Quarante jours après avoir entendu « tu n’auras pas d’autres dieux », le peuple fabrique une statue et proclame : « voici tes dieux, Israël, qui t’ont fait monter du pays d’Égypte ». La même phrase sera prononcée, presque mot pour mot, par Jéroboam devant deux veaux d’or. Le récit de l’Exode a ainsi un double dans le livre des Rois, et la question de savoir lequel éclaire l’autre commande tout le dossier.
1. Le passage
Le récit. Ex 32-34 forme un ensemble : la fabrication du veau pendant que Moïse est sur la montagne, les tables brisées, la destruction de l’idole réduite en poudre et bue par le peuple, le massacre opéré par les Lévites, l’intercession de Moïse, le refus de Dieu de monter au milieu du peuple, la tente hors du camp, la demande de Moïse — « fais-moi voir ta gloire » —, la révélation des treize attributs et les secondes tables.
Les personnages. Le peuple demande, Aaron exécute, Moïse intercède, les Lévites tuent. Aaron donne au retour de Moïse une explication restée célèbre : « je l’ai jeté au feu, et il en est sorti ce veau » (32,24).
La formule.אֵלֶּה אֱלֹהֶיךָ יִשְׂרָאֵל, « voici tes dieux, Israël, qui t’ont fait monter du pays d’Égypte » (32,4), avec un pluriel pour un seul veau. La même phrase, au pluriel cette fois justifié, se lit en 1 R 12,28.
Moïse raconte l’épisode à la génération suivante (Dt 9,7-10,11), et son récit diffère sur plusieurs points. Il insiste sur sa propre intercession de quarante jours et quarante nuits, répétée deux fois, et il ajoute qu’il a prié aussi pour Aaron, « contre lequel le Seigneur était très irrité » (9,20) — détail absent de l’Exode. Il rattache l’épisode à une série de révoltes, dont Massa, Kibrot ha-Taava et Qadech-Barnéa. La rhétorique est celle d’un avertissement : « souviens-toi, n’oublie pas ».
3. Les veaux de Jéroboam
Le récit. Après le schisme, Jéroboam fait deux veaux d’or, les place à Béthel et à Dan, et dit : « voici tes dieux, Israël, qui t’ont fait monter du pays d’Égypte » (1 R 12,28). Il institue une fête au huitième mois, « le mois qu’il avait inventé de son cœur », et un sacerdoce pris hors de Lévi.
La grille des Rois. « Le péché de Jéroboam » devient la formule par laquelle tous les rois du nord sont condamnés, du premier au dernier (voir Melakhim). Le veau d’or fonctionne donc, dans le livre des Rois, comme la matrice de l’illégitimité.
Les prophètes du nord. Osée s’en prend au « veau de Samarie », qu’un artisan a fait et qui « n’est pas Dieu » (Os 8,5-6), et annonce que le peuple « baise des veaux » (13,2). Ces oracles sont les plus proches dans le temps des faits qu’ils dénoncent.
Un objet cultuel, non une idole ? Les historiens rappellent que, dans l’art syro-palestinien, le taureau sert de piédestal à la divinité invisible, comme les chérubins à Jérusalem. Jéroboam aurait alors installé, non des dieux, mais un socle pour le Dieu d’Israël, dans un sanctuaire concurrent. La condamnation biblique serait celle d’un culte rival, requalifié en idolâtrie par des scribes de Juda.
4. Les relectures
Ps 106,19-23 insère l’épisode dans une confession nationale : « ils firent un veau à l’Horeb… ils échangèrent leur gloire contre l’image d’un bœuf qui mange l’herbe » ; le psaume souligne que Moïse « se tint sur la brèche ».
Ne 9,18 le reprend dans la grande prière de pénitence, avec la même insistance sur la patience divine.
Ez 20 généralise : Israël était déjà idolâtre en Égypte.
Aucune de ces relectures ne mentionne Aaron. Le silence est constant hors du Pentateuque.
5. Le dossier historico-critique
Le sens de la dépendance. Deux thèses s’affrontent depuis Wellhausen.
Ex 32 dépend de 1 R 12 : le récit du désert aurait été composé, dans les milieux judéens, pour disqualifier par avance le sanctuaire de Béthel. La reprise exacte de la formule et le pluriel incongru pour un seul veau plaident en ce sens.
1 R 12 dépend d’Ex 32 : le rédacteur des Rois aurait appliqué à Jéroboam les termes d’un récit ancien.
La première thèse est majoritaire, sans être démontrée.
Aaron. Son rôle pose une difficulté : le frère de Moïse, ancêtre du sacerdoce légitime, fabrique l’idole et n’est pas puni. Certains y voient une polémique contre un sacerdoce aaronide concurrent, d’autres une trace d’un conflit entre prêtres de Béthel et lévites. La tradition, elle, a consacré beaucoup d’efforts à l’excuser.
L’ordalie. Faire boire la poudre de l’idole dans l’eau (32,20) évoque le rite des eaux amères de Nb 5 : une ordalie qui révèle les coupables, ce que le midrash exploite.
6. Liturgie et halakha
Les jours de jeûne : on lit Ex 32,11-14 et 34,1-10, c’est-à-dire l’intercession et les treize attributs, qui sont précisément la réponse à la faute (voir Les treize attributs).
Ki Tissa : la section hebdomadaire contenant le récit a pour haftara le Carmel (1 R 18,1-39), où Élie affronte un autre culte — la lecture prophétique commente ainsi le récit de la Torah.
Le 17 tammouz commémore, selon la Mishna, cinq événements, dont le bris des tables (m. Taanit 4,6).
L’or et le Yom Kippour : la halakha explique que le grand prêtre n’entre pas dans le saint des saints avec des vêtements d’or, « car l’accusateur ne peut pas devenir défenseur » (b. Roch ha-Chana 26a) — l’or rappelle le veau.
7. Midrash et parshanut
Qui a fauté ? Le Talmud limite la portée de la faute : le peuple n’a pas réellement servi une idole, mais l’acte lui a été imputé pour enseigner la puissance du repentir, comme David (b. Avoda Zara 4b-5a). Ailleurs, il attribue la faute au « ramassis » monté d’Égypte avec Israël (Ex 12,38).
Aaron défendu. Rachi, suivant le midrash, explique qu’Aaron a temporisé : il demande les bijoux des femmes, espérant un refus, il fixe la fête au lendemain, espérant le retour de Moïse. Le midrash ajoute qu’il craignait de subir le sort de Hour, tué par la foule. Une opinion talmudique conclut : Aaron a agi pour éviter un mal plus grand (b. Sanhédrin 7a).
Aaron accusé. Le Deutéronome dit que Dieu était irrité contre lui (9,20), et plusieurs midrashim ne l’épargnent pas. Ramban, sur Ex 32,1, écrit que la faute d’Aaron fut réelle et que sa fonction sacerdotale ne l’excuse pas.
Une dette permanente. « Il n’est pas de châtiment qui ne comporte une part du paiement pour le veau » (b. Sanhédrin 102a) : la tradition fait de cette faute une dette qui traverse l’histoire. Le rite de la vache rousse, dit le midrash, vient réparer la faute du veau : « que la mère vienne essuyer la souillure de son petit » (voir Bamidbar).
8. Réception chrétienne et sa critique
Élément
Lecture chrétienne
Lecture juive
Effets et état du dossier
La faute au Sinaï
L’Épître de Barnabé (4,6-8 ; 14,1-4) soutient qu’Israël a perdu l’alliance au moment même où elle était donnée : les tables brisées signifient que le peuple ne l’a jamais reçue
La faute est suivie du pardon, des secondes tables et du renouvellement de l’alliance (Ex 34), que le même récit raconte
C’est l’argument de la substitution sous sa forme la plus ancienne, et il ne tient qu’en s’arrêtant au chapitre 32
Ac 7,39-41
Le discours d’Étienne reprend l’épisode dans un réquisitoire sur la résistance des pères
Le même épisode est confessé chaque année dans la liturgie pénitentielle : la tradition s’accuse elle-même
La différence n’est pas dans le constat mais dans qui parle : une communauté qui confesse sa faute, ou un tiers qui l’invoque contre elle
1 Co 10,7
« Ne devenez pas idolâtres comme certains d’entre eux » : le veau sert d’avertissement à l’Église
Usage identique dans la prédication juive
Ici, les deux traditions font le même usage du texte
La mahloket
Aaron est-il coupable ?
Il reçoit l’or, le façonne, bâtit un autel et annonce une fête. Il n’est pas puni, devient grand prêtre, et le Deutéronome dit pourtant que Dieu était irrité contre lui. La tradition l’a défendu et accusé. La question posée aux sept voix : que fait-on d’un chef religieux qui cède ?
Le Beit Midrash classique
Le Talmud le défend par les circonstances : Hour avait été tué, et Aaron a craint que le peuple ne commette un crime irréparable et ne soit détruit (b. Sanhédrin 7a). Le midrash montre qu’il gagnait du temps. Mais le Deutéronome dit l’irritation divine, et la tradition ne l’efface pas : Moïse a dû prier pour lui. Les deux données sont conservées, comme toujours.
Orthodoxie moderne
Aaron est le type du chef qui veut la paix — « aimant la paix et la poursuivant » (m. Avot 1,12) — et c’est cette vertu qui le perd ici. L’orthodoxie moderne en tire une leçon sur l’autorité : vouloir éviter le conflit à tout prix conduit parfois à la faute la plus grave. Le contraste avec les Lévites, qui agissent sans hésiter, et avec Moïse, qui casse les tables, dessine trois manières d’exercer une responsabilité.
Monde haredi et litvak
On n’accuse pas Aaron. Les sages ont enseigné que la faute fut le fait du ramassis venu d’Égypte, et que le peuple lui-même n’a pas vraiment servi l’idole. Aaron a été choisi par Dieu comme grand prêtre après l’épisode : c’est la preuve qu’il n’était pas coupable au sens où nous l’entendrions. Étudier le texte n’autorise pas à juger ceux dont la stature nous dépasse.
Hassidisme
Aaron voulait ramener le peuple par l’amour, non le briser. Le hassidisme le lit ainsi : il préférait descendre avec eux plutôt que rester juste et seul. Sa faute est celle de l’amour excessif, et c’est pour cela qu’il devient le prêtre : celui qui expie doit avoir connu la faiblesse du peuple. Le repentir est plus haut que l’innocence.
Massorti
Le rôle d’Aaron est probablement un enjeu de la rédaction : le récit met en cause l’ancêtre d’un sacerdoce, ce qui suppose un conflit entre groupes sacerdotaux, et les Lévites y reçoivent leur mandat par la violence (32,26-29). Les relectures postérieures — Psaumes, Néhémie — ne nomment jamais Aaron, ce qui indique que sa présence dans le récit est un élément propre à cette tradition. La question de sa culpabilité est donc aussi une question d’histoire des institutions.
Réformé et libéral
Le récit est, avant tout, une critique de la religion qui se fabrique un objet pour combler l’absence. Le peuple ne veut pas un autre dieu : il veut une présence visible quand le chef tarde. Aaron cède à cette demande, et c’est la faute des clergés de toutes les époques. Le judaïsme réformé lit là une mise en garde permanente contre la religion rassurante, et il tient Aaron pour responsable, précisément parce qu’il était le prêtre.
Monde séfarade et mizrahi
Ramban dit clairement qu’Aaron a fauté, et que sa fonction ne l’excuse pas. Ibn Ezra consacre au chapitre une longue excursus pour montrer qu’Aaron n’a pas voulu une idole, mais un objet de ralliement, et il en discute la formulation hébraïque. Le monde séfarade a débattu la question en grammairien et en juriste, sans la trancher par la piété.
Où en est la discussion
La tradition conserve l’excuse et l’accusation. La voix classique retient les circonstances — la mort de Hour, la temporisation — sans effacer l’irritation divine de Dt 9,20. L’orthodoxie moderne fait d’Aaron le type du chef qui veut la paix à tout prix. La voix haredi refuse de juger. Le hassidisme voit une faute d’amour, qui qualifie le prêtre pour l’expiation. La voix massorti lit un enjeu d’histoire des institutions sacerdotales. La voix réformée tient Aaron pour responsable, comme prêtre. La voix séfarade, avec Ramban et Ibn Ezra, discute la question sur le terrain du texte. Justin relève que l’argument le plus ancien de la substitution repose sur ce chapitre, en s’arrêtant avant le suivant.
Hypothèses de travail — mémoire et thèse
Quatre pistes formulées de manière falsifiable.
H1. Le sens de la dépendance entre Ex 32 et 1 R 12
Doctorat
Exégèse
4-5 ans
Hypothèse. Ex 32 dépend du récit sur Jéroboam et non l’inverse, ce que confirment le pluriel de la formule et les indices de reprise dans le récit du désert.
État de la question
La thèse est majoritaire depuis Wellhausen ; la démonstration reste indirecte.
Corpus
Ex 32 ; Dt 9 ; 1 R 12,25-33 ; Os 8 et 13 ; Ps 106 ; archéologie de Béthel et de Dan.
Méthode
Analyser les indices de reprise et la cohérence du pluriel dans chaque contexte.
Ce qui la réfuterait : Des marques de dépendance inverses dans le texte des Rois.
H2. Le taureau comme piédestal
Doctorat
Archéologie / iconographie
4-5 ans
Hypothèse. Les figurines et les représentations de taureaux du Levant de l’âge du Fer servent de support à une divinité invisible, ce qui rend probable que les veaux de Jéroboam n’aient pas été des images du dieu lui-même.
État de la question
L’hypothèse est répandue ; l’inventaire iconographique complet manque en français.
Corpus
Bronzes et figurines du Levant ; « site du taureau » de Samarie ; stèles syriennes ; chérubins de Jérusalem.
Méthode
Classer les représentations selon la présence ou l’absence d’une figure divine sur l’animal.
Ce qui la réfuterait : Une majorité de représentations où l’animal est lui-même l’objet du culte.
H3. Le silence sur Aaron
Master
Exégèse
12-18 mois
Hypothèse. L’absence d’Aaron dans toutes les relectures du veau hors du Pentateuque indique que son rôle est un élément propre à la tradition du Pentateuque, lié à un conflit sacerdotal.
État de la question
Le silence est constaté ; son interprétation est débattue.
Corpus
Ex 32 ; Dt 9,20 ; Ps 106 ; Ne 9 ; Os 8 et 13 ; Ez 20 ; textes sur les Lévites.
Méthode
Recenser toutes les relectures et analyser la place des acteurs.
Ce qui la réfuterait : Une mention d’Aaron dans une relecture ancienne.
H4. L’or interdit à Yom Kippour
Master
Halakha
12-18 mois
Hypothèse. La règle selon laquelle le grand prêtre n’entre pas au saint des saints en vêtements d’or est justifiée par le veau seulement à l’époque amoraïque, les sources tannaïtiques n’invoquant que la prescription de Lv 16.
État de la question
La formule « l’accusateur ne devient pas défenseur » est bien attestée ; sa datation mérite vérification.
Corpus
Lv 16,4 ; m. Yoma 3 et 7 ; b. Roch ha-Chana 26a ; y. Yoma ; midrashim sur le veau.
Méthode
Dater les attestations de la justification.
Ce qui la réfuterait : Une justification par le veau dans une source tannaïtique.
Bibliographie sélective
Études
Aberbach, Moses, et Leivy Smolar. « Aaron, Jeroboam, and the Golden Calves ». JBL 86 (1967) : 129-140.
Begg, Christopher T. « The Destruction of the Calf ». Dans Das Deuteronomium, dir. Norbert Lohfink. BETL 68. Louvain : Peeters, 1985.
Keel, Othmar, et Christoph Uehlinger. Dieux, déesses et figures divines. Paris : Cerf, 1993.
Moberly, R. W. L. At the Mountain of God. JSOTSup 22. Sheffield : JSOT Press, 1983.
Smolar, Leivy, et Moses Aberbach. Studies in Targum Jonathan to the Prophets. New York : Ktav, 1983.