Six mots, trois paragraphes, deux récitations par jour
Six mots que le juif récite deux fois par jour, qu’il enseigne à ses enfants, qu’il porte sur son bras et à sa porte, et qu’il prononce en mourant. Le Chema n’est pas une prière : c’est une lecture, et son obligation est celle de lire, non de demander. Trois paragraphes tirés de trois livres le composent, et son premier verset a été l’un des textes les plus disputés entre juifs et chrétiens.
1. Le passage
Le verset.שְׁמַע יִשְׂרָאֵל יְהוָה אֱלֹהֵינוּ יְהוָה אֶחָד — « Écoute, Israël : le Seigneur, notre Dieu, le Seigneur est un » (Dt 6,4). La phrase hébraïque n’a pas de verbe : elle se laisse traduire « le Seigneur est notre Dieu, le Seigneur est un », ou « le Seigneur notre Dieu, le Seigneur est un », ou encore « le Seigneur est notre Dieu, le Seigneur seul ». Le choix engage : affirmation d’unicité, ou affirmation d’exclusivité.
Les deux lettres. Dans les rouleaux, le ayin de chema et le dalet de ehad sont écrits en grand. Les deux lettres forment le mot ed, « témoin » : celui qui récite témoigne. La tradition explique aussi qu’elles préviennent la confusion entre ehad, « un », et aher, « autre », qui ne diffèrent que par une lettre.
Les trois paragraphes. La récitation réunit Dt 6,4-9, Dt 11,13-21 et Nb 15,37-41. La Mishna en donne la raison : on accepte d’abord le joug du royaume des cieux, puis le joug des commandements, puis on rappelle la sortie d’Égypte (m. Berakhot 2,2).
Le premier paragraphe enchaîne sur le verset une série d’obligations : aimer de tout son cœur, de toute son âme et de tout son pouvoir ; garder ces paroles sur le cœur ; les enseigner aux enfants ; en parler à la maison et en chemin, en se couchant et en se levant ; les lier comme un signe sur la main et entre les yeux ; les écrire sur les montants de la maison et sur les portes.
Le second paragraphe (Dt 11,13-21) reprend les mêmes obligations et y ajoute la rétribution : la pluie en son temps si l’on écoute, la fermeture du ciel si l’on se détourne. C’est le seul des trois où le salaire et la sanction sont énoncés, ce qui a nourri les débats modernes sur sa récitation dans les communautés libérales.
Le troisième (Nb 15,37-41) prescrit les franges, tsitsit, dont le fil bleu rappelle les commandements, et il s’achève sur la sortie d’Égypte, ce qui permet d’accomplir le devoir quotidien de s’en souvenir (voir La sortie d’Égypte).
3. Zacharie 14,9 : la reprise prophétique
« Le Seigneur sera roi sur toute la terre ; en ce jour-là, le Seigneur sera un et son nom sera un. » Le prophète reprend le mot ehad et le projette dans l’avenir : l’unité de Dieu n’est pas seulement affirmée, elle sera reconnue. Le verset clôt la prière d’Alenou, récitée à la fin de chaque office, et c’est par lui que se termine chaque service synagogal.
4. Le texte
Le papyrus Nash, du IIe ou du Ier siècle avant l’ère commune, contient le Décalogue suivi du Chema : c’est un texte liturgique, et il atteste l’association des deux au Temple (voir Chemot).
Les phylactères de Qumrân contiennent des passages plus nombreux et plus variables que ceux fixés ensuite par la halakha, dont le Décalogue. La sélection des quatre passages actuels résulte donc d’une décision, prise au plus tard à l’époque tannaïtique.
La Septante ajoute en Dt 6,4 une introduction absente de l’hébreu — « et voici les prescriptions et les jugements » —, et c’est cette forme longue que cite l’Évangile de Marc (12,29).
5. La liturgie
Deux fois par jour. La Mishna ouvre le Talmud par la question de l’heure : « à partir de quand récite-t-on le Chema le soir ? » (m. Berakhot 1,1). Le devoir découle de « quand tu te couches et quand tu te lèves ».
La phrase à voix basse. Après le premier verset, on ajoute « béni soit le nom de la gloire de son royaume pour toujours », phrase absente de la Torah, récitée à voix basse — sauf à Yom Kippour, où elle est proclamée. Le Talmud l’explique par un récit : Jacob mourant entend ses fils confesser l’unité et répond par cette bénédiction ; comme elle n’est pas dans la Torah, on la dit discrètement (b. Pessahim 56a).
Au coucher. Le Chema est récité avant de dormir, avec des psaumes de protection.
À la mort. On s’efforce de prononcer le premier verset en expirant. Le modèle est R. Akiva, supplicié par les Romains, qui récitait le Chema et expliqua à ses disciples qu’il avait toute sa vie attendu d’accomplir « de toute ton âme, même s’il prend ton âme » ; il mourut sur le mot ehad (b. Berakhot 61b).
6. Halakha
L’intention. Le premier verset exige la kavvana : récité sans attention, il ne s’acquitte pas.
Les heures. Le matin, jusqu’au tiers du jour ; le soir, à partir de la sortie des étoiles. Les traités Berakhot en exposent le détail.
Tefillin et mezouza. Les quatre passages — Ex 13,1-10 ; 13,11-16 ; Dt 6,4-9 ; 11,13-21 — sont écrits sur parchemin et placés dans les boîtiers et sur les montants de porte. Rashbam lisait pourtant Ex 13,9 au sens figuré (voir Chemot).
Le témoignage manquant. « Quiconque récite le Chema sans tefillin, c’est comme s’il portait un faux témoignage contre lui-même » (b. Berakhot 14b) : le texte prescrit les signes que le récitant doit porter.
Les femmes sont dispensées de la récitation aux heures fixées, selon la règle sur les commandements liés au temps, mais tenues aux passages qui concernent l’acceptation du royaume selon plusieurs décisionnaires. Les courants libéraux et une partie du monde massorti ont supprimé cette distinction.
7. Midrash et pensée
Accepter le joug. Le Chema est décrit comme l’acceptation du « joug du royaume des cieux » avant celui des commandements. L’ordre est théologique : on reconnaît d’abord le roi, on reçoit ensuite ses ordres.
Le sens de ehad. Le midrash le lit comme unicité et comme souveraineté : Dieu est un dans les quatre directions et dans les cieux et la terre, ce qui explique le geste de certaines communautés qui prolongent la lettre finale en pensant aux six directions.
Maïmonide fait de l’unité de Dieu le deuxième des treize principes, et il précise dans le Michné Torah qu’il ne s’agit pas d’une unité comme celle d’un corps composé ni comme celle d’une espèce, mais d’une unité sans aucune multiplicité (Hilkhot Yessodé ha-Torah 1,7). La formulation est visiblement dirigée contre les doctrines qui composent l’unité divine.
Le martyre. De R. Akiva aux chroniques des croisades, le premier verset est la parole des morts pour le Nom, qiddouch ha-Chem. Les listes de martyrs rhénans de 1096 rapportent qu’on le récitait en chœur.
8. Réception chrétienne et sa critique
Élément
Lecture chrétienne
Lecture juive
Effets et état du dossier
Le verset entier
Jésus le cite comme « le premier de tous les commandements » (Mc 12,29-30), dans la forme de la Septante, et y joint Lv 19,18
Le même couple — l’unité de Dieu et l’amour du prochain — est un lieu commun de la tradition rabbinique
C’est l’un des rares passages où les deux traditions se citent identiquement ; le dossier est un point d’accord plutôt que de dispute
Elohenou, pluriel
Invoqué comme indice d’une pluralité en Dieu
Pluriel de majesté, employé aussi pour des maîtres humains ; les verbes qui l’accompagnent sont au singulier
Argument classique des disputes, réfuté par la grammaire ; les commentateurs juifs médiévaux y répondent régulièrement
Ehad
Certains apologètes ont soutenu que le mot désigne une unité composée, comme « une seule chair » (Gn 2,24) ou « une grappe » (Nb 13,23), par opposition à yahid
Ehad sert pour « un jour » (Gn 1,5) ou « un homme » ; la distinction proposée n’a pas de fondement lexical
L’argument circule encore ; il est réfutable par la concordance. Maïmonide a formulé la réponse doctrinale avant même qu’elle soit courante
L’usage liturgique
Le Sanctus et plusieurs formules trinitaires ont pris la place de la confession d’unité dans la liturgie chrétienne
Le Chema encadre chaque journée et chaque vie
La comparaison des deux liturgies est le meilleur accès à ce qui sépare les deux confessions de foi
La mahloket
Que veut dire « un » ?
Le mot ehad a été le terrain d’une controverse de quinze siècles, et il a été prononcé par des martyrs des deux côtés du même mot. Mais la question n’est pas seulement polémique : que confesse-t-on en disant que Dieu est un ? La question posée aux sept voix.
Le Beit Midrash classique
La Mishna le dit : on accepte le joug du royaume des cieux. « Un » signifie d’abord qu’il n’y a pas d’autre roi, et le second paragraphe en tire les conséquences pratiques. R. Akiva a montré ce que le mot engage : il est mort en le prononçant, après avoir expliqué que « de toute ton âme » signifie « même s’il prend ton âme ». Le sens du mot est dans ce que l’on accepte en le disant.
Orthodoxie moderne
Maïmonide a donné la formulation technique : une unité qui n’est ni celle d’un composé ni celle d’une espèce (Hilkhot Yessodé ha-Torah 1,7). Cette précision permet de répondre sans polémique : le débat ne porte pas sur le nombre mais sur la simplicité. L’orthodoxie moderne ajoute que le verset se traduit aussi « le Seigneur seul » : la confession est celle d’une exclusivité, qui engage une fidélité et non seulement une arithmétique.
Monde haredi et litvak
On récite, on ne discute pas. Le Chema se dit deux fois par jour, avec les tefillin, avec l’intention requise sur le premier verset, en couvrant les yeux de la main pour ne rien voir d’autre. Ce que le mot signifie, on l’apprend en l’accomplissant toute sa vie, et l’on espère le dire à la fin. Les disputes sur le mot appartiennent à ceux qui devaient y répondre ; nous n’avons pas à les rouvrir.
Hassidisme
Le hassidisme enseigne que « un » ne dit pas seulement qu’il n’y a pas d’autre dieu, mais qu’il n’y a rien d’autre : ein od milvado (Dt 4,35). Tout ce qui existe subsiste par une parole qui le maintient. Réciter le Chema, c’est se dissoudre un instant dans cette reconnaissance, et le mot ehad se prolonge pour laisser le temps de penser que Dieu règne partout.
Massorti
Historiquement, le verset appartient à un contexte où la question n’était pas le nombre des personnes divines mais l’exclusivité du culte : « le Seigneur seul » est probablement le sens premier, dans une société où d’autres dieux étaient adorés, y compris par des Israélites, comme le montrent les inscriptions de Kuntillet Ajrud. Reconnaître ce sens n’affaiblit pas la confession : il montre qu’elle a d’abord été une décision pratique avant d’être une doctrine.
Réformé et libéral
Le judaïsme réformé a fait du Chema le centre de sa liturgie, parce qu’il exprime l’essentiel sans rite. Plusieurs de ses rituels ont écourté ou modifié le second paragraphe, dont la théologie rétributive — la pluie donnée ou refusée selon la conduite — ne correspond plus à ce que le mouvement enseigne. La décision est assumée et discutée : on ne récite pas ce qu’on ne croit pas.
Monde séfarade et mizrahi
Le monde séfarade prononce le verset avec une cantillation propre et prolonge la dernière lettre selon une mesure fixée par les décisionnaires. Maïmonide, séfarade, a formulé la doctrine ; Juda Halévi a insisté au contraire sur le Dieu d’Abraham, d’Isaac et de Jacob, connu par l’histoire plutôt que par la métaphysique. Les deux réponses coexistent : le Dieu un des philosophes et le Dieu un de l’alliance sont le même, et le Chema les nomme ensemble — « le Seigneur, notre Dieu ».
Où en est la discussion
Les sept voix confessent la même chose et l’exposent différemment. La voix classique définit « un » par l’acceptation du royaume, jusqu’au martyre. L’orthodoxie moderne et la voix séfarade, avec Maïmonide, précisent la simplicité divine, et la voix séfarade rappelle que le verset nomme aussi le Dieu de l’alliance. La voix haredi répond par la récitation et le geste. Le hassidisme pousse jusqu’à « il n’y a rien d’autre ». La voix massorti rappelle que le sens premier est probablement l’exclusivité du culte. La voix réformée assume de modifier le second paragraphe. Justin relève que le Chema et Lv 19,18 sont cités identiquement par les deux traditions.
Hypothèses de travail — mémoire et thèse
Quatre pistes formulées de manière falsifiable.
H1. La sélection des quatre passages
Doctorat
Qumrân / halakha
3-4 ans
Hypothèse. Le contenu des phylactères de Qumrân montre que la sélection des quatre passages actuels résulte d’une décision tannaïtique, et que le Décalogue en a été retiré pour la même raison que sa récitation quotidienne.
État de la question
La variabilité des phylactères qumrâniens est établie ; le lien avec la suppression du Décalogue est une hypothèse.
Corpus
Phylactères de Qumrân (DJD VI et suivants) ; papyrus Nash ; m. Tamid 5,1 ; b. Berakhot 12a ; b. Menahot 34b.
Méthode
Classer les contenus attestés et les comparer à la norme rabbinique.
Ce qui la réfuterait : Une norme à quatre passages attestée dans les phylactères anciens.
H2. Ehad ou levado
Master
Philologie
12-18 mois
Hypothèse. La traduction « le Seigneur seul » correspond mieux à l’usage de ehad en contexte de confession cultuelle dans le Deutéronome, et elle est confirmée par les parallèles ouest-sémitiques de la formule de loyauté.
État de la question
Les deux traductions sont défendues dans les commentaires modernes.
Corpus
Dt 6,4 ; 4,35.39 ; Za 14,9 ; traités de vassalité assyriens ; Septante et versions.
Méthode
Analyser les emplois du numéral en contexte de loyauté exclusive.
Ce qui la réfuterait : Un usage massif du numéral en contexte d’unicité arithmétique dans le même corpus.
H3. La bénédiction à voix basse
Master
Liturgie
12-18 mois
Hypothèse. La récitation à voix basse de « béni soit le nom » est une pratique palestinienne tardive, et les témoins de la Genizah conservent des rites qui la disent à voix haute toute l’année.
État de la question
L’explication talmudique est connue ; la géographie de l’usage n’a pas été cartographiée.
Corpus
b. Pessahim 56a ; Devarim Rabba 2 ; siddourim de la Genizah ; rites yéménite, italien, romaniote.
Méthode
Recenser l’usage dans chaque rite ancien.
Ce qui la réfuterait : Une pratique uniforme de la voix basse dans tous les témoins anciens.
H4. Le second paragraphe dans les rituels libéraux
Master
Liturgie contemporaine
12-18 mois
Hypothèse. La suppression ou la modification de Dt 11,13-21 dans les rituels réformés suit un ordre chronologique repérable, de l’Allemagne du XIXe siècle aux rituels américains puis européens du XXe.
État de la question
Le fait est connu ; la chronologie précise n’est pas établie.
Corpus
Rituels de Hambourg (1819 et 1841) ; Union Prayer Book ; Gates of Prayer ; Mishkan T’filah ; rituels libéraux français et britanniques.
Méthode
Comparer le traitement du paragraphe dans chaque édition.
Ce qui la réfuterait : Une suppression simultanée et non progressive.
Bibliographie sélective
Études
Elbogen, Ismar. Jewish Liturgy: A Comprehensive History. Philadelphie : Jewish Publication Society, 1993.
Kimelman, Reuven. « The Shema Liturgy: From Covenant Ceremony to Coronation ». Dans Kenishta 1 (2001) : 9-105.
Reif, Stefan C. Judaism and Hebrew Prayer. Cambridge : Cambridge University Press, 1993.