Aller au contenu principal

Passages — Les patriarches

L’appel d’Abraham

Un ordre sans motif, et cinq promesses

« Va-t’en de ton pays, de ta parenté et de la maison de ton père, vers le pays que je te ferai voir. » Trois ruptures, aucune raison donnée. Le texte ne dit rien des mérites d’Abraham avant cet ordre : il n’a ni prêché, ni sacrifié, ni rien fait qui soit rapporté. Le silence a été comblé par une immense littérature, et la question qu’il pose — pourquoi lui ? — engage toute la doctrine de l’élection.

1. Le passage

Le texte. Gn 12,1-9. L’ordre de partir, énoncé en trois degrés de plus en plus intimes — le pays, la parenté, la maison du père. Puis cinq promesses : un grand peuple, la bénédiction, un nom grand, la protection de ceux qui bénissent et le châtiment de ceux qui maudissent, et la formule finale : « en toi seront bénies toutes les familles du sol ».

Lekh lekha. Les deux mots, difficiles à rendre, se traduisent « va pour toi », « va vers toi », ou simplement « pars ». Ils ne reviennent qu’une seule autre fois dans la Torah : au début de l’Aqeda (Gn 22,2). La première et la dernière épreuve d’Abraham sont ainsi liées par une formule employée nulle part ailleurs.

La forme verbale finale. Nivrekhou (12,3) peut être passif — « seront bénies » — ou réfléchi — « se béniront », c’est-à-dire se souhaiteront mutuellement un sort comparable à celui d’Abraham. La différence est décisive pour la portée universelle de la promesse, et les deux lectures sont défendues.

Le contexte. Térah était déjà parti d’Our des Chaldéens vers Canaan et s’était arrêté à Harân (11,31). L’ordre donné à Abraham reprend donc un mouvement interrompu — détail que les commentateurs discutent.

Les apparitions

LivreRéférences
BereshitGn 12,1-9
YehoshouaJos 24,2-3
YeshayahouIs 41,8 ; 51,2
YehezqelEz 33,24
Ezra-NehemyaNe 9,7-8

2. Le silence sur les mérites

Le contraste avec Noé est frappant : « Noé était un homme juste, intègre dans ses générations » (6,9), présentation donnée avant tout appel. Abraham ne reçoit aucune présentation.

La Bible elle-même remplit partiellement ce vide, mais tardivement :

3. Ce que la tradition a ajouté

Les idoles brisées. Le midrash le plus célèbre raconte qu’Abraham, laissé à garder la boutique d’idoles de son père, les brise toutes sauf la plus grande, à qui il met le bâton dans les mains ; interrogé, il accuse la grande d’avoir détruit les autres, et quand Térah proteste qu’une statue ne peut rien faire, il conclut : « que tes oreilles entendent ce que ta bouche dit » (Bereshit Rabba 38,13).

La fournaise. Une autre tradition fait jeter Abraham dans une fournaise par Nemrod, et l’en fait sortir indemne. Elle repose sur une lecture du nom Our comme « feu », lecture déjà attestée dans les Jubilés et chez Pseudo-Philon.

Les dix épreuves. « Dix épreuves ont été infligées à Abraham notre père, et il les a toutes soutenues » (m. Avot 5,3). Les listes diffèrent selon les commentateurs : Maïmonide et Rachi ne comptent pas les mêmes, ce qui montre que le chiffre précède la liste.

Un choix avant l’appel ? Le midrash compare Abraham à un homme qui voit une tour en flammes et demande : « n’y a-t-il personne pour s’en occuper ? » ; le maître de la tour se montre (Bereshit Rabba 39,1). Abraham cherche avant d’être appelé — c’est la réponse midrashique au silence du texte.

Maïmonide raconte en termes philosophiques la découverte : à quarante ans, Abraham raisonne seul et reconnaît qu’il y a un créateur unique, puis enseigne, jusqu’à rassembler des milliers de disciples (Hilkhot Avoda Zara 1,3). L’élection est alors la conséquence d’une recherche intellectuelle.

Rachi suit une autre voie : sur lekh lekha, il explique « pour ton bien et pour ton profit », et fait du départ une épreuve dont la récompense est annoncée.

4. Le dossier historico-critique

La question de l’historicité. La recherche a longtemps cherché à situer les patriarches au IIe millénaire, en s’appuyant sur les coutumes des tablettes de Nuzi et de Mari. Depuis les travaux de Thompson et Van Seters (1974-1975), cette reconstitution est largement abandonnée : les parallèles invoqués valent pour plusieurs siècles, et plusieurs éléments des récits — les chameaux domestiqués, les Philistins, Our « des Chaldéens » — renvoient au Ier millénaire. La majorité des chercheurs tient les récits patriarcaux pour des traditions mises en forme à l’époque royale ou postexilique.

Une fonction dans l’exil. La figure d’un homme parti de Babylonie vers Canaan sur un ordre divin prend un relief particulier pour des déportés à qui l’on promet le retour. Is 51,2 fait exactement ce rapprochement. Plusieurs chercheurs y voient la clé de la mise en forme du cycle.

Les trois religions. Abraham est revendiqué par le judaïsme, le christianisme et l’islam, ce qui a produit une littérature sur les « religions abrahamiques ». Le terme est utile et contesté : il suggère une communauté d’origine là où chacune construit une figure différente. Le module Juifs et musulmans traite la figure coranique d’Ibrahim.

5. L’élection

Le texte de Gn 12 est le premier d’une série qui pose la question du choix :

La tradition a maintenu ces trois données ensemble, et le module Élection et universalisme, prévu parmi les ensembles, en traitera.

6. Réception chrétienne et sa critique

ÉlémentLecture chrétienneLecture juiveEffets et état du dossier
Gn 12,3Cité en Ga 3,8 comme « l’évangile annoncé d’avance à Abraham » : les nations sont bénies en lui, donc par la foi et non par la LoiPromesse de bénédiction, lue soit au passif, soit au réfléchi : les nations se souhaiteront un sort comme le sienLa traduction du verbe commande la portée du verset ; la Septante l’a rendu au passif, et c’est cette forme que cite Paul
Abraham pèrePère de tous les croyants (Rm 4,11-12) ; « avant qu’Abraham fût, je suis » (Jn 8,58), dans une controverse sur la descendance« Notre père Abraham » ; les convertis eux-mêmes disent « nos pères », décision explicite de Maïmonide dans sa lettre à Obadia le prosélyteLes deux traditions universalisent la figure. La lettre de Maïmonide est le texte juif le plus net sur l’intégration des convertis à la filiation
Jn 8,39-44Le passage oppose la descendance d’Abraham selon la chair et selon les œuvres, et culmine sur une formule d’une violence extrêmeCe texte a pesé lourd dans l’histoire de l’antijudaïsme ; son interprétation est aujourd’hui l’objet d’un travail exégétique considérable dans les Églises

La mahloket

Pourquoi Abraham ?

Le texte ne donne aucune raison. Le midrash en fournit plusieurs, Maïmonide en fait un philosophe qui a trouvé seul, et le Deutéronome affirme que l’élection d’Israël n’est fondée sur aucun mérite. La question posée aux sept voix : sur quoi repose un choix dont le texte ne dit rien ?

Le Beit Midrash classique

Le silence du texte est lui-même un enseignement, et le midrash l’a comblé sans le contredire : Abraham cherchait, il a vu la tour en flammes et demandé qui s’en occupait, et c’est alors que le maître s’est montré (Bereshit Rabba 39,1). L’homme a fait un pas, le Ciel a répondu. Quant à Israël, le Deutéronome est net : ce n’est pas pour son mérite (Dt 7,7-8) — et Amos ajoute que l’élection est une exigence, non une faveur.

Orthodoxie moderne

Maïmonide a donné la réponse la plus ambitieuse : Abraham a raisonné seul, reconnu le créateur unique, et enseigné (Hilkhot Avoda Zara 1,3). L’élection suit une découverte, ce qui la rend en principe accessible. L’orthodoxie moderne tient les deux affirmations sans les fondre : l’élection est un don gratuit, et elle appelle une vie qui la justifie. C’est pourquoi le converti dit « nos pères » — Maïmonide l’a écrit à Obadia le prosélyte.

Monde haredi et litvak

Abraham a observé toute la Torah avant qu’elle soit donnée (b. Yoma 28b), et c’est ce que la tradition transmet. Les dix épreuves montrent ce qu’il a soutenu. Le pourquoi appartient au Ciel ; ce qui nous regarde, c’est la conduite qui a suivi et l’engagement qu’elle nous laisse. Le mérite des pères existe, et l’on s’y réfère dans la prière, mais il n’exempte de rien.

Hassidisme

Le hassidisme lit lekh lekha comme « va vers toi-même » : le départ est un mouvement intérieur, et chacun a son pays, sa parenté et sa maison paternelle à quitter — ses habitudes, ses attaches, ses certitudes reçues. L’élection n’est pas un statut, c’est un appel qui se renouvelle, et il est adressé à chacun selon sa place.

Massorti

Historiquement, le récit a probablement pris sa forme quand la question du retour se posait : un homme part de Babylonie vers Canaan sur une parole, et Isaïe 51 fait explicitement le rapprochement pour les exilés. Le judaïsme massorti observe que le silence sur les mérites est conservé alors qu’il aurait été facile de le combler dans le texte même — et que ce silence est ce qui empêche l’élection de devenir une supériorité.

Réformé et libéral

Le judaïsme réformé a repensé l’élection en termes de mission : être choisi, c’est être chargé d’une tâche, celle d’une éthique et d’un témoignage. Plusieurs de ses penseurs, dont Mordecaï Kaplan — qui a ensuite fondé son propre courant —, ont voulu abandonner la notion ; la majorité l’a conservée en la reformulant. Le verset de Gn 12,3 reste pour eux central : la bénédiction est orientée vers toutes les familles de la terre.

Monde séfarade et mizrahi

Le monde séfarade a lu Abraham avec les philosophes et avec les kabbalistes : Maïmonide en fait un métaphysicien, la kabbale en fait l’homme de hessed, la bonté, première des mesures. Juda Halévi, lui, refuse la lecture rationaliste : Abraham est choisi parce qu’il appartient à une lignée porteuse d’une disposition propre, transmise depuis Adam. Trois réponses, dont deux s’excluent, et la tradition les a gardées.

Où en est la discussion

Le texte se tait, et la tradition a comblé le silence de plusieurs manières sans le supprimer. La voix classique retient la recherche d’Abraham et rappelle que Dt 7 exclut le mérite, Amos l’exigence accrue. L’orthodoxie moderne, avec Maïmonide, fait suivre l’élection d’une découverte et ouvre la filiation aux convertis. La voix haredi insiste sur les dix épreuves et sur le mérite des pères qui n’exempte de rien. Le hassidisme lit « va vers toi-même ». La voix massorti souligne que le silence conservé empêche l’élection de devenir une supériorité. La voix réformée la reformule en mission. La voix séfarade rappelle l’alternative entre Maïmonide, la kabbale et Juda Halévi. Justin retient le verset d’Amos sur l’élection comme exigence.

Hypothèses de travail — mémoire et thèse

Quatre pistes formulées de manière falsifiable.

H1. Nivrekhou : passif ou réfléchi

  • Master
  • Philologie
  • 12-18 mois

Hypothèse. La forme verbale de Gn 12,3 et de ses parallèles doit se lire au réfléchi, ce que confirment les emplois de la racine dans les formules de bénédiction du corpus.

État de la question
Les deux lectures sont défendues ; le choix engage la portée universelle du verset.
Corpus
Gn 12,3 ; 18,18 ; 22,18 ; 26,4 ; 28,14 ; formules de bénédiction en Gn 48,20 ; Ps 72,17 ; Septante et versions.
Méthode
Analyser les constructions parallèles et les rendus anciens.

Ce qui la réfuterait : Une majorité d’emplois nettement passifs dans des contextes comparables.

H2. Le milieu de mise en forme du cycle

  • Doctorat
  • Exégèse
  • 4-5 ans

Hypothèse. Le cycle d’Abraham a reçu sa forme actuelle dans un milieu postexilique, ce qu’indiquent les recoupements de son vocabulaire avec Is 40-55 et avec les textes du retour.

État de la question
La datation basse est majoritaire ; l’argumentation lexicale reste à préciser.
Corpus
Gn 12-25 ; Is 41,8 ; 51,1-2 ; Ez 33,24 ; Ne 9,7-8 ; Jos 24,2-3.
Méthode
Comparer le vocabulaire de la promesse et de la sortie d’Our.

Ce qui la réfuterait : Un vocabulaire nettement préexilique dans les couches centrales du cycle.

H3. Les listes des dix épreuves

  • Master
  • Littérature rabbinique
  • 12-18 mois

Hypothèse. Le chiffre de dix précède l’établissement de la liste, et les divergences entre Rachi, Maïmonide et les Pirqé de-Rabbi Éliézer reflètent des principes de sélection différents et identifiables.

État de la question
Les listes sont connues ; leur comparaison systématique manque en français.
Corpus
m. Avot 5,3 ; Pirqé de-Rabbi Éliézer 26-31 ; Avot de-Rabbi Nathan ; commentaires de Rachi, Maïmonide, Rabbénou Yona sur Avot.
Méthode
Aligner les listes et dégager les critères.

Ce qui la réfuterait : Une liste unique attestée dès les sources tannaïtiques.

H4. Abraham dans les trois traditions

  • Doctorat
  • Religions comparées
  • 3-4 ans

Hypothèse. Les figures d’Abraham dans les sources juives, chrétiennes et musulmanes divergent sur des points structurels — le fils de l’épreuve, le lieu, la fonction —, ce qui rend la catégorie de « religions abrahamiques » descriptive et non explicative.

État de la question
Le débat sur la catégorie est ouvert depuis les travaux de Levenson et de Hughes.
Corpus
Gn 12-25 ; Rm 4 ; Ga 3 ; Jc 2 ; sourates 2, 6, 14, 37 ; Bereshit Rabba ; tafsirs classiques.
Méthode
Comparer les éléments structurels de chaque figure.

Ce qui la réfuterait : Une convergence structurelle sur les points décisifs.

Bibliographie sélective

Études

  • Levenson, Jon D. Inheriting Abraham. Princeton : Princeton University Press, 2012.
  • Römer, Thomas. L’invention de Dieu. Paris : Seuil, 2014.
  • Thompson, Thomas L. The Historicity of the Patriarchal Narratives. BZAW 133. Berlin : de Gruyter, 1974.
  • Van Seters, John. Abraham in History and Tradition. New Haven : Yale University Press, 1975.
  • Kugel, James L. Traditions of the Bible. Cambridge (Mass.) : Harvard University Press, 1998.

Voir aussi