Deux hommes envoyés en reconnaissance entrent chez une prostituée, qui les cache sous des tiges de lin, ment aux envoyés du roi, et obtient en échange la vie des siens. Sept jours plus tard, les murailles tombent au son des cornes et la ville est vouée à l’anathème — sauf sa maison. La tradition juive en fait l’ancêtre de prophètes ; Matthieu la place dans la généalogie de Jésus. Et l’archéologie du site a produit l’un des dossiers les plus disputés de la discipline.
1. Le récit
Josué 2. Josué envoie deux hommes « en secret » ; ils entrent chez Rahab, dont la maison est dans la muraille. Le roi de Jéricho l’apprend et envoie les réclamer. Rahab les cache sur son toit, sous des tiges de lin, et déclare qu’ils sont repartis. Puis elle monte leur parler : « je sais que le Seigneur vous a donné le pays, et que la terreur de vous est tombée sur nous… car le Seigneur votre Dieu est Dieu en haut dans les cieux et en bas sur la terre ». Elle demande le salut pour son père, sa mère, ses frères et tous les leurs. Le cordon écarlate à la fenêtre sera le signe.
Josué 6. Le tour de la ville pendant six jours, sept fois le septième, les sept cornes de bélier, le cri, l’effondrement, l’anathème — herem — sur tout ce qui vit, et l’interdit sur le butin réservé au trésor. Rahab et sa maisonnée sont épargnées et « demeurent au milieu d’Israël jusqu’à ce jour ».
Josué 7. Akhan prend de l’interdit ; la défaite devant Aï suit ; il est découvert par tirage au sort et exécuté. La structure est délibérée : une étrangère sauvée qui reconnaît Dieu, un Israélite exécuté qui vole ce qui lui est voué. Le contraste organise les deux chapitres.
Le mot.Herem désigne ce qui est soustrait à l’usage humain et remis à Dieu — par destruction dans le cas des villes, par affectation au sanctuaire dans le cas des métaux. Dt 7,1-2 et 20,16-18 le prescrivent pour les sept nations, en donnant un motif : qu’elles n’enseignent pas leurs pratiques.
Hors de la Bible. La stèle de Mésha, roi de Moab, vers 840, emploie la même racine : le roi dit avoir voué les habitants de Nebo à son dieu Kemosh. La pratique et le vocabulaire appartiennent donc à un fonds régional, et le texte biblique n’est pas isolé.
Le problème moral. Il est réel, et la tradition juive ne l’a pas esquivé. Trois mouvements limitent l’application :
la Mishna déclare que les nations ont été mêlées par Sennachérib, de sorte que les sept nations ne sont plus identifiables (m. Yadaïm 4,4) — l’interdit devient inapplicable ;
le Talmud et Maïmonide rapportent que Josué a envoyé trois messages avant d’entrer : qui veut partir peut partir, qui veut la paix peut la faire, qui veut la guerre l’aura (y. Chevi’it 6,1 ; Maïmonide, Hilkhot Melakhim 6,1-5) ;
la proposition de paix est obligatoire avant tout siège selon Dt 20,10, et Maïmonide l’étend aux sept nations, contre l’avis de Rachi et de Ramban.
Le dossier appartient au module Yehoshoua ; il est rappelé ici parce que Rahab en est l’exception vivante.
3. Le dossier archéologique
Les fouilles. Tell es-Sultan a été fouillé par Sellin et Watzinger (1907-1909), par Garstang (1930-1936), qui crut identifier les murs effondrés de Josué, puis par Kathleen Kenyon (1952-1958), dont la stratigraphie rigoureuse a renversé la conclusion : les remparts identifiés par Garstang datent du Bronze ancien, plus d’un millénaire trop tôt, et le site était, au Bronze récent, très réduit ou inoccupé. Les campagnes italo-palestiniennes depuis 1997 confirment l’essentiel.
Ce que cela implique. Il n’y a pas de ville fortifiée à détruire à Jéricho au moment où la Bible situe la conquête. Le même constat vaut pour Aï. D’autres sites, en revanche, présentent des destructions à la fin du Bronze récent — Hatsor notamment —, sans qu’on puisse les attribuer à un envahisseur identifié.
Les modèles. Trois reconstitutions s’affrontent depuis un demi-siècle : la conquête militaire (Albright), l’infiltration pacifique (Alt et Noth), et la transformation interne d’une population cananéenne (Mendenhall, Gottwald, puis Finkelstein à partir des prospections de l’âge du Fer I). La troisième est aujourd’hui dominante. Le récit de Jéricho est alors lu comme un récit de fondation, construit autour d’un tell en ruines déjà ancien et visible.
Le neuvième jour. Le rite décrit — sept tours, sept cornes, l’arche portée — a la forme d’une procession liturgique plutôt que d’un siège. Plusieurs chercheurs y voient l’étiologie d’une célébration cultuelle à Guilgal.
4. La tradition juive
Rahab convertie. Le Talmud en fait une convertie et l’épouse de Josué ; d’elle descendent huit prophètes et prêtres, dont Jérémie et Houlda (b. Meguila 14b-15a). Le même passage la range parmi les quatre femmes d’une beauté exceptionnelle.
Sa profession. Le targum et une partie de la tradition traduisent zona par « aubergiste », de la racine qui donne la nourriture. Rachi suit cette lecture. D’autres maintiennent le sens obvie et soulignent la portée du récit : une prostituée cananéenne confesse le Dieu d’Israël dans les termes mêmes du Deutéronome.
Le mensonge. La halakha admet le mensonge pour sauver une vie ; le cas de Rahab est invoqué dans les discussions sur la véracité et ses limites. Le principe de la préservation de la vie — piqouah nefech — prime sur presque tout.
La confession. Jos 2,11 reprend presque mot pour mot Dt 4,39. Le midrash le relève : elle dit ce qu’Israël doit dire. Sa parole sert d’argument dans les discussions sur la reconnaissance du Dieu unique par les nations.
Le cordon. Le fil écarlate à la fenêtre rappelle le sang sur les montants à la Pâque : un signe qui épargne une maison. Le rapprochement est fait dès le midrash.
5. Réception chrétienne
Élément
Lecture chrétienne
Lecture juive
Effets et état du dossier
Rahab
Citée trois fois : Mt 1,5 dans la généalogie ; He 11,31 parmi les héros de la foi ; Jc 2,25 comme exemple de foi agissante. Clément de Rome (1 Cl 12) voit dans le cordon écarlate une figure du sang du Christ, lecture reprise par Justin et Origène
Convertie, épouse de Josué, ancêtre de prophètes
Les deux traditions en font une figure d’intégration. La typologie du cordon écarlate est l’une des plus anciennes attestées
L’anathème
Objection ancienne : Marcion s’en sert au IIe siècle pour opposer le Dieu de l’Ancien Testament à celui de l’Évangile. La réponse patristique est l’allégorie — les Cananéens sont les vices à extirper — et elle a servi à éviter le problème
La halakha a neutralisé l’application par la règle des nations mêlées et par l’obligation de proposer la paix
Les deux traditions ont désamorcé le texte, l’une par l’allégorie, l’autre par le droit. Le dossier redevient brûlant chaque fois que le récit est mobilisé politiquement
La conquête
Le récit a servi de modèle rhétorique dans plusieurs entreprises coloniales, de l’Irlande à l’Amérique du Nord et à l’Afrique australe — dossier documenté par les travaux sur les usages politiques de la Bible
—
C’est l’un des cas les plus nets de reprise d’un texte biblique comme programme, et il ne concerne pas les communautés juives, qui n’étaient pas en position de conquête
La mahloket
Rahab a-t-elle trahi ?
Elle livre sa ville, ment à son roi, et sauve sa famille. Le texte l’en récompense, la tradition en fait une convertie et l’ancêtre de prophètes. La question posée aux sept voix : que fait-on d’un acte que son propre camp appellerait trahison ?
Le Beit Midrash classique
Elle n’a pas trahi : elle a reconnu. Sa phrase reprend presque mot pour mot le verset du Deutéronome — « le Seigneur est Dieu en haut et en bas » — et le Talmud en tire qu’elle s’est convertie, qu’elle a épousé Josué et que d’elle sont sortis huit prophètes et prêtres (b. Meguila 14b). Celui qui reconnaît le Dieu unique cesse d’appartenir au camp qui le combat. Quant au mensonge, il sauve des vies, et rien n’est au-dessus de cela.
Orthodoxie moderne
Le récit est construit en contraste avec celui d’Akhan : une Cananéenne sauvée qui confesse, un Israélite exécuté qui vole l’interdit. L’orthodoxie moderne en tire que l’appartenance ne protège pas et que l’origine n’exclut pas. C’est une leçon sur les frontières du peuple, placée précisément au moment où il entre dans le pays. Et la halakha a fait du mensonge pour sauver une vie une obligation, non une tolérance.
Monde haredi et litvak
Rahab s’est convertie, et la tradition le dit. Ce qui compte est qu’elle a accepté le Dieu d’Israël et ses commandements, et qu’elle a été intégrée. Le texte précise qu’elle est demeurée « au milieu d’Israël jusqu’à ce jour ». Les questions sur la trahison relèvent d’un jugement extérieur ; la Torah juge autrement, et elle a jugé.
Hassidisme
Le hassidisme lit Rahab comme la figure de l’étincelle tombée dans le lieu le plus bas : une prostituée dans une ville vouée, et de là sortent des prophètes. Rien n’est perdu, et le repentir d’un instant peut transformer une vie entière. Le fil écarlate à sa fenêtre est du même ordre que le sang sur les portes en Égypte : un signe minuscule qui sépare la vie de la mort.
Massorti
Historiquement, le chapitre 2 répond au récit des explorateurs : cette fois, la reconnaissance réussit, et c’est une habitante du pays qui confirme la promesse. Le judaïsme massorti observe que le récit sert de contrepoint à l’anathème : le livre qui raconte l’extermination raconte aussi, dès son deuxième chapitre, le salut d’une famille cananéenne et son intégration durable. Le texte porte sa propre limite.
Réformé et libéral
Le judaïsme réformé retient la reconnaissance du Dieu unique par une femme étrangère et marginale, et il tient le récit d’anathème pour un texte qu’il faut lire en le critiquant. Il rappelle que la halakha a rendu l’interdit inapplicable, et que l’usage de ces chapitres pour justifier des politiques contemporaines est un contresens contre lequel il faut dire quelque chose, y compris publiquement.
Monde séfarade et mizrahi
La tradition séfarade a lu Rahab avec les commentateurs qui la font aubergiste, mais Abravanel, en historien, maintient le sens obvie et souligne que le récit gagne à ne pas être adouci : une femme sans statut sauve deux hommes et obtient un serment que des chefs respectent. Les décisionnaires ont par ailleurs employé son cas dans les discussions sur la parole donnée à ceux qu’on ne devrait pas épargner : un serment prêté oblige, même arraché.
Où en est la discussion
Aucune voix ne parle de trahison. La voix classique retient la confession et la conversion, et le primat de la vie sauvée. L’orthodoxie moderne lit le contraste avec Akhan : l’origine n’exclut pas, l’appartenance ne protège pas. La voix haredi s’en tient à l’intégration attestée par le texte. Le hassidisme y voit l’étincelle dans le lieu le plus bas et le signe rouge sur la porte. La voix massorti observe que le livre place l’exception avant la règle. La voix réformée insiste sur la critique des textes d’anathème et sur leurs usages contemporains. La voix séfarade rappelle que le serment prêté oblige. Justin relève que sa tradition a désamorcé le même texte par l’allégorie.
Hypothèses de travail — mémoire et thèse
Quatre pistes formulées de manière falsifiable.
H1. Jos 2 comme réponse à Nb 13
Master
Exégèse
12-18 mois
Hypothèse. Le récit des deux explorateurs de Jéricho est composé en réponse délibérée à celui de Nb 13-14, ce qu’indiquent les reprises lexicales — la peur, le pays qui fond, la confiance — et l’inversion des rôles.
État de la question
Le rapprochement est signalé ; la démonstration lexicale reste à conduire.
Corpus
Jos 2 ; Nb 13-14 ; Dt 1,19-46 ; Ex 15,15-16 ; vocabulaire de la terreur.
Méthode
Relever les reprises et analyser leur distribution.
Ce qui la réfuterait : Une absence de reprises spécifiques entre les deux récits.
H2. Le herem et la stèle de Mésha
Doctorat
Épigraphie / exégèse
3-4 ans
Hypothèse. L’emploi de la racine hrm dans la stèle de Mésha et dans les textes bibliques relève d’une institution régionale commune, et les prescriptions du Deutéronome en sont une élaboration théologique tardive.
État de la question
Le parallèle est établi ; la chronologie relative reste discutée.
Corpus
Stèle de Mésha, lignes 14-17 ; Dt 7 ; 20 ; Jos 6-11 ; 1 S 15 ; inscriptions ouest-sémitiques.
Méthode
Comparer les emplois et leurs contextes institutionnels.
Ce qui la réfuterait : Un emploi biblique nettement antérieur et indépendant.
H3. La stratigraphie de Tell es-Sultan
Doctorat
Archéologie
4-5 ans
Hypothèse. Les données stratigraphiques excluent l’existence d’une ville fortifiée à Jéricho au Bronze récent, ce qui rend le récit de Jos 6 étiologique plutôt qu’historique.
État de la question
La conclusion de Kenyon est majoritaire ; quelques chercheurs proposent une datation alternative.
Corpus
Rapports de Garstang, de Kenyon et des campagnes italo-palestiniennes ; céramique du Bronze récent ; données d’Aï et de Hatsor.
Méthode
Réexamen des séquences céramiques et des datations absolues.
Ce qui la réfuterait : Une occupation fortifiée datée du Bronze récent sur le site.
H4. Rahab dans les sources anciennes
Master
Histoire de l’exégèse
12-18 mois
Hypothèse. La typologie du cordon écarlate apparaît chez Clément de Rome avant toute attestation juive du rapprochement avec la Pâque, ce qui suggère deux développements indépendants.
État de la question
Les deux traditions sont connues ; leur chronologie comparée n’est pas établie.
Corpus
1 Clément 12 ; Justin, Dialogue 111 ; Origène, Homélies sur Josué ; b. Meguila 14b-15a ; midrashim sur Josué ; Mt 1,5 ; He 11,31 ; Jc 2,25.
Méthode
Dater les premières attestations de chaque motif.
Ce qui la réfuterait : Une attestation juive du rapprochement antérieure à Clément.
Bibliographie sélective
Études
Finkelstein, Israel, et Neil Asher Silberman. La Bible dévoilée. Paris : Bayard, 2002.
Kenyon, Kathleen M. Digging Up Jericho. Londres : Benn, 1957.
Nelson, Richard D. Joshua. OTL. Louisville : Westminster John Knox, 1997.
Niditch, Susan. War in the Hebrew Bible. New York : Oxford University Press, 1993.
Römer, Thomas. La première histoire d’Israël. Genève : Labor et Fides, 2007.