Dix fléaux, un roi qui refuse dix fois, et une difficulté que le texte installe lui-même : à partir d’un certain moment, c’est Dieu qui endurcit le cœur de Pharaon. Le récit met en scène un affrontement entre deux puissances et pose, en passant, la question la plus lourde de la théologie : que reste-t-il de la liberté d’un homme dont Dieu durcit le cœur ?
1. Le récit
La séquence. Ex 7,14-12,36. Le sang, les grenouilles, les poux, les bêtes, la peste du bétail, les ulcères, la grêle, les sauterelles, les ténèbres, la mort des premiers-nés.
La structure. Les neuf premières plaies se répartissent en trois séries de trois, selon un schéma régulier : dans chaque série, la première est annoncée au matin au bord du fleuve, la deuxième au palais, la troisième sans avertissement. La dixième est d’un autre ordre : elle est précédée d’un rituel — la Pâque — et elle produit le départ.
Les magiciens. Ils reproduisent les deux premières plaies, échouent à la troisième et déclarent : « c’est le doigt de Dieu » ; à la sixième, ils ne peuvent plus se tenir devant Moïse, atteints d’ulcères.
La formule. Le texte donne la raison : « afin que tu racontes à ton fils et au fils de ton fils » (10,2) et « afin qu’ils sachent que je suis le Seigneur » (7,5). Le récit est orienté vers la reconnaissance et vers la transmission, non vers la punition seule.
Trois verbes. L’hébreu emploie hazaq (rendre fort), kaved (rendre lourd) et qacha (rendre dur). Le partage des sujets est significatif :
Séquence
Qui endurcit
Annonces préalables (Ex 4,21 ; 7,3)
Dieu annonce qu’il endurcira
Plaies 1 à 5
Le cœur de Pharaon s’endurcit, ou Pharaon endurcit son cœur
Plaies 6 à 10
Le Seigneur endurcit le cœur de Pharaon
La bascule se produit à la sixième plaie (9,12). Toute la discussion traditionnelle part de cette observation : Pharaon a d’abord endurci lui-même, et l’endurcissement divin intervient ensuite.
Le cœur en hébreu.Lev ne désigne pas le siège des sentiments mais celui de la décision et de l’intelligence. « Endurcir le cœur » signifie fixer une résolution, non éteindre une émotion.
3. Le dossier historico-critique
Les sources. Le récit combine plusieurs traditions, repérables aux différences de vocabulaire : dans certains passages Moïse étend la main, dans d’autres Aaron étend son bâton, dans d’autres encore Dieu agit seul. Les listes des Psaumes 78 et 105 ne comptent que sept ou huit plaies, dans un ordre différent — preuve qu’une séquence fixe de dix n’était pas universelle.
Texte
Nombre
Particularité
Ex 7-12
Dix
Séquence canonique
Ps 78,43-51
Sept
Omet les poux, les ulcères et les ténèbres ; ordre différent
Ps 105,27-36
Huit
Commence par les ténèbres ; omet la peste et les ulcères
Les lectures naturalistes. On a proposé d’expliquer la série par une cascade écologique : une crue chargée d’algues rouges, la fuite des grenouilles, la prolifération des insectes, les maladies du bétail, une grêle saisonnière, un vent de sable ou l’éruption de Théra pour les ténèbres. Ces reconstructions sont ingénieuses et invérifiables ; elles supposent en outre ce qu’elles veulent expliquer, puisqu’elles laissent entière la dernière plaie.
Les dieux d’Égypte. Ex 12,12 annonce des jugements « contre tous les dieux d’Égypte ». Plusieurs plaies visent des domaines divins égyptiens — le Nil, la fertilité, le soleil —, et les ténèbres atteignent la sphère de Rê. Le récit se lit comme une démonstration de souveraineté sur un panthéon, ce que la Bible dit expressément.
L’absence de traces. Aucune source égyptienne ne mentionne l’épisode. Cela n’a rien d’étonnant, la documentation royale ne consignant pas les défaites, mais aucun élément extérieur ne vient confirmer le récit.
4. La tradition
Le repentir refusé ? Le problème est posé nettement par le midrash et repris par les commentateurs : si Dieu endurcit, Pharaon peut-il encore se repentir, et peut-il être puni ? Trois réponses classiques :
Maïmonide (Hilkhot Techouva 6,3) : il est possible qu’un homme commette une faute si grande que la voie du repentir lui soit fermée, en punition de ses fautes antérieures. L’endurcissement est donc lui-même un châtiment, et Pharaon est puni pour ce qu’il a fait librement avant.
Ramban (sur Ex 7,3) : l’endurcissement rend au contraire à Pharaon sa liberté. Après cinq plaies, il aurait cédé par peur, non par conviction ; Dieu lui rend la force d’âme nécessaire pour décider vraiment.
Le Sforno suit une voie proche : Dieu soutient Pharaon pour qu’il puisse choisir sans être écrasé.
La mesure. Le midrash applique le principe de la mesure pour mesure : les Égyptiens ont noyé les enfants, ils sont noyés ; ils ont fait travailler dans l’argile, ils reçoivent la grêle.
Le vin de la Haggada. On retire une goutte de vin de sa coupe à l’énoncé de chaque plaie. L’usage, attesté à partir du Moyen Âge, est expliqué comme une diminution de la joie devant la souffrance d’autrui, à quoi se rattache la tradition — plus tardive et souvent mal attribuée — sur les anges auxquels Dieu interdit de chanter pendant que les Égyptiens se noient (b. Meguila 10b ; b. Sanhédrin 39b).
Les sigles de R. Yehouda. La Haggada conserve le procédé mnémotechnique qui groupe les dix plaies en trois mots, procédé tannaïtique repris comme partie du récit pascal.
5. Réception chrétienne et sa critique
Élément
Lecture chrétienne
Lecture juive
Effets et état du dossier
Rm 9,17-18
Paul cite Ex 9,16 et conclut : Dieu fait miséricorde à qui il veut et endurcit qui il veut. Le passage a fondé les doctrines de la prédestination, chez Augustin puis chez Calvin
Maïmonide et Ramban maintiennent la responsabilité de Pharaon, l’un en faisant de l’endurcissement un châtiment, l’autre une restitution de liberté
Un même verset a produit deux théologies : l’une sur la souveraineté divine, l’autre sur la responsabilité. Le débat interne juif est antérieur à la controverse chrétienne sur la grâce et lui est parallèle
Les plaies comme typologie
L’Apocalypse reprend la série — eaux changées en sang, ulcères, ténèbres, grêle (Ap 8 et 16) — pour décrire les fléaux de la fin
Le midrash annonce de même que les fléaux d’Égypte reviendront au temps de la délivrance finale
Les deux traditions ont fait de la série un modèle eschatologique
La dixième plaie
Lue en rapport avec la Pâque et l’agneau (voir La Pâque)
Fondement du rachat des premiers-nés (Ex 13,11-15)
Même texte, deux institutions
La mahloket
Qui a endurci le cœur de Pharaon ?
Le texte attribue l’endurcissement à Pharaon lui-même dans les cinq premières plaies, puis à Dieu. Maïmonide y voit un châtiment, Ramban une restitution de liberté, et Paul en a tiré la prédestination. La question posée aux sept voix : que devient la responsabilité d’un homme dont le cœur est endurci ?
Le Beit Midrash classique
La réponse tient dans l’observation du texte, que les commentateurs ont faite avant tout le monde : les cinq premières fois, c’est Pharaon. Ce qu’il devient ensuite, il l’est devenu lui-même. Le principe général est posé ailleurs : « celui qui vient se purifier, on l’aide ; celui qui vient se souiller, on lui ouvre la porte » (b. Chabbat 104a). L’homme donne la direction, le Ciel donne l’élan.
Orthodoxie moderne
Maïmonide a formulé la solution la plus rigoureuse : il arrive qu’un homme se ferme à lui-même la voie du repentir, et cette fermeture est elle-même le châtiment de ses fautes (Hilkhot Techouva 6,3). Cela suppose une doctrine ferme du libre arbitre, que Maïmonide expose juste avant : sans elle, il n’y aurait ni commandement ni jugement. L’orthodoxie moderne insiste sur cet ordre : la liberté est le principe, et l’endurcissement l’exception qui la suppose.
Monde haredi et litvak
Le libre arbitre est un fondement : « tout est prévu, et la liberté est donnée » (m. Avot 3,15). Pharaon a été puni pour ce qu’il a choisi. Les détails du mécanisme appartiennent à ce qui nous dépasse, et l’on n’en tire pas de doctrine sur la prédestination, qui n’a pas de place dans la Torah. Ce que le récit enseigne pratiquement, c’est que l’endurcissement s’installe par répétition : chaque refus rend le suivant plus facile.
Hassidisme
Ramban donne la lecture que le hassidisme reprend volontiers : Dieu rend à Pharaon la force de décider, parce qu’une soumission arrachée par la terreur ne serait pas un repentir. Il fallait que Pharaon puisse choisir vraiment, y compris de refuser. Le Ciel ne veut pas d’un cœur brisé par la peur, mais d’un cœur retourné.
Massorti
Historiquement, la récurrence de l’endurcissement est un procédé narratif : elle permet d’enchaîner dix épisodes, de bâtir la progression et de préparer la démonstration finale. Le texte le dit lui-même : « afin que tu racontes à ton fils » (10,2). Le judaïsme massorti observe que le récit est construit pour être transmis, et que la question de la liberté, réelle, est posée par des lecteurs postérieurs — ce qui ne la rend pas illégitime, mais la situe.
Réformé et libéral
Le judaïsme réformé récuse toute prédestination et insiste sur la responsabilité de chacun. Il lit aussi le récit avec une gêne assumée : les plaies frappent une population entière, et la dixième tue des enfants. La goutte de vin retirée pour chaque plaie est devenue, dans plusieurs communautés, l’occasion d’un enseignement explicite sur le coût humain d’une délivrance.
Monde séfarade et mizrahi
La tradition séfarade lit le dossier avec Maïmonide et Ramban côte à côte dans les Miqraot Guedolot, et elle a produit des commentaires qui refusent de choisir : les deux explications valent pour des moments différents du récit. Abravanel, qui a servi des rois et vu leur entêtement, remarque que le récit décrit exactement la conduite d’un souverain acculé : il cède sous le coup, et se rétracte dès que la pression cesse.
Où en est la discussion
Le texte partage l’endurcissement entre Pharaon et Dieu, dans cet ordre. La voix classique retient le principe : l’homme donne la direction, le Ciel donne l’élan. L’orthodoxie moderne, avec Maïmonide, fait de l’endurcissement un châtiment supposant la liberté. La voix haredi maintient le libre arbitre et décrit l’endurcissement par répétition. Le hassidisme, avec Ramban, y voit une restitution de la capacité de choisir. La voix massorti relève le procédé narratif et la finalité de transmission. La voix réformée assume la gêne devant le coût humain. La voix séfarade conserve les deux explications et, avec Abravanel, reconnaît la conduite d’un souverain acculé. Justin note que Rm 9 a tiré du même verset une théologie de la prédestination.
Hypothèses de travail — mémoire et thèse
Quatre pistes formulées de manière falsifiable.
H1. Les listes des Psaumes 78 et 105
Master
Exégèse
12-18 mois
Hypothèse. Les séries de plaies des Psaumes 78 et 105 ne dérivent pas du récit de l’Exode dans sa forme actuelle, mais d’une tradition parallèle, ce qu’indiquent leur nombre, leur ordre et leur vocabulaire.
État de la question
Les deux hypothèses — abrégé poétique ou tradition indépendante — sont défendues.
Corpus
Ex 7-12 ; Ps 78,43-51 ; Ps 105,27-36 ; Sagesse 16-19 ; Josèphe, Antiquités II.
Méthode
Comparer le vocabulaire et l’ordre des éléments.
Ce qui la réfuterait : Un vocabulaire dérivé terme à terme du récit de l’Exode.
H2. La répartition des trois verbes
Master
Philologie
12-18 mois
Hypothèse. La distribution des verbes hazaq, kaved et qacha dans le récit suit les strates rédactionnelles plutôt qu’une progression narrative voulue.
État de la question
La bascule à la sixième plaie est observée ; son explication rédactionnelle ou littéraire est discutée.
Corpus
Toutes les occurrences dans Ex 4-14 ; analyses des sources du récit ; parallèles en 1 S 6,6 ; Dt 2,30.
Méthode
Croiser la distribution des verbes avec les critères de partage des sources.
Ce qui la réfuterait : Une distribution transversale aux strates et cohérente avec la progression.
H3. Les plaies et les dieux d’Égypte
Doctorat
Égyptologie / exégèse
3-4 ans
Hypothèse. Chaque plaie vise un domaine divin égyptien identifiable, ce que confirme la comparaison avec les attributions divines attestées à l’époque ramesside.
État de la question
La lecture est courante dans la littérature homilétique ; sa vérification égyptologique est rarement faite.
Corpus
Ex 7-12 ; Ex 12,12 ; théologie égyptienne du Nouvel Empire ; textes sur Hapi, Heqet, Rê, Sekhmet.
Méthode
Confronter chaque plaie aux compétences divines documentées.
Ce qui la réfuterait : Des correspondances arbitraires ou sans appui dans les sources égyptiennes.
H4. La goutte de vin
Master
Liturgie
12-18 mois
Hypothèse. L’usage de retirer du vin à l’énoncé de chaque plaie apparaît dans l’Ashkenaz médiévale et sa justification par la compassion envers les Égyptiens est postérieure à l’usage lui-même.
État de la question
Les premières attestations sont connues ; la chronologie des justifications ne l’est pas.
Corpus
Livres de coutumes ashkénazes des XIIe-XVe siècles ; haggadot imprimées ; b. Meguila 10b ; b. Sanhédrin 39b.
Méthode
Dater les attestations de l’usage et de chaque justification.
Ce qui la réfuterait : Une justification par la compassion contemporaine de la première attestation.
Bibliographie sélective
Études
Greenberg, Moshe. Understanding Exodus. New York : Behrman House, 1969.
Hoffmeier, James K. Israel in Egypt. New York : Oxford University Press, 1997.
Propp, William H. C. Exodus 1-18. AB 2. New York : Doubleday, 1999.
Sarna, Nahum M. Exploring Exodus. New York : Schocken, 1986.
Zevit, Ziony. « Three Ways to Look at the Ten Plagues ». Bible Review 6/3 (1990) : 16-23.