Aller au contenu principal

Passages — La conquête et les royaumes

L’institution de la royauté

Un roi comme toutes les nations : institution ou concession ?

« Donne-nous un roi pour nous juger, comme toutes les nations. » La demande irrite Samuel ; Dieu lui répond que c’est lui-même qu’on rejette, et lui ordonne d’accéder à la demande — après avoir exposé « le droit du roi », qui est une liste de prélèvements. Le même livre raconte ailleurs l’onction de Saül comme une délivrance voulue par Dieu. Deux appréciations opposées de la même institution, dans le même corpus.

1. Les textes

TexteCe qu’il dit de la royauté
1 S 8Les fils de Samuel sont corrompus ; les anciens demandent un roi « comme toutes les nations ». Samuel est irrité ; Dieu dit : « ce n’est pas toi qu’ils rejettent, c’est moi ». Samuel expose « le droit du roi » : il prendra vos fils, vos filles, vos champs, vos serviteurs, le dixième de vos troupeaux, « et vous crierez à cause de votre roi, et le Seigneur ne vous répondra pas »
1 S 9,1-10,16Saül cherche des ânesses, rencontre le voyant ; Dieu avait averti Samuel : « tu l’oindras comme chef sur mon peuple, et il le délivrera de la main des Philistins, car j’ai vu la détresse de mon peuple ». Aucune réserve
1 S 10,17-27Le tirage au sort à Mitspa, avec un rappel négatif : « aujourd’hui, vous avez rejeté votre Dieu » ; Saül caché dans les bagages
1 S 11La victoire sur les Ammonites à Yavech-Galaad, l’esprit qui saisit Saül, et l’acclamation à Guilgal : un récit purement favorable
1 S 12Discours d’adieu de Samuel : la demande d’un roi est une faute, mais si le roi et le peuple craignent Dieu, tout ira bien
Dt 17,14-20La loi du roi : il sera choisi par Dieu, pris parmi les frères ; il ne multipliera ni chevaux, ni femmes, ni argent ; il écrira pour lui une copie de la Torah et la lira tous les jours de sa vie, « afin que son cœur ne s’élève pas au-dessus de ses frères »
Jg 8,22-23 ; 9Gédéon refuse la royauté : « ni moi ni mon fils ne régnerons sur vous ; le Seigneur régnera sur vous ». La parabole de Yotam sur les arbres qui cherchent un roi et n’obtiennent que le buisson d’épines

Les apparitions

LivreRéférences
Shmuel1 S 8-12
DevarimDt 17,14-20
ShoftimJg 8,22-23 ; 9,7-15
Trei AsarOs 8,4 ; 13,10-11

2. Le dossier historico-critique

Deux sources ? La critique classique, depuis Wellhausen, distingue une source favorable à la royauté (1 S 9-11) et une source hostile (1 S 8 ; 10,17-27 ; 12), la seconde étant tenue pour plus tardive et d’orientation deutéronomiste. La recherche récente nuance : les deux appréciations peuvent coexister dans un même milieu, et le texte actuel les a délibérément juxtaposées pour produire une évaluation complexe — la royauté est à la fois une concession et une institution voulue.

Le « droit du roi ». La liste de 1 S 8,11-18 correspond aux pratiques documentées des monarchies du Levant : corvée, conscription, service à la cour, prélèvement du dixième, réquisition des terres. Les archives d’Ougarit et d’Alalakh attestent ces institutions. Le texte décrit donc un état réel, ce qui a nourri l’hypothèse d’un document ancien réemployé.

La loi du roi. Dt 17,14-20 est le seul texte du Proche-Orient ancien qui soumette un roi à un code écrit qu’il doit copier et lire. Partout ailleurs, le roi est la source de la loi ; ici, il en est le sujet. Cette inversion est l’une des singularités les plus commentées du Deutéronome.

L’État. L’archéologie situe l’émergence d’un État structuré en Juda au IXe-VIIIe siècle, et discute l’ampleur de la monarchie unifiée du Xe. Le débat sur la « basse chronologie » de Finkelstein et les réponses de Mazar et de Faust porte précisément sur ce que fut le royaume de David et de Salomon.

3. La tradition

Commandement ou concession ? C’est la controverse centrale, et elle est ancienne.

Les limites du roi. La Mishna consacre un chapitre au roi : il ne juge pas et on ne le juge pas, il ne témoigne pas et on ne témoigne pas contre lui (m. Sanhédrin 2,2-5). Mais le Talmud rapporte que cette exemption fut instituée après qu’un roi hasmonéen eut refusé de comparaître, et que le tribunal fut puni pour sa faiblesse (b. Sanhédrin 19a-b). Le récit dit l’ambivalence : la règle enregistre une défaite.

La prière. La bénédiction sur un roi — « qui a donné de sa gloire à des êtres de chair » — reconnaît une dignité au pouvoir temporel. Le principe dina de-malkhouta dina, « la loi du royaume est la loi », formulé par Samuel de Nehardea, fonde l’obéissance aux lois civiles (b. Guittin 10b et parallèles) : c’est la base juridique de l’insertion des communautés juives dans les États.

4. Prolongements

Le dossier a une postérité directe :

Le module Judaïsme et politique, prévu parmi les ensembles, développera ces questions ; ce sous-module s’en tient aux textes bibliques et à leur exégèse classique.

5. Réception chrétienne

ÉlémentLecture chrétienneLecture juiveEffets et état du dossier
1 S 8Texte central des controverses politiques européennes : les monarchomaques du XVIe siècle l’invoquent contre l’absolutisme, et les défenseurs du droit divin invoquent au contraire l’onction de Saül et de DavidControverse entre R. Yehouda et R. Néhoraï, reprise par Maïmonide et AbravanelLe même chapitre a nourri, dans les deux traditions, un débat sur la légitimité du pouvoir, avec des arguments parallèles et indépendants
Dt 17,14-20Cité dans les miroirs des princes médiévaux et dans les sacres, où le roi reçoit un livreLe roi copie la Torah et la lit toute sa vieL’idée d’un souverain soumis à une loi écrite passe du Deutéronome à la théorie politique occidentale, par un chemin qui reste à retracer précisément
Rm 13,1-7« Toute autorité vient de Dieu » : fondement de l’obéissance civile, et longtemps de l’absolutismeDina de-malkhouta dina : la loi de l’État oblige, mais elle ne prévaut pas contre la Torah en matière religieuseDeux formulations voisines, et deux délimitations différentes de la sphère du pouvoir

La mahloket

Qui a demandé un roi, et pour quelle raison ?

Le peuple demande un roi « comme toutes les nations », et Dieu dit que c’est lui qu’on rejette — tout en ordonnant d’accéder à la demande. Le Deutéronome, lui, prévoit l’institution. La question posée aux sept voix : la royauté est-elle un commandement ou une concession ?

Le Beit Midrash classique

Le Talmud a posé la question dans ces termes exacts et a conservé les deux avis (b. Sanhédrin 20b) : pour R. Yehouda, c’est un des trois commandements donnés à l’entrée dans le pays ; pour R. Néhoraï, le verset répond par avance à une demande fautive. La faute n’était pas de demander un roi mais de le demander « comme toutes les nations » : c’est le motif qui est repris dans la réprimande.

Orthodoxie moderne

Maïmonide tranche pour le commandement et consacre un traité aux lois de la royauté. L’orthodoxie moderne relève surtout la singularité de Dt 17 : un roi soumis à une loi écrite qu’il doit copier lui-même et lire tous les jours, qui ne doit multiplier ni chevaux, ni femmes, ni argent. Aucun code du Proche-Orient ne fait cela. Le pouvoir est institué et il est d’emblée limité.

Monde haredi et litvak

Un roi d’Israël est tenu par la Torah, et son autorité en découle. La Mishna décrit son statut, ses limites et ses honneurs. Aujourd’hui il n’y a pas de roi, et ce qui vaut est la halakha et l’autorité des maîtres ; les États où nous vivons sont obéis en vertu du principe que la loi du royaume est la loi, pour ce qui relève du pouvoir civil. La question théorique s’étudie, elle n’est pas pratique.

Hassidisme

Le hassidisme retient le refus de Gédéon — « le Seigneur régnera sur vous » — et la parabole de Yotam : les arbres utiles refusent de régner, et seul le buisson d’épines accepte. Ceux qui veulent le pouvoir sont rarement ceux qui devraient l’avoir. Le vrai roi est celui qui n’en veut pas : Saül se cache dans les bagages, et c’est le meilleur moment de son règne.

Massorti

Historiquement, le corpus juxtapose deux appréciations, probablement issues de milieux et de moments différents, et la rédaction les a gardées. Le judaïsme massorti y voit un enseignement politique : aucune institution n’est sacrée, toutes sont nécessaires et toutes doivent être surveillées. Le « droit du roi » de 1 S 8 décrit d’ailleurs avec exactitude les pratiques fiscales des monarchies du Levant, ce qui en fait une critique informée et non une déclamation.

Réformé et libéral

Le judaïsme réformé lit 1 S 8 comme un texte antiautoritaire fondateur et rappelle que la Bible contient à la fois l’onction et la mise en garde. Il en tire un principe : les institutions religieuses elles-mêmes doivent rendre des comptes. Le prophète qui reproche au roi ses fautes — Nathan devant David, Élie devant Achab — est pour lui le modèle du rapport entre la voix religieuse et le pouvoir.

Monde séfarade et mizrahi

Abravanel est ici la voix décisive. Homme de cour, chassé d’Espagne, il écrit que la royauté est une permission accordée à une demande fautive, et il cite les républiques de son temps, où les magistrats sont élus pour un temps et rendent compte de leur gestion. Il estime qu’un tel régime vaut mieux. C’est une position minoritaire dans la tradition, et c’est l’un des rares textes juifs médiévaux de philosophie politique comparée.

Où en est la discussion

Le corpus contient les deux appréciations et la tradition les a conservées. La voix classique retient les deux avis de b. Sanhédrin 20b et situe la faute dans le motif. L’orthodoxie moderne souligne la singularité de Dt 17 : un pouvoir institué et limité d’emblée. La voix haredi renvoie à la halakha et au principe de la loi du royaume. Le hassidisme retient le refus de Gédéon et la parabole de Yotam. La voix massorti lit une critique informée du pouvoir conservée à côté de son institution. La voix réformée en tire que les institutions religieuses doivent rendre des comptes. La voix séfarade, avec Abravanel, propose une préférence républicaine argumentée. Justin relève que le même chapitre a nourri les controverses politiques européennes.

Hypothèses de travail — mémoire et thèse

Quatre pistes formulées de manière falsifiable.

H1. Le « droit du roi » et les archives du Levant

  • Doctorat
  • Histoire / exégèse
  • 3-4 ans

Hypothèse. La liste de 1 S 8,11-18 correspond terme à terme aux institutions fiscales et de corvée documentées à Ougarit et à Alalakh, ce qui indique l’emploi d’un document administratif réel.

État de la question
Le rapprochement est proposé depuis Mendelsohn (1956) ; la vérification systématique manque.
Corpus
1 S 8,11-18 ; textes administratifs d’Ougarit et d’Alalakh ; 1 R 4-5 ; 12,4 ; ostraca de Samarie.
Méthode
Aligner chaque prélèvement avec les institutions attestées.

Ce qui la réfuterait : Des catégories bibliques sans correspondant documenté.

H2. Dt 17,14-20 dans son contexte

  • Doctorat
  • Droit comparé
  • 3-4 ans

Hypothèse. Aucun code du Proche-Orient ancien ne soumet le roi à une loi écrite qu’il doit copier, ce qui fait de Dt 17 une innovation dont la datation éclaire la genèse du Deutéronome.

État de la question
La singularité est admise ; sa datation et sa portée sont discutées.
Corpus
Dt 17,14-20 ; codes de Hammourabi et assyriens ; inscriptions royales ; traités de vassalité ; 2 R 11,12 et 23,1-3.
Méthode
Comparer le statut du roi à l’égard du droit dans chaque corpus.

Ce qui la réfuterait : Un texte royal extérieur soumettant le souverain à un code écrit.

H3. Les deux évaluations de la royauté

  • Master
  • Exégèse
  • 12-18 mois

Hypothèse. Les passages favorables et défavorables de 1 S 8-12 se distinguent par un vocabulaire cohérent, mais leur juxtaposition relève d’un projet rédactionnel unique visant une évaluation ambivalente.

État de la question
Les deux modèles — sources opposées ou composition ambivalente — sont défendus.
Corpus
1 S 8 ; 9,1-10,16 ; 10,17-27 ; 11 ; 12 ; Jg 8,22-23 ; 9,7-15 ; Os 13,10-11.
Méthode
Analyser le vocabulaire et les transitions rédactionnelles.

Ce qui la réfuterait : Une incohérence rédactionnelle excluant tout projet unifié.

H4. Abravanel et la pensée politique de son temps

  • Master
  • Histoire des idées
  • 12-18 mois

Hypothèse. Le commentaire d’Abravanel sur 1 S 8 emprunte ses catégories aux débats des cités italiennes qu’il a connues, ce que confirment son vocabulaire et ses exemples.

État de la question
La dimension politique du commentaire est relevée ; ses sources n’ont pas été établies.
Corpus
Abravanel, commentaire sur 1 S 8 et sur Dt 17 ; littérature politique italienne du XVe siècle ; Maïmonide, Hilkhot Melakhim.
Méthode
Comparer le vocabulaire et les exemples employés.

Ce qui la réfuterait : Des catégories entièrement dérivées de la tradition rabbinique.

Bibliographie sélective

Études

  • Halbertal, Moshe, et Stephen Holmes. The Beginning of Politics: Power in the Biblical Book of Samuel. Princeton : Princeton University Press, 2017.
  • McCarter, P. Kyle. I Samuel. AB 8. Garden City : Doubleday, 1980.
  • Mendelsohn, Isaac. « Samuel’s Denunciation of Kingship in the Light of the Akkadian Documents from Ugarit ». BASOR 143 (1956) : 17-22.
  • Walzer, Michael, Menachem Lorberbaum et Noam Zohar, dir. The Jewish Political Tradition, vol. 1. New Haven : Yale University Press, 2000.
  • Finkelstein, Israel, et Neil Asher Silberman. Les rois sacrés de la Bible. Paris : Bayard, 2006.

Voir aussi