Le cycle, les chefs improvisés et la question du roi
Un livre qui raconte douze chefs improvisés, une prophétesse qui juge, un vœu qui tue une fille, un héros violent et, pour finir, deux récits d’horreur qui s’achèvent sur une phrase répétée quatre fois : « en ces jours-là, il n’y avait pas de roi en Israël ; chacun faisait ce qui lui semblait droit ». Le livre pose ainsi lui-même la question de la royauté, que le module traite en mahloket.
1. Le livre
Le nom.שֹׁפְטִים, Choftim, « juges ». Le mot ne désigne pas des magistrats : le chofet est un chef suscité pour une crise, qui délivre et gouverne. La même racine donne les suffètes de Carthage et apparaît dans les textes de Mari. Le livre en compte douze, dont six reçoivent un récit développé — Otniel, Éhoud, Devora et Baraq, Gédéon, Jephté, Samson — et six seulement une notice.
L’auteur selon la tradition.b. Baba Batra 14b-15a attribue le livre à Samuel.
La structure. Vingt et un chapitres, en trois parties.
Une double introduction (1,1-3,6) : d’abord un état des conquêtes inachevées, tribu par tribu, qui contredit le bilan de Josué ; puis un exposé théologique du cycle.
Le corps du livre (3,7-16,31), construit sur un schéma répété : Israël fait le mal, Dieu le livre à un oppresseur, le peuple crie, Dieu suscite un libérateur, le pays connaît le repos, et le cycle recommence. La dégradation est progressive : les derniers juges sont les plus troubles.
Les appendices (17-21) : l’idole de Mika et la migration de Dan, puis le crime de Guivéa et la guerre contre Benjamin, qui manque exterminer une tribu.
Le refrain des appendices « En ces jours-là, il n’y avait pas de roi en Israël » revient en 17,6 ; 18,1 ; 19,1 et 21,25 ; deux fois avec la suite « chacun faisait ce qui était droit à ses yeux ». La phrase est lue de deux façons opposées. Pour les uns, elle plaide pour la royauté : sans roi, c’est le chaos. Pour les autres, elle est ironique et le livre a une tendance antimonarchique, puisque Gédéon refuse la royauté (8,22-23) et que la fable de Yotam (9,7-15) tourne le roi en dérision. La mahloket de ce module part de là.
Passages principaux
Les passages de Shoftim qui font l’objet d’un sous-module transversal, avec les autres livres où ils reviennent. Voir l’index des passages.
Deux textes grecs. Le livre des Juges est le cas le plus net d’une double tradition grecque : le Vaticanus et l’Alexandrinus divergent au point que les éditions les impriment en deux colonnes parallèles. La question est de savoir si l’on a deux traductions indépendantes ou une traduction et sa révision.
4QJudga. Ce manuscrit ne contient pas Jg 6,7-10, discours d’un prophète anonyme que la critique tient depuis longtemps pour un ajout deutéronomiste. Le fragment a été présenté comme un témoin d’un état antérieur à cette insertion, ce qui reste discuté, le fragment étant court.
Le cantique de Devora (Jg 5) est l’un des textes les plus anciens et les plus difficiles de la Bible. Sa langue archaïque a servi à Cross et Freedman pour reconstituer une poésie hébraïque ancienne, et de nombreux versets restent obscurs.
3. Le dossier historico-critique
Deux tableaux du pays. Jg 1 énumère les villes que les tribus n’ont pas prises ; Jos 11,23 affirme que Josué prit tout le pays. La critique y voit deux traditions, la seconde étant un bilan théologique. Jg 1 est souvent tenu pour un témoignage plus proche de la situation réelle.
La chronologie. La somme des durées du livre dépasse largement les 480 ans que 1 R 6,1 place entre la sortie d’Égypte et le Temple. Les chiffres — quarante ans de repos, vingt ans d’oppression — sont schématiques.
Le cantique de Devora nomme dix groupes : il ignore Juda et Siméon, mentionne Makir et Galaad au lieu de Manassé et Gad. La liste ne coïncide pas avec le système des douze tribus, ce qui en fait un témoin d’une organisation plus ancienne et une pièce majeure du débat sur la formation d’Israël.
Les figures. Samson relève d’un fonds folklorique, avec le héros solaire — son nom vient de chemech, le soleil — et les récits d’exploits. Jephté est un chef de bande que sa tribu rappelle. Abimélek, à Sichem, échoue à fonder une royauté urbaine. La recherche récente lit ces récits comme la mémoire de rapports de force locaux avant l’État.
La rédaction. Le cadre du cycle appartient à la couche deutéronomiste ; les récits eux-mêmes sont plus anciens. Les appendices, sans le refrain, sont souvent tenus pour des traditions locales insérées tardivement, avec une visée politique : discréditer Benjamin, tribu de Saül, et le sanctuaire de Dan.
4. La lecture
Passage
Occasion
Lien
Jg 4,4-5,31 (ashkénazes) ; 5,1-31 (séfarades)
Paracha Bechalah, dite « chabbat du cantique »
Le cantique de Devora répond au cantique de la mer
Jg 13,2-25
Paracha Nasso
L’annonce de la naissance de Samson, nazir, répond aux lois du naziréat
Jg 11,1-33
Paracha Houqat
Jephté rappelle l’itinéraire du désert et les royaumes de Transjordanie
Le livre fournit ainsi trois haftarot, dont deux sont des récits de femmes : Devora et la mère de Samson.
5. Le targum
Le targum Jonathan traite le cantique de Devora comme il traite celui de Hanna : il le transforme en survol de l’histoire et y introduit des allusions à la Torah et au mérite des pères. Il atténue les passages difficiles — la ruse de Yaël, la mort de Sisera — et il donne aux « juges » le titre de chefs ou de sages, conformément à sa manière de rendre les fonctions anciennes par des institutions rabbiniques.
6. La parshanut
Le vœu de Jephté (11,30-40) est le lieu de la controverse la plus vive. Deux positions.
Il l’a offerte. C’est la lecture du midrash, qui accuse Jephté d’ignorance et Pinhas d’orgueil : l’un ne savait pas qu’un vœu peut être annulé, l’autre ne voulait pas se déplacer pour le lui dire, et tous deux furent punis (Bereshit Rabba 60,3).
Il l’a recluse. Radak et Ralbag soutiennent qu’elle fut consacrée à une vie séparée, sans mariage : la fille « pleure sa virginité » et non sa mort, et un sacrifice humain aurait été inconcevable.
La première lecture rend le texte plus cohérent ; la seconde protège la figure. Abravanel discute les deux.
Devora. La question de son autorité a occupé les commentateurs : une femme peut-elle juger ? Les Tossafot répondent qu’elle enseignait la loi, ou que le peuple l’avait acceptée sur lui, ce qui vaut consentement. Le débat est l’un des points de départ des discussions contemporaines sur les fonctions d’autorité.
Rachi suit le midrash, Radak discute grammaire et vraisemblance, Ralbag tire ses to’aliyot politiques de chaque épisode.
7. Midrash et halakha
Les vœux. L’épisode de Jephté est le cas d’école du droit des vœux : un vœu portant sur ce qui ne peut être offert est nul, et un sage peut l’annuler. Le traité Nedarim en expose le régime.
L’autorité des juges de chaque génération. La Mishna énonce une règle qui vient du livre : « Yiftah en sa génération est comme Samuel en la sienne » (b. Roch ha-Chana 25b). On s’adresse au tribunal de son temps, et non à celui qu’on voudrait avoir.
Le naziréat de Samson constitue une catégorie propre : le nazir Chimchon ne se coupe pas les cheveux et ne peut pas annuler son vœu, mais il n’est pas tenu par l’interdit du contact avec un mort (m. Nazir 1,2).
Deux lectures d’un même verset. Le récit de Guivéa (Jg 19) fait l’objet, dans le Talmud, d’un désaccord célèbre : pour R. Evyatar, le mari s’était fâché à cause d’une mouche trouvée dans son plat ; pour R. Yonatan, à cause d’un cheveu. Le prophète Élie, interrogé, répond : « les deux sont paroles du Dieu vivant » (b. Guittin 6b). La page est l’une des sources classiques sur la pluralité des lectures.
L’idole de Mika (Jg 17-18) a servi à discuter la responsabilité de celui qui tolère une transgression publique, et le sanctuaire de Dan est l’un des antécédents des veaux de Jéroboam (voir Melakhim).
8. Réception chrétienne
La section est brève, la réception ayant eu peu d’effets sur les communautés juives. L’épître aux Hébreux (11,32) place Gédéon, Baraq, Samson et Jephté parmi les témoins de la foi, ce qui a conduit la lecture chrétienne à faire de Jephté un héros croyant plutôt qu’un homme fautif — l’inverse exact de la lecture midrashique. Devora a été invoquée dans les débats chrétiens sur l’autorité des femmes, comme elle l’a été dans les débats juifs. Samson a nourri une iconographie et une musique abondantes, de Haendel à Saint-Saëns, sans portée polémique.
La mahloket
La royauté est-elle un pis-aller ?
Le livre se termine sur le constat qu’il n’y avait pas de roi et que chacun faisait ce qui lui semblait droit. Il contient aussi le refus de Gédéon et la fable de Yotam contre le roi. La Torah, de son côté, prévoit un roi (Dt 17,14-20) tout en décrivant la demande comme un rejet de Dieu (1 S 8,7). La question posée aux sept voix : l’institution d’un pouvoir humain est-elle un commandement ou une concession ?
Le Beit Midrash classique
Le désaccord est tannaïtique. Pour R. Yehouda, établir un roi est l’un des trois commandements prescrits à l’entrée dans le pays ; pour R. Nehoraï, la section de Dt 17 n’a été dite qu’en prévision des récriminations du peuple (b. Sanhédrin 20b). R. Éliézer distingue encore la demande légitime des anciens de celle du peuple, fautive parce qu’elle voulait un roi « comme toutes les nations ». Le Talmud conserve les trois positions sans les fondre.
Orthodoxie moderne
Maïmonide tranche pour l’obligation (Hilkhot Melakhim 1,1), mais il place le roi sous la Loi : il écrit lui-même un rouleau de la Torah, ne multiplie ni les femmes ni les chevaux, et ne peut siéger au Sanhédrin. L’orthodoxie moderne en tire une doctrine du pouvoir limité : la souveraineté est nécessaire, elle n’est jamais absolue. La question de savoir si un gouvernement élu hérite des prérogatives royales a été posée en Israël, notamment par le rav Kook dans Michpat Kohen.
Monde haredi et litvak
Le livre montre ce qui arrive sans autorité : l’idolâtrie, la guerre civile, le crime. La royauté n’est pas un pis-aller, c’est un ordre voulu, et sa forme légitime est celle de la maison de David. Mais elle appartient au temps du messie. En exil, l’autorité est celle de la Torah et de ses maîtres, et les États où nous vivons obligent par la règle « la loi du royaume est la loi ».
Hassidisme
La royauté véritable est celle du ciel, malkhout chamayim, et tout pouvoir humain n’en est qu’une ombre. Gédéon dit la vérité : « Ce n’est pas moi qui régnerai sur vous, ni mon fils ; le Seigneur régnera sur vous » (8,23). Le tsaddik exerce une autorité qui ne se prend pas : elle est reçue, et elle s’exerce par l’attachement, non par la contrainte.
Massorti
Le livre est un plaidoyer politique. La rédaction, qui insère le refrain dans les appendices, écrit au temps de la monarchie et défend la royauté de Juda contre celle de Benjamin et contre les sanctuaires du nord. Reconnaître cette intention n’enlève rien au texte : elle montre que la Bible contient un débat politique, avec des partisans et des adversaires du pouvoir royal, et que ce débat s’est poursuivi chez les tannaïm.
Réformé et libéral
Le judaïsme réformé lit Gédéon et Yotam comme les premières critiques du pouvoir absolu, et la fable des arbres comme une satire des ambitieux. Le principe prophétique — le roi est jugé par la parole de Dieu, portée par un homme sans pouvoir — est le fondement d’une conception démocratique de l’autorité. Le livre des Juges montre à la fois le danger de l’anarchie et celui du pouvoir : les deux leçons doivent être tenues ensemble.
Monde séfarade et mizrahi
Abravanel est ici la voix la plus nette. Ministre de deux royaumes et témoin de l’expulsion, il soutient que la royauté est une concession et non un idéal, et il compare, dans son commentaire, les régimes de Venise et des républiques italiennes, qu’il juge supérieurs. Il lit Dt 17 comme une permission encadrée, non comme un ordre. Sa lecture a été reprise, au XVIIe siècle, par des théoriciens républicains chrétiens.
Où en est la discussion
Le débat traverse le livre lui-même et se prolonge chez les tannaïm. La voix classique conserve les trois positions de b. Sanhédrin 20b. L’orthodoxie moderne suit Maïmonide en soulignant les limites imposées au roi. La voix haredi renvoie la royauté au temps du messie et fonde l’obéissance présente sur « la loi du royaume est la loi ». Le hassidisme subordonne tout pouvoir à la royauté du ciel. La voix massorti lit le refrain comme une thèse politique de la rédaction. La voix réformée y trouve la critique prophétique du pouvoir. La voix séfarade, avec Abravanel, tient la royauté pour une concession et lui préfère la république. Justin relève que les monarchomaques réformés sont allés chercher dans ces mêmes textes leur doctrine du pouvoir limité.
Hypothèses de travail — mémoire et thèse
Cinq pistes formulées de manière falsifiable. Les Juges réunissent un texte grec double, une poésie archaïque et une histoire de la réception qui touche à l’autorité des femmes.
H1. Les deux textes grecs
Doctorat
Septante
4-5 ans
Hypothèse. Les textes du Vaticanus et de l’Alexandrinus pour les Juges représentent une traduction ancienne et sa révision de type καίγε, et non deux traductions indépendantes.
État de la question
La question est ouverte depuis les travaux de Barthélemy ; les deux hypothèses ont leurs partisans.
Corpus
Jg dans les deux recensions grecques ; textes καίγε assurés ; fragments de Qumrân.
Méthode
Comparer les équivalences lexicales avec celles des textes καίγε assurés.
Ce qui la réfuterait : Des choix lexicaux incompatibles avec une révision.
H2. 4QJudga et Jg 6,7-10
Master
Critique textuelle
12-18 mois
Hypothèse. L’absence de Jg 6,7-10 dans 4QJudga reflète un état antérieur à l’insertion deutéronomiste, et non un saut du copiste.
État de la question
Trebolle Barrera défend la première hypothèse ; d’autres invoquent l’étroitesse du fragment.
Corpus
4QJudga ; Jg 6 dans le texte massorétique et les deux textes grecs ; passages deutéronomistes comparables.
Méthode
Analyser les indices matériels du fragment et les marques rédactionnelles du passage.
Ce qui la réfuterait : Un indice matériel de saut du même au même.
H3. Les tribus du cantique de Devora
Doctorat
Histoire d’Israël
4-5 ans
Hypothèse. La liste de Jg 5 reflète une organisation antérieure au système des douze tribus, et son silence sur Juda est significatif, non accidentel.
État de la question
L’ancienneté du cantique est largement admise ; l’interprétation du silence sur Juda est discutée.
Corpus
Jg 5 ; Gn 49 ; Dt 33 ; Nb 1 et 26 ; archéologie des hautes terres.
Méthode
Comparer les listes tribales et les corréler aux données de peuplement.
Ce qui la réfuterait : Un usage poétique expliquant l’omission de Juda sans portée historique.
H4. Le vœu de Jephté dans l’exégèse
Master
Histoire de l’exégèse
12-18 mois
Hypothèse. La lecture de la réclusion, défendue par Radak et Ralbag, apparaît dans l’exégèse juive médiévale en réponse à la lecture chrétienne, qui faisait de Jephté un modèle de foi d’après He 11,32.
État de la question
Les deux lectures sont documentées ; leur chronologie relative n’a pas été établie.
Corpus
Bereshit Rabba 60,3 ; Rachi, Radak, Ralbag, Abravanel sur Jg 11 ; commentaires chrétiens médiévaux ; He 11,32.
Méthode
Dater les premières attestations de chaque lecture et rechercher les marques de polémique.
Ce qui la réfuterait : Une attestation juive de la réclusion antérieure à toute diffusion de la lecture chrétienne.
H5. Devora et l’autorité des femmes
Master
Halakha
12-18 mois
Hypothèse. Les réponses des Tossafot sur Devora — enseignement plutôt que jugement, ou acceptation par le peuple — constituent la base de toutes les décisions ultérieures sur les fonctions d’autorité exercées par des femmes.
État de la question
Le dossier est connu des décisionnaires contemporains ; sa généalogie mérite une synthèse en français.
Corpus
Tossafot sur b. Baba Qamma 15a et b. Nidda 50a ; Maïmonide, Hilkhot Melakhim 1,5 ; responsa contemporaines.
Méthode
Recenser les citations de Devora dans les décisions et classer les arguments.
Ce qui la réfuterait : Des décisions contemporaines fondées sur d’autres sources que ce dossier.
Bibliographie sélective
Commentaires
Boling, Robert G. Judges. AB 6A. Garden City : Doubleday, 1975.
Niditch, Susan. Judges. OTL. Louisville : Westminster John Knox, 2008.
Soggin, J. Alberto. Le Livre des Juges. CAT 5b. Genève : Labor et Fides, 1987.
Études
Amit, Yairah. The Book of Judges: The Art of Editing. Leyde : Brill, 1999.
Cross, Frank Moore, et David Noel Freedman. Studies in Ancient Yahwistic Poetry. Missoula : Scholars Press, 1975.
Römer, Thomas. La première histoire d’Israël. Genève : Labor et Fides, 2007.