Un buisson qui brûle sans se consumer, un enfant réveillé trois fois dans la nuit, un charbon posé sur des lèvres, une main qui touche une bouche, un rouleau qu’il faut manger et qui a le goût du miel, un berger arraché à ses sycomores. Six récits de vocation, presque tous construits sur le même schéma, et presque tous comportant un refus. Le prophète, dans la Bible, commence par dire non.
1. Le schéma
Norman Habel a dégagé en 1965 une structure récurrente, à partir de la comparaison des récits :
une rencontre ou une confrontation avec le divin ;
une parole d’introduction, souvent l’appel par le nom ;
l’envoi, formulé à l’impératif ;
l’objection du destinataire ;
l’assurance : « je serai avec toi » ;
un signe.
La présence quasi systématique de l’objection est le trait le plus remarquable : elle distingue ces récits des textes de mandat royal du Proche-Orient, où le roi accepte.
Le buisson, le nom révélé, la mission devant Pharaon
Cinq objections successives : qui suis-je, quel est ton nom, ils ne me croiront pas, je ne suis pas homme de parole, envoie qui tu voudras
Le bâton-serpent, la main lépreuse, l’eau changée en sang ; et Aaron adjoint
1 S 3 — Samuel
L’enfant couché dans le sanctuaire de Silo, la voix appelée trois fois, Éli qui comprend
Pas d’objection : une ignorance, puis la peur de rapporter la parole à Éli
La parole se réalise, et « aucune de ses paroles ne tomba à terre »
Is 6
La vision au Temple, l’année de la mort d’Ozias, les séraphins, la maison remplie de fumée
« Malheur à moi, je suis perdu, car je suis un homme aux lèvres impures »
Le charbon pris sur l’autel, qui touche les lèvres
Jr 1
Connu avant d’être formé dans le ventre, consacré prophète pour les nations
« Je ne sais pas parler, car je suis un enfant »
La main qui touche la bouche ; la branche d’amandier et le chaudron bouillant
Ez 1-3
Le char au bord du Kevar, le visage contre terre, l’esprit qui remet debout
Pas d’objection formulée ; le prophète reste sept jours stupéfait parmi les déportés
Le rouleau écrit des deux côtés, qu’il doit manger et qui est doux comme le miel
Am 7,14-15
À Béthel, face au prêtre Amatsia qui lui ordonne de partir
Une déclaration : « je ne suis pas prophète ni fils de prophète, je suis bouvier et pinceur de sycomores »
Aucun ; seulement l’arrachement : « le Seigneur m’a pris derrière le troupeau »
Un cas particulier. 1 R 22,19-23 et Is 6 partagent la scène du conseil céleste : le prophète assiste à une délibération divine. Michée fils de Yimla y voit Dieu chercher qui trompera Achab, et un esprit se proposer. Le texte pose crûment la question de la parole prophétique fausse.
3. La contrainte
Plusieurs textes décrivent la prophétie comme subie plutôt que choisie :
Amos : « le lion a rugi, qui ne craindrait ? le Seigneur Dieu a parlé, qui ne prophétiserait ? » (3,8) ;
Jérémie : « tu m’as séduit, Seigneur, et je me suis laissé séduire… il y avait dans mon cœur comme un feu dévorant, enfermé dans mes os, je m’épuisais à le contenir et je n’ai pas pu » (20,7.9) ;
Jonas fuit, embarque pour Tarsis, et n’échappe pas ;
Ézéchiel est rendu muet, sauf quand Dieu ouvre sa bouche (3,26-27).
Les faux prophètes. Le critère donné par Dt 18,21-22 est l’accomplissement ; celui de Dt 13,2-6 est le contenu, car un signe accompli ne légitime pas un appel à servir d’autres dieux. L’affrontement de Jérémie et de Hananya (Jr 28) montre la difficulté pratique : deux hommes parlent au nom du même Dieu, et rien ne les distingue sur le moment.
4. Le dossier historico-critique
Les parallèles. Les archives de Mari, au XVIIIe siècle, contiennent des lettres rapportant au roi des messages transmis par des personnes qui parlent au nom d’un dieu, souvent sans qu’on les ait consultées. Les textes néo-assyriens d’Ishtar d’Arbèles présentent des oracles adressés à Assarhaddon. La prophétie israélite s’inscrit donc dans un phénomène régional, dont elle se distingue par la place de la critique du roi et par la mise par écrit des recueils.
Le rôle du récit. La critique observe que les récits de vocation ont une fonction : ils légitiment. Placés en tête des livres — Isaïe 6 fait exception, au milieu d’un ensemble —, ils établissent que le prophète n’a pas parlé de lui-même. L’objection y contribue : celui qui refuse d’abord ne peut être soupçonné d’avoir cherché la fonction.
Le cas d’Amos 7,14. La phrase hébraïque n’a pas de verbe : elle se lit au présent — « je ne suis pas prophète » — ou au passé — « je n’étais pas prophète ». Le sens change du tout au tout : refus du titre, ou récit d’une transformation. La discussion est ouverte.
5. La tradition
Combien de prophètes ? « Quarante-huit prophètes et sept prophétesses ont prophétisé pour Israël » (b. Meguila 14a), et le Talmud ajoute que beaucoup d’autres ont prophétisé sans que leurs paroles soient consignées : seul ce qui était nécessaire aux générations a été écrit.
Les prophétesses. La liste comprend Sara, Myriam, Débora, Hanna, Abigaïl, Houlda et Esther. Houlda est consultée alors que Jérémie est vivant, et sa parole déclenche la réforme de Josias (2 R 22,14-20).
Les degrés. Maïmonide consacre à la prophétie la partie la plus développée de sa psychologie (Guide II, 32-48) : elle suppose la perfection de l’intellect, de l’imagination et du caractère, et Dieu peut l’empêcher mais ne la produit pas arbitrairement. Moïse fait exception : il reçoit sans imagination et « face à face ». La distinction entre Moïse et les autres prophètes est le septième principe.
La parole propre du prophète. Le Talmud discute si deux prophètes prophétisent dans le même style : « un même contenu est donné à plusieurs prophètes, mais deux prophètes ne prophétisent pas dans les mêmes termes » (b. Sanhédrin 89a). La formulation appartient donc à l’homme.
6. Réception chrétienne
Les récits de vocation ont fourni le modèle des récits d’appel chrétiens : la vocation de Paul sur le chemin de Damas reprend le schéma, et l’Apocalypse reprend le rouleau mangé d’Ézéchiel (Ap 10,9-10), en précisant qu’il est doux à la bouche et amer aux entrailles. Isaïe 6,3 est devenu le Sanctus de la liturgie eucharistique, parallèle exact de la qedoucha juive, qui cite le même verset : les deux liturgies font chanter aux fidèles ce que le prophète entend chanter aux séraphins.
Un point de divergence. Is 6,9-10 — « rends insensible le cœur de ce peuple » — est cité cinq fois dans le Nouveau Testament pour expliquer l’incrédulité d’Israël (Mt 13,14-15 ; Mc 4,12 ; Lc 8,10 ; Jn 12,40 ; Ac 28,26-27). Dans son contexte, le verset annonce un endurcissement temporaire, suivi d’un « saint rejeton » (6,13). Son emploi néotestamentaire l’a transformé en verdict durable. Le dossier appartient au module Rencontres et polémiques.
La mahloket
Le prophète choisit-il ses paroles ?
Les textes disent l’un et l’autre : une parole mise dans la bouche, un feu qu’on ne peut retenir, mais aussi un style propre à chaque prophète, reconnaissable entre tous. La question posée aux sept voix : que fait le prophète de ce qu’il reçoit ?
Le Beit Midrash classique
Le Talmud a posé la règle : un même contenu est donné à plusieurs prophètes, mais deux prophètes ne prophétisent pas dans les mêmes termes (b. Sanhédrin 89a). Le contenu vient d’en haut, la formulation appartient à l’homme — c’est pourquoi Isaïe parle en prince et Amos en berger. Et le prophète peut refuser : Moïse a objecté cinq fois, Jonas a fui. Le refus fait partie du dispositif.
Orthodoxie moderne
Maïmonide donne la réponse la plus articulée : la prophétie passe par l’imagination du prophète, formée par sa culture et son tempérament, sauf pour Moïse. Cela explique les différences de style et même les différences de représentation. L’orthodoxie moderne en tire que lire un prophète suppose de connaître son monde : les images d’Ézéchiel viennent de Babylone, celles d’Amos des marchés du nord. Reconnaître cela ne diminue pas la révélation, cela la situe.
Monde haredi et litvak
Les paroles des prophètes sont paroles de Dieu, transmises et fixées. Le prophète ne retranche ni n’ajoute, et la tradition veille sur la lettre : c’est pourquoi l’on étudie le texte reçu avec les commentateurs, sans spéculer sur ce que l’homme y aurait mis. Ce qui a été écrit l’a été parce qu’il était nécessaire aux générations, et le reste n’a pas été consigné.
Hassidisme
Le hassidisme parle d’un état où l’homme devient un passage : sa parole n’est plus la sienne, et pourtant elle porte sa voix. Le Baal Chem Tov enseignait que la Chekhina parle par la gorge du juste. Ce n’est pas une possession : la préparation, l’étude et l’humilité sont nécessaires, et c’est pourquoi les prophètes objectent — ils savent ce qu’ils ne sont pas.
Massorti
La critique observe que les récits de vocation ont une fonction de légitimation, et que le motif du refus la sert : celui qui a résisté n’a pas convoité la charge. Les archives de Mari et les oracles assyriens montrent un phénomène régional dont Israël se distingue par la critique du pouvoir et par la mise par écrit. Le judaïsme massorti tient que ces observations n’épuisent pas le phénomène : elles décrivent la forme, non ce qui l’a suscitée.
Réformé et libéral
Le judaïsme réformé a fait du prophétisme son centre, et il en retient surtout le contenu : la justice, le droit, la critique du culte sans éthique. Sur la question posée, il tient que la parole prophétique est pleinement humaine, portée par des hommes qui ont vu clair dans leur temps, et que son autorité tient à ce qu’elle dit, non à son mode de transmission. Cette position est assumée et elle est contestée par les autres courants.
Monde séfarade et mizrahi
Juda Halévi, contre Maïmonide, lie la prophétie à la terre d’Israël et à une disposition propre du peuple, non à la perfection intellectuelle. Deux réponses séfarades opposées, et elles engagent tout : si la prophétie est une perfection de l’homme, elle est en principe accessible et ses conditions sont connues ; si elle est un don lié à une lignée et à un lieu, elle échappe à l’analyse. La tradition a gardé les deux thèses sans choisir.
Où en est la discussion
Le contenu vient d’ailleurs, la formulation appartient au prophète. La voix classique s’appuie sur la règle de b. Sanhédrin 89a et sur la place du refus. L’orthodoxie moderne, avec Maïmonide, fait passer la prophétie par l’imagination d’un homme situé. La voix haredi se concentre sur le texte reçu. Le hassidisme décrit l’homme devenu passage. La voix massorti reconnaît la fonction de légitimation des récits sans y réduire le phénomène. La voix réformée déplace l’autorité vers le contenu. La voix séfarade rappelle l’alternative entre Maïmonide et Juda Halévi. Justin observe que les récits d’appel chrétiens ont gardé le refus que leurs théologies ont effacé.
Hypothèses de travail — mémoire et thèse
Quatre pistes formulées de manière falsifiable.
H1. Le schéma de vocation et ses parallèles
Doctorat
Exégèse comparée
3-4 ans
Hypothèse. Le motif de l’objection, quasi constant dans les récits bibliques de vocation, est absent des textes de mandat divin du Proche-Orient, ce qui en fait un trait distinctif du prophétisme israélite.
État de la question
Habel a dégagé le schéma ; la comparaison systématique avec les corpus extérieurs reste à conduire.
Corpus
Ex 3-4 ; 1 S 3 ; Is 6 ; Jr 1 ; Ez 1-3 ; Am 7 ; archives de Mari (ARM 26) ; oracles néo-assyriens (SAA 9).
Méthode
Recenser les mandats divins dans les corpus extérieurs et vérifier la présence d’objections.
Ce qui la réfuterait : Des objections attestées dans les textes de mandat mésopotamiens.
H2. Amos 7,14
Master
Philologie
12-18 mois
Hypothèse. La phrase nominale d’Am 7,14 doit se traduire au présent — refus du titre professionnel — et non au passé, ce que confirme l’usage des phrases nominales en contexte de réplique dans le corpus prophétique.
État de la question
Les deux traductions sont défendues, avec des conséquences opposées pour l’histoire du prophétisme.
Corpus
Am 7,10-17 ; phrases nominales de réplique dans les Prophètes ; versions anciennes ; commentaires médiévaux.
Méthode
Analyser les phrases nominales dans des contextes de réplique comparables.
Ce qui la réfuterait : Une majorité d’emplois à valeur passée dans des contextes comparables.
H3. Is 6,9-10 dans le Nouveau Testament
Master
Histoire de l’exégèse
12-18 mois
Hypothèse. Les cinq citations néotestamentaires d’Is 6,9-10 omettent systématiquement la promesse du verset 13, et cette omission est constitutive de leur argument.
État de la question
Les citations sont étudiées séparément ; l’omission n’a pas été analysée comme procédé.
Corpus
Is 6,9-13 en hébreu, dans la Septante et à Qumrân ; Mt 13,14-15 ; Mc 4,12 ; Lc 8,10 ; Jn 12,40 ; Ac 28,26-27.
Méthode
Comparer l’étendue de chaque citation et sa fonction argumentative.
Ce qui la réfuterait : Une citation néotestamentaire incluant la promesse finale.
H4. Les sept prophétesses
Master
Littérature rabbinique
12-18 mois
Hypothèse. La liste de b. Meguila 14a est construite selon des critères identifiables — la présence d’un texte poétique ou d’une parole rapportée — et non selon une tradition reçue.
État de la question
La liste est célèbre ; sa logique de composition n’a pas été analysée.
Corpus
b. Meguila 14a-15a ; textes relatifs à chacune des sept ; Sifré ; midrashim parallèles.
Méthode
Analyser les preuves scripturaires invoquées pour chaque nom.
Ce qui la réfuterait : Des preuves hétérogènes ne relevant d’aucun critère commun.
Bibliographie sélective
Études
Habel, Norman. « The Form and Significance of the Call Narratives ». ZAW 77 (1965) : 297-323.
Heschel, Abraham Joshua. Les prophètes. Paris : Seuil, 2021.
Nissinen, Martti. Prophets and Prophecy in the Ancient Near East. Atlanta : Society of Biblical Literature, 2003.
Petersen, David L. The Prophetic Literature: An Introduction. Louisville : Westminster John Knox, 2002.
Vermeylen, Jacques. Les prophètes d’Israël. Paris : Cerf, 2011.