Un devin étranger, une ânesse qui voit, et la prière du matin
Un devin étranger est engagé pour maudire Israël. Son ânesse voit ce qu’il ne voit pas et lui parle. Il bénit quatre fois au lieu de maudire, et prononce les vers que tout juif récite en entrant à la synagogue : « qu’elles sont belles, tes tentes, Jacob ». Puis le livre le rend responsable du pire épisode du désert, et le fait tuer. Aucun personnage biblique n’est traité de manière aussi contradictoire — et un texte retrouvé en Jordanie le mentionne hors de la Bible.
1. Le récit
Nombres 22-24. Balaq, roi de Moab, effrayé par Israël, envoie chercher Balaam fils de Beor, à Petor sur le Fleuve. Dieu lui interdit d’abord de partir, puis l’autorise. En chemin, l’ânesse voit l’ange à l’épée nue, se détourne trois fois, est frappée trois fois, et parle : « que t’ai-je fait, pour que tu m’aies frappée ? » Balaam voit enfin. Il monte, bâtit sept autels par trois fois, et prononce quatre oracles où il bénit Israël, dont le dernier annonce « un astre issu de Jacob, un sceptre qui se lève d’Israël » (24,17).
Le chapitre 25. Immédiatement après, Israël se livre à la débauche avec les filles de Moab et sacrifie au Baal de Peor ; un fléau frappe ; Pinhas transperce un couple et le fléau s’arrête. Le texte ne mentionne pas Balaam.
Nombres 31. Et pourtant : Balaam est tué au cours de la campagne contre Madian, et Moïse dit que les femmes madianites « ont été, sur la parole de Balaam, cause d’infidélité » à Peor (31,8.16). Le lien entre Balaam et le chapitre 25 est établi rétrospectivement, par un seul verset.
Le contraste. Le personnage est donc, dans le même livre, un homme que Dieu visite et à qui il met des paroles dans la bouche, et le conseiller d’une opération de corruption religieuse.
Toutes les autres mentions sont hostiles, à une exception près :
Dt 23,5-6 : Moab et Ammon sont exclus de l’assemblée parce qu’ils ont soudoyé Balaam ; mais Dieu « n’a pas voulu écouter Balaam, et il a changé pour toi la malédiction en bénédiction » ;
Jos 13,22 : « Balaam fils de Beor, le devin (qossem) », tué par l’épée — le terme employé est celui que Dt 18,10 interdit ;
Jos 24,9-10 et Ne 13,2 reprennent le motif de la malédiction changée en bénédiction ;
Mi 6,5, en revanche, cite l’épisode parmi les bienfaits divins, sans blâmer Balaam.
3. L’inscription de Deir Alla
En 1967, une équipe néerlandaise met au jour, sur le site de Deir Alla dans la vallée du Jourdain, en Jordanie, des fragments d’un texte peint sur un mur enduit, datés d’environ 800 avant l’ère commune. Le texte, en araméen ou dans un dialecte local, commence ainsi : « livre de Balaam fils de Beor, l’homme qui voit les dieux ». Il raconte une vision nocturne annonçant un désastre, et une assemblée divine.
La découverte est capitale pour trois raisons :
elle atteste un personnage nommé Balaam fils de Beor, voyant, dans la région même où le situe la Bible, plusieurs siècles avant la mise par écrit des Nombres ;
elle montre que des traditions sur des devins circulaient en Transjordanie et qu’Israël en connaissait ;
elle documente un milieu religieux où un voyant reçoit un message d’une assemblée de dieux — contexte qui éclaire la forme des oracles de Nb 23-24.
Aucune dépendance directe entre l’inscription et le texte biblique n’est démontrable, mais l’existence d’un cycle de traditions sur ce personnage l’est.
4. Le dossier historico-critique
Les oracles. Nb 23-24 contient certains des poèmes les plus archaïques de la Bible, par leur langue et leur forme, comparables au cantique de la mer et à celui de Débora. Plusieurs chercheurs les tiennent pour antérieurs au récit en prose qui les encadre.
Deux portraits. La prose elle-même n’est pas unifiée : dans une couche, Balaam obéit scrupuleusement à Dieu et ne dit que ce qui lui est mis dans la bouche ; dans une autre — l’épisode de l’ânesse —, il est aveugle, et l’ange sort pour s’opposer à lui alors que Dieu vient de l’autoriser à partir. L’épisode de l’ânesse est souvent tenu pour une insertion, précisément parce qu’il contredit l’autorisation reçue au verset précédent.
L’astre de Jacob. Nb 24,17 a été lu comme un oracle messianique. À Qumrân, il est cité dans le Document de Damas et dans le Rouleau de la guerre. Rabbi Akiva l’aurait appliqué à Bar Kosiba, appelé pour cela Bar Kokhba, « fils de l’étoile » (y. Taanit 4,8) — et le Talmud conserve la réplique de R. Yohanan ben Torta : « Akiva, l’herbe poussera sur tes joues et le fils de David ne sera pas encore venu ».
Peor. Le culte de Baal-Peor est mentionné aussi en Dt 4,3 et Os 9,10 ; il s’agit d’une tradition ancienne et indépendante, que Nb 31,16 rattache après coup à Balaam.
5. La tradition
Un prophète des nations. Le midrash affirme que Dieu a suscité pour les nations un prophète comparable à Moïse, afin qu’elles ne puissent pas dire qu’elles n’ont pas été averties — et ce prophète est Balaam (Sifré Devarim 357 ; Bamidbar Rabba 14,20). Le même midrash souligne aussitôt la différence : Moïse était humble, Balaam orgueilleux ; Moïse parlait debout, Balaam tombait.
Le portrait noir. La Mishna range Balaam parmi ceux qui n’ont pas de part au monde à venir (m. Sanhédrin 10,2), et m. Avot 5,19 oppose les disciples d’Abraham — œil bon, esprit humble, âme modeste — à ceux de Balaam — œil mauvais, esprit hautain, âme avide.
Les tentes. Le verset « qu’elles sont belles, tes tentes, Jacob » (24,5) ouvre l’office du matin dans presque tous les rites. Le Talmud l’explique par la disposition des ouvertures des tentes, qui ne se faisaient pas face (b. Baba Batra 60a) : Balaam a loué la pudeur d’Israël. Une bénédiction prononcée par un ennemi est ainsi devenue la première phrase de la prière quotidienne — et plusieurs autorités ont discuté ce paradoxe.
L’ânesse. La Mishna range la bouche de l’ânesse parmi les dix choses créées au crépuscule du premier vendredi (m. Avot 5,6). Maïmonide, lui, range tout l’épisode parmi les visions prophétiques (Guide II, 42) : l’ânesse n’a pas parlé dans le monde sensible. Ramban conteste.
Les paraboles. Le targum et le midrash développent le personnage ; la littérature ultérieure lui prête des conseils donnés à Pharaon (avec Job et Jéthro, voir Iyov).
6. Réception chrétienne
Élément
Lecture chrétienne
Lecture juive
Effets et état du dossier
L’astre
Rapproché de l’étoile des mages (Mt 2,2), Balaam devenant dans certaines traditions l’ancêtre lointain des mages d’Orient
Oracle sur un roi à venir ; appliqué à David par plusieurs commentateurs, au messie par d’autres, à Bar Kokhba par Akiva
Le verset a servi de support messianique dans les deux traditions, et il a servi à un messianisme politique qui s’est soldé par une catastrophe
Le personnage
2 P 2,15-16 : « la voie de Balaam qui aima le salaire de l’injustice » ; Jude 11 ; Ap 2,14 : « l’enseignement de Balaam qui apprenait à Balaq à mettre une pierre d’achoppement ». Trois mentions, toutes hostiles
Portrait également hostile dans la Mishna et le midrash, malgré les oracles
Les deux traditions ont retenu le portrait noir, en s’appuyant sur Nb 31,16. La convergence est complète, ce qui est rare
L’ânesse
Sujet iconographique constant ; l’âne qui voit ce que le prophète ne voit pas devient un motif de prédication sur l’aveuglement des savants
Même usage homilétique
Lecture partagée
La mahloket
Un prophète des nations est-il un prophète ?
Le midrash affirme que Dieu a donné aux nations un prophète comparable à Moïse, et que c’est Balaam ; la Mishna lui refuse toute part au monde à venir. Ses paroles ouvrent la prière quotidienne, et le même livre le fait tuer. La question posée aux sept voix : que reconnaît-on à un prophète étranger ?
Le Beit Midrash classique
La tradition l’affirme sans détour : Dieu a suscité un prophète pour les nations, afin qu’elles ne disent pas qu’elles n’ont pas été averties (Sifré Devarim 357). La prophétie n’est donc pas le monopole d’Israël. Et le même corpus le condamne pour sa conduite : le don n’est pas un mérite. Nous récitons ses paroles chaque matin parce qu’elles sont vraies, non parce qu’il était juste.
Orthodoxie moderne
Maïmonide traite l’épisode comme une vision et range Balaam parmi ceux qui reçoivent un degré inférieur de prophétie. L’orthodoxie moderne en tire que la prophétie est un phénomène qui obéit à des conditions, et que ces conditions peuvent être remplies hors d’Israël — ce qui rejoint la doctrine des justes des nations. Le jugement moral porté sur l’homme est un autre dossier, fondé sur Nb 31,16 et non sur les oracles.
Monde haredi et litvak
Balaam était un devin, et Josué l’appelle ainsi (Jos 13,22) — le terme désigne ce que la Torah interdit. Ce qu’il a dit de vrai, Dieu l’a mis dans sa bouche : il n’a rien produit. La Mishna le range parmi ceux qui n’ont pas de part au monde à venir, et ses disciples sont l’opposé de ceux d’Abraham. Quant aux versets que nous récitons, ils sont dans la Torah, donc ils sont parole de Dieu : leur porteur n’y change rien.
Hassidisme
Le hassidisme s’attache à l’ânesse : la bête voit l’ange, le voyant ne voit rien, et il doit être arrêté par plus petit que lui. Celui qui prétend voir est le plus exposé à l’aveuglement. Quant aux tentes dont les ouvertures ne se font pas face, elles disent ce qu’est un peuple : une manière de vivre ensemble sans se surveiller. C’est cela que même un ennemi a dû reconnaître.
Massorti
Deir Alla change le dossier : un texte du IXe ou VIIIe siècle, découvert en Jordanie, commence par « livre de Balaam fils de Beor, l’homme qui voit les dieux ». Le personnage appartenait à une tradition régionale, et la Bible l’a intégré. Le judaïsme massorti tient que cette intégration est significative : Israël a reconnu qu’un voyant étranger avait parlé vrai, et a conservé ses poèmes, parmi les plus anciens du corpus.
Réformé et libéral
Le judaïsme réformé retient la reconnaissance d’une prophétie hors d’Israël comme argument contre toute prétention à un monopole de la révélation. Il observe aussi que le portrait noir se construit sur un seul verset, Nb 31,16, ajouté tardivement, et que Michée 6,5 cite l’épisode sans blâmer personne. Le personnage a été noirci progressivement, et il vaut la peine de dire pourquoi.
Monde séfarade et mizrahi
La tradition séfarade, vivant parmi des nations dont les traditions religieuses étaient élaborées, a lu la question du prophète étranger avec sérieux. Maïmonide reconnaît à Mahomet et à Jésus une fonction dans le dessein divin — préparer les nations à la connaissance du Dieu unique — tout en refusant de les tenir pour prophètes au sens de la Torah (Hilkhot Melakhim 11). C’est la formulation la plus généreuse qu’une tradition ait produite sur des religions concurrentes, et elle reste exigeante.
Où en est la discussion
La prophétie n’est pas un monopole, et la valeur du porteur est un autre dossier. La voix classique retient le midrash sur le prophète des nations et distingue le don du mérite. L’orthodoxie moderne, avec Maïmonide, décrit des conditions remplies hors d’Israël. La voix haredi réduit Balaam à un canal et retient le portrait de la Mishna. Le hassidisme s’attache à l’ânesse et à l’aveuglement du voyant. La voix massorti verse Deir Alla au dossier et souligne l’intégration d’un voyant étranger. La voix réformée observe que le portrait noir repose sur un seul verset tardif. La voix séfarade rappelle la position de Maïmonide sur les religions concurrentes. Justin relève que sa tradition a retenu le même portrait noir.
Hypothèses de travail — mémoire et thèse
Quatre pistes formulées de manière falsifiable.
H1. Deir Alla et Nb 22-24
Doctorat
Épigraphie / exégèse
4-5 ans
Hypothèse. L’inscription de Deir Alla et les oracles bibliques dérivent d’un même cycle de traditions transjordaniennes sur Balaam, sans dépendance littéraire directe de l’un à l’autre.
État de la question
L’identité du personnage est admise ; la nature du rapport entre les deux corpus reste ouverte.
Corpus
Combinaisons I et II de Deir Alla ; Nb 22-24 ; Nb 31,8.16 ; Jos 13,22 ; Mi 6,5.
Méthode
Comparer le vocabulaire de la vision, les titres et la structure des oracles.
Ce qui la réfuterait : Des correspondances textuelles impliquant une dépendance directe.
H2. L’épisode de l’ânesse
Master
Exégèse
12-18 mois
Hypothèse. Nb 22,22-35 est une insertion, ce qu’indiquent la contradiction avec l’autorisation du verset 20 et le portrait de Balaam, incompatible avec celui des oracles.
État de la question
La thèse est majoritaire ; les lectures unitaires y voient une mise à l’épreuve.
Corpus
Nb 22,7-35 ; les oracles de Nb 23-24 ; parallèles de récits d’animaux qui voient.
Méthode
Analyser la cohérence narrative et le vocabulaire de la péricope.
Ce qui la réfuterait : Une continuité lexicale et narrative avec le contexte immédiat.
H3. L’archaïsme des oracles
Doctorat
Linguistique historique
3-4 ans
Hypothèse. Les oracles de Nb 23-24 présentent des traits linguistiques archaïques comparables à ceux d’Ex 15 et de Jg 5, ce qui les situe parmi les textes les plus anciens du corpus.
État de la question
La thèse d’Albright et de Cross est reçue mais contestée par les tenants d’un archaïsme de style.
Corpus
Nb 23,7-10.18-24 ; 24,3-9.15-24 ; Ex 15 ; Jg 5 ; Dt 33 ; poésie ougaritique.
Méthode
Application des critères de datation de la poésie hébraïque archaïque.
Ce qui la réfuterait : Des traits archaïsants explicables par une imitation tardive.
H4. Nb 24,17 et Bar Kokhba
Master
Histoire / exégèse
12-18 mois
Hypothèse. L’application de Nb 24,17 à Bar Kosiba est attestée dans des sources indépendantes du récit sur Akiva, ce que confirment les documents de la révolte et les usages qumrâniens antérieurs du verset.
État de la question
Le récit sur Akiva est tardif ; l’usage du verset à Qumrân est établi.
Corpus
Nb 24,17 ; CD VII, 18-21 ; 1QM XI, 6-7 ; 4Q175 ; y. Taanit 4,8 ; monnaies et lettres de Bar Kokhba.
Méthode
Recenser les usages du verset et leur datation.
Ce qui la réfuterait : Une absence d’usage messianique du verset en dehors des sources rabbiniques tardives.
Bibliographie sélective
Études
Hoftijzer, Jacob, et Gerrit van der Kooij. Aramaic Texts from Deir ʿAlla. Leyde : Brill, 1976.
Greene, John T. Balaam and His Interpreters. Atlanta : Scholars Press, 1992.
Levine, Baruch A. Numbers 21-36. AB 4A. New York : Doubleday, 2000.
Rouillard, Hedwige. La péricope de Balaam. EBib 4. Paris : Gabalda, 1985.
Vermes, Geza. Scripture and Tradition in Judaism. 2e éd. Leyde : Brill, 1973.