Des bêtes qui montent de la mer, une figure humaine qui vient du ciel
Dans une vision nocturne, quatre bêtes montent de la mer, un trône est dressé, des livres s’ouvrent, et « avec les nuées du ciel, comme un fils d’homme venait ». On lui donne domination, gloire et royauté. Deux mots araméens ont donné naissance à l’un des titres les plus employés du Nouveau Testament, à une série de spéculations juives, et à un dossier exégétique qui n’est pas clos.
1. Le passage
Daniel 7. La première année de Balthazar. Les quatre vents agitent la grande mer ; quatre bêtes en sortent — un lion ailé, un ours, un léopard à quatre têtes, et une quatrième « terrible », aux dix cornes, d’où sort une petite corne « ayant des yeux et une bouche qui profère des choses énormes ». Puis les trônes sont installés, l’Ancien des jours s’assied, son vêtement blanc comme la neige, son trône de flammes aux roues de feu ; un fleuve de feu coule, mille milliers le servent, le jugement siège, les livres s’ouvrent. La bête est tuée. Et alors : כְּבַר אֱנָשׁ, ke-bar enach, « comme un fils d’homme », venant avec les nuées, conduit devant l’Ancien des jours, à qui sont données « domination, gloire et royauté », éternelles.
L’interprétation donnée. Le chapitre s’interprète lui-même : les quatre bêtes sont quatre rois ou royaumes (7,17), et « la royauté sera donnée au peuple des saints du Très-Haut » (7,27). Le « fils d’homme » est ainsi mis en parallèle avec les « saints du Très-Haut », comme les bêtes le sont avec les royaumes.
L’expression. En araméen comme en hébreu, bar enach ou ben adam signifie simplement « être humain ». Ézéchiel est appelé ben adam quatre-vingt-treize fois, et le Psaume 8 demande « qu’est-ce que l’homme… le fils d’homme, pour que tu t’en soucies ? ». Le texte de Daniel ne dit pas « le fils d’homme » : il dit « comme un fils d’homme », c’est-à-dire une figure d’apparence humaine, par contraste avec les bêtes.
Le chapitre est construit sur une opposition : les empires montent de la mer, lieu du chaos, sous forme de bêtes composites ; la royauté qui leur succède vient du ciel, sous une forme humaine. C’est une théologie politique en images : la domination animale contre la domination humaine.
Deux lectures de la figure en découlent :
collective : comme chaque bête figure un royaume, la figure humaine figure le peuple des saints, auquel le verset 27 attribue la même royauté ;
individuelle : la figure est un être céleste — un ange, Michel, ou un représentant — qui reçoit la royauté au nom du peuple.
Les deux ne s’excluent pas nécessairement : dans la littérature du temps, une figure céleste peut représenter une collectivité, comme Michel est le prince d’Israël (Dn 10,13.21 ; 12,1).
3. Le dossier historico-critique
La date. Daniel 7-12 est daté, par la critique, du temps de la persécution d’Antiochos IV, vers 165 avant l’ère commune : la petite corne qui « profère des choses énormes », qui « change les temps et la loi », et les trois ans et demi correspondent aux événements de 167-164. Le livre est le plus tardif du Tanakh.
Les origines de l’image. Plusieurs chercheurs rapprochent la scène des textes ougaritiques, où El, le dieu ancien à la chevelure blanche, préside l’assemblée, et où Baal, le « chevaucheur des nuées », reçoit la royauté après avoir vaincu Yam, la mer. La structure — mer chaotique, bêtes, dieu ancien, figure qui vient avec les nuées — est frappante, et l’épithète de Baal se retrouve appliquée à Dieu dans les Psaumes.
Les quatre royaumes. Le schéma — or, argent, bronze, fer, puis pieds d’argile (Dn 2) ; lion, ours, léopard, bête terrible (Dn 7) — correspond à Babylone, Médie, Perse, Grèce dans la lecture historique. La tradition juive lit plutôt Babylone, Perse, Grèce, Rome, ce qui fait de Rome — puis, chez les commentateurs médiévaux, de la chrétienté — le dernier empire. Cette identification a structuré toute la pensée juive de l’exil.
4. La postérité juive de la figure
Les paraboles d’Hénoch (1 Hénoch 37-71), texte juif probablement du Ier siècle, développent un « Fils d’homme » céleste, préexistant, nommé aussi « Élu » et « Juste », qui siège sur le trône de gloire et juge. Ce texte est absent de Qumrân, ce qui a nourri des doutes sur sa datation, aujourd’hui largement dissipés.
4 Esdras 13, à la fin du Ier siècle, décrit un homme qui monte de la mer, vole avec les nuées, et détruit ses ennemis par le souffle de sa bouche.
Le Talmud discute Dn 7,9 : pourquoi des trônes au pluriel ? R. Akiva répond : « l’un pour lui, l’un pour David » — et il est immédiatement réprimandé par R. Yossé : « jusqu’à quand profaneras-tu la présence divine ? » (b. Haguiga 14a ; b. Sanhédrin 38b). Le même passage mentionne « les nuées du ciel » en regard de « pauvre et monté sur un âne » (Za 9,9), et propose une harmonisation selon les mérites du peuple (b. Sanhédrin 98a).
Les traditions sur Métatron, dans la littérature des Hekhalot, décrivent un ange élevé auquel Aher aurait attribué un pouvoir propre — épisode que le Talmud rapporte comme une erreur grave (b. Haguiga 15a). Ces textes indiquent qu’une figure céleste seconde était discutée, et rejetée.
Le dossier montre que la spéculation sur une figure céleste associée au trône a existé dans le judaïsme, qu’elle a été développée dans certains milieux, et qu’elle a été fermement écartée par la tradition rabbinique dominante, avec la doctrine des « deux pouvoirs au ciel » comme déviance nommée.
5. Réception chrétienne
Élément
Lecture chrétienne
Lecture juive
Effets et état du dossier
Le titre
« Fils de l’homme » est, dans les évangiles, l’expression que Jésus emploie pour se désigner — plus de quatre-vingts fois, presque toujours dans sa bouche
Expression courante signifiant « être humain » ; en araméen, elle peut fonctionner comme une manière indirecte de dire « moi »
Le débat exégétique porte sur la part de Dn 7 et la part de l’usage araméen ordinaire dans cet emploi. Vermes a soutenu l’usage ordinaire ; d’autres maintiennent la référence à Daniel
Mc 14,62
Devant le grand prêtre, Jésus joint Dn 7,13 et Ps 110,1 : « vous verrez le Fils de l’homme assis à la droite de la Puissance et venant avec les nuées »
La réponse combine deux textes du trône ; le Talmud connaît la réserve sur le second trône
Le rapprochement avec la réprimande adressée à R. Akiva est instructif : la même question — qui siège à côté de Dieu — est posée des deux côtés, et tranchée différemment
Les quatre royaumes
Identifiés à Babylone, Perse, Grèce, Rome, puis lus dans les prédictions de la fin des temps depuis les Pères jusqu’aux mouvements millénaristes modernes
Même identification, avec Rome puis la chrétienté comme quatrième royaume
Les deux traditions ont construit leur philosophie de l’histoire sur le même schéma, en s’attribuant des places différentes
La mahloket
Qui est « comme un fils d’homme » ?
La vision donne elle-même une clé — les saints du Très-Haut reçoivent la royauté — et une tradition juive a pourtant spéculé sur une figure céleste, avant de l’écarter. La question posée aux sept voix : que désigne cette figure, et pourquoi la tradition a-t-elle fermé cette voie ?
Le Beit Midrash classique
Le chapitre s’interprète lui-même : les bêtes sont des royaumes, la figure humaine correspond au peuple des saints, à qui la royauté est donnée au verset 27. L’expression signifie « être humain », comme partout ailleurs. Quant au second trône, le Talmud rapporte la réponse d’Akiva et la réprimande qui a suivi : la tradition a tranché, et elle a nommé la déviance — « deux pouvoirs au ciel ».
Orthodoxie moderne
L’orthodoxie moderne enseigne le dossier complet, y compris les textes qui ont spéculé : les paraboles d’Hénoch, 4 Esdras, les traditions sur Métatron. Reconnaître qu’une figure céleste a été discutée dans le judaïsme du Second Temple ne concède rien : cela montre au contraire que la tradition rabbinique a fait un choix délibéré, et qu’elle savait ce qu’elle écartait.
Monde haredi et litvak
Daniel est parole prophétique, et les quatre royaumes sont Babylone, Perse, Grèce et Rome — Rome dont l’exil dure encore. Ce que la vision annonce, c’est la fin de cet exil et la royauté rendue à Israël. Le reste est spéculation. Le Talmud a dit ce qu’il fallait sur le second trône, et l’on n’y revient pas.
Hassidisme
Le hassidisme lit le contraste : les empires sont des bêtes, et ce qui vient du ciel a figure humaine. Devenir homme est le terme de l’histoire, non son commencement. Ce que la vision promet, c’est un monde où la domination cesse d’être animale — et le travail de chacun est d’y contribuer en devenant, lui-même, humain.
Massorti
Historiquement, Dn 7 date de la persécution d’Antiochos IV, et sa figure s’inscrit dans un langage visionnaire partagé, où une structure ancienne — le dieu ancien, la mer, celui qui vient avec les nuées — est réemployée. Le judaïsme massorti observe que les deux lectures, collective et individuelle, coexistaient et que le judaïsme rabbinique a stabilisé la première, tandis que le christianisme a développé la seconde. C’est une divergence de trajectoire à partir d’un fonds commun.
Réformé et libéral
Le judaïsme réformé retient la portée politique : les empires sont des bêtes, et la royauté revient à un peuple de justes. Il souligne que le texte a été écrit sous persécution et qu’il donne espoir à des persécutés — ce qui est sa fonction première. Les développements ultérieurs, juifs ou chrétiens, sont des histoires de réception, et il n’y a pas lieu d’en faire une question d’identité.
Monde séfarade et mizrahi
Le monde séfarade a lu les quatre royaumes comme la clé de sa propre histoire : Abravanel, exilé d’Espagne, consacre à Daniel un commentaire entier, calcule des échéances et identifie le quatrième royaume. Maïmonide, dans son Épître au Yémen, met au contraire en garde contre les calculs, et rappelle la malédiction visant ceux qui calculent les fins. Les deux attitudes ont coexisté, et les calculs ont toujours déçu.
Où en est la discussion
Le texte donne une clé collective, et une spéculation individuelle a existé avant d’être écartée. La voix classique retient l’interprétation du chapitre lui-même et la réprimande adressée à R. Akiva. L’orthodoxie moderne expose le dossier des textes qui ont spéculé, pour montrer que le choix fut délibéré. La voix haredi lit les quatre royaumes et la fin de l’exil. Le hassidisme retient le contraste entre la bête et l’homme. La voix massorti décrit deux trajectoires à partir d’un fonds commun. La voix réformée insiste sur la fonction d’espérance pour des persécutés. La voix séfarade oppose les calculs d’Abravanel à la mise en garde de Maïmonide. Justin observe que le dogme chrétien s’est construit là où la tradition juive a posé une limite.
Hypothèses de travail — mémoire et thèse
Quatre pistes formulées de manière falsifiable.
H1. Dn 7 et le modèle ougaritique
Doctorat
Exégèse comparée
4-5 ans
Hypothèse. La séquence mer chaotique, dieu ancien, figure venant avec les nuées reproduit une structure attestée dans le cycle de Baal, réemployée dans un cadre monothéiste.
État de la question
Le rapprochement est proposé depuis Emerton (1958) ; il reste discuté.
Corpus
Dn 7 ; cycle de Baal (KTU 1.1-1.6) ; Ps 68,5 ; 104,3 ; Is 19,1 ; Dn 2.
Méthode
Comparer les séquences et les épithètes.
Ce qui la réfuterait : Des correspondances limitées à des motifs isolés.
H2. Les paraboles d’Hénoch
Doctorat
Second Temple
3-4 ans
Hypothèse. 1 Hénoch 37-71 est un texte juif antérieur à la fin du Ier siècle, et son « Fils d’homme » se développe indépendamment des traditions chrétiennes.
État de la question
La datation a longtemps été contestée du fait de l’absence à Qumrân ; le consensus actuel la situe autour du tournant de l’ère.
Corpus
1 Hénoch 37-71 ; autres sections d’Hénoch attestées à Qumrân ; 4 Esdras 13 ; Dn 7.
Méthode
Analyse des realia, de la langue et des dépendances.
Ce qui la réfuterait : Des indices assurés d’une composition chrétienne ou postérieure.
H3. L’usage araméen ordinaire
Doctorat
Araméen / exégèse
4-5 ans
Hypothèse. L’emploi de bar enacha comme périphrase pour « moi » est attesté dans l’araméen galiléen, ce qui rend compte d’une part des emplois évangéliques sans référence à Dn 7.
État de la question
La thèse de Vermes est discutée depuis cinquante ans ; les attestations sont tardives.
Recenser les attestations de la périphrase et leur datation.
Ce qui la réfuterait : Une absence d’attestation contemporaine de l’usage supposé.
H4. Les deux pouvoirs au ciel
Master
Littérature rabbinique
12-18 mois
Hypothèse. Les passages rabbiniques visant « deux pouvoirs au ciel » répondent à des spéculations juives internes sur une figure céleste seconde, et non d’abord au christianisme.
État de la question
La thèse de Segal (1977) est influente et discutée.
Corpus
b. Haguiga 14a et 15a ; b. Sanhédrin 38b ; Mekhilta, Bahodech 5 ; traditions sur Métatron ; 3 Hénoch.
Méthode
Analyser les cibles nommées dans chaque passage.
Ce qui la réfuterait : Des cibles explicitement chrétiennes dans les sources les plus anciennes.
Bibliographie sélective
Études
Collins, John J. Daniel. Hermeneia. Minneapolis : Fortress, 1993.
Boyarin, Daniel. Le Christ juif. Paris : Cerf, 2013.
Segal, Alan F. Two Powers in Heaven. Leyde : Brill, 1977.
Vermes, Geza. Jesus the Jew. Londres : Collins, 1973.
Nickelsburg, George W. E., et James C. VanderKam. 1 Enoch 2. Hermeneia. Minneapolis : Fortress, 2012.