre cents ans
Master
Chronologie biblique
12-18 mois
Hypothèse. L’écart entre Gn 15,13, Ex 12,40 et les versions anciennes résulte de systèmes chronologiques concurrents, dont chacun est cohérent avec une reconstitution généalogique différente.
État de la question
Les divergences sont connues ; leur mise en système comparée est utile.
Corpus
Gn 15,13 ; Ex 12,40 dans le texte massorétique, la Septante et le Pentateuque samaritain ; Ga 3,17 ; généalogies d’Ex 6.
Méthode
Reconstituer chaque système et tester sa cohérence interne.
Ce qui la réfuterait : Une explication par simple erreur de transmission.
Bibliographie sélective
Études
Cohen, Shaye J. D. Why Aren’t Jewish Women Circumcised? Berkeley : University of California Press, 2005.
Hoffman, Lawrence A. Covenant of Blood. Chicago : University of Chicago Press, 1996.
Levenson, Jon D. Inheriting Abraham. Princeton : Princeton University Press, 2012.
Römer, Thomas. L’invention de Dieu. Paris : Seuil, 2014.
Weinfeld, Moshe. « The Covenant of Grant in the Old Testament and in the Ancient Near East ». JAOS 90 (1970) : 184-203.