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Passages — L’Égypte et le désert

La manne

Un pain qu’on ne peut pas mettre de côté

Une chose fine, granuleuse, apparaissant avec la rosée, que le peuple nomme d’une question : man hou, « qu’est-ce que c’est ? » Elle tombe six jours sur sept, se corrompt si on la garde, et se conserve le vendredi pour le lendemain. Le récit institue le chabbat avant le Sinaï, et il fournit au Deutéronome la formule la plus citée du livre : l’homme ne vit pas de pain seulement.

1. Le récit

Exode 16. Un mois après la sortie, le peuple murmure et regrette les marmites de viande d’Égypte. Dieu annonce qu’il fera pleuvoir du pain du ciel « pour éprouver » le peuple : chacun ramassera sa portion du jour, et le sixième jour le double. Les cailles viennent le soir, la manne le matin. Ceux qui en gardent pour le lendemain la trouvent pleine de vers ; le vendredi, elle se conserve. Certains sortent quand même le septième jour et ne trouvent rien. Une mesure d’un omer est placée devant le témoignage, « pour vos générations ». Le texte ajoute : ils en mangèrent quarante ans, jusqu’aux abords de Canaan.

Nombres 11. Le même motif, à charge. Le peuple pleure : « nous nous souvenons du poisson que nous mangions gratuitement en Égypte, des concombres, des melons, des poireaux, des oignons et de l’ail ; maintenant notre gorge est desséchée, nous n’avons rien, sinon cette manne sous les yeux ». Moïse, excédé, demande à mourir. Dieu lui adjoint soixante-dix anciens qui prophétisent, puis envoie les cailles en quantité, et une plaie frappe ceux qui se jettent dessus. Le lieu s’appelle Qivrot ha-Taava, « les tombeaux de la convoitise ».

La description. Ex 16,31 : blanche comme la graine de coriandre, au goût de galette au miel. Nb 11,7-8 : de l’aspect du bdellium, on la broyait et on en faisait des gâteaux au goût de gâteau à l’huile. Deux descriptions différentes, que la tradition explique par la capacité de la manne à prendre tous les goûts.

La fin. Jos 5,12 : « la manne cessa le lendemain, quand ils mangèrent du produit du pays ». Le miracle s’arrête dès que la terre nourrit.

Les apparitions

LivreRéférences
ChemotEx 16
BamidbarNb 11
DevarimDt 8,3.16
YehoshouaJos 5,12
TehilimPs 78,24-25
Ezra-NehemyaNe 9,15.20

2. Les relectures

3. Le dossier historico-critique

L’explication naturaliste. Depuis Bodenheimer (1947), on identifie souvent la manne à l’excrétion sucrée de cochenilles vivant sur le tamaris du Sinaï, récoltée au petit matin avant que les fourmis ne l’emportent, et appelée en arabe mann. Les bédouins la consomment. L’explication rend compte de plusieurs détails — l’apparition avec la rosée, la nécessité de ramasser tôt, la corruption rapide — mais non des quantités, ni de l’arrêt du septième jour, ni des quarante ans.

Les sources. Ex 16 porte des marques sacerdotales nettes : la mesure de l’omer, le dépôt devant le témoignage, la législation du chabbat avant le Sinaï. Nb 11 relève d’une autre tradition, plus narrative et plus critique. Les deux récits des cailles — Ex 16,13 et Nb 11,31-34 — sont des doublets, le second seul comportant un châtiment.

L’anachronisme assumé. En Ex 16, Moïse parle du chabbat comme d’une règle connue, et le texte mentionne « le témoignage » et « la tente », qui n’existent pas encore dans la chronologie du livre. Le récit a donc été placé là pour établir le chabbat avant le Sinaï.

4. La tradition

Les dix choses créées la veille du premier chabbat. La Mishna range la manne parmi les réalités créées au crépuscule du sixième jour (m. Avot 5,6), avec le puits, l’arc-en-ciel et les tables : une manière de résoudre le rapport entre nature et miracle.

Le goût. Le midrash développe : elle avait le goût de tout ce qu’on désirait, sauf de cinq légumes réclamés par le peuple, parce qu’ils nuisent aux nourrissons (b. Yoma 75a). Le même passage distingue ce que les justes recevaient et ce que les autres devaient moudre.

La leçon. « La Torah n’a été donnée à expliquer qu’à ceux qui mangeaient la manne » (Mekhilta, Vayassa 2) : seuls des gens libérés du souci du pain pouvaient recevoir l’enseignement. L’argument est repris dans les discussions sur le soutien matériel des étudiants.

Les deux pains du chabbat. La double portion du sixième jour fonde l’usage des deux pains (lehem michné) sur la table du chabbat, et la nappe qui les couvre rappelle la rosée au-dessus et au-dessous.

La prière de subsistance. Le passage d’Ex 16 est récité quotidiennement dans plusieurs rites, comme demande de la nourriture.

Les commentateurs. Rachi explique les mesures et le miracle. Ibn Ezra discute la physique de la chose. Maïmonide range la manne parmi les miracles publics mais note qu’un miracle n’établit pas la foi durablement (Hilkhot Yessodé ha-Torah 8,1) : c’est le Sinaï qui fonde, non les prodiges du désert. Ramban, au contraire, tient les miracles du désert pour le fondement permanent de la foi.

5. Réception chrétienne et sa critique

ÉlémentLecture chrétienneLecture juiveEffets et état du dossier
Jn 6,31-58Le discours du pain de vie : « vos pères ont mangé la manne dans le désert et ils sont morts » ; le vrai pain descendu du ciel est le Christ. La manne devient une préfiguration dépasséeUn don qui nourrit et qui enseigne la dépendance ; il cesse quand la terre produitLe procédé — poser l’ancien comme insuffisant — est caractéristique du quatrième évangile ; c’est l’un des textes qui a le plus alimenté la lecture substitutive
Dt 8,3Cité par Jésus dans le récit des tentations (Mt 4,4 ; Lc 4,4)Même sens : l’homme dépend de la parole, non du pain seulIci, la citation respecte le sens du verset
« Pain des anges »La traduction grecque de Ps 78,25 a nourri l’hymnologie eucharistique — panis angelicusL’hébreu dit « pain des forts », ou « des puissants » ; le Talmud discute s’il s’agit des anges (b. Yoma 75b)Un choix de traduction devenu un motif liturgique

La mahloket

Que signifie « l’homme ne vit pas de pain seulement » ?

Le Deutéronome tire de la manne une leçon : Dieu a fait avoir faim pour enseigner la dépendance. Le verset a ensuite servi à opposer le spirituel au matériel. La question posée aux sept voix : que dit exactement ce verset du rapport entre le pain et la parole ?

Le Beit Midrash classique

Le verset ne dit pas que le pain est indifférent : il dit que ce qui nourrit vient de la bouche de Dieu, y compris le pain. La manne était de la nourriture réelle, et le peuple a eu faim d’abord. Le midrash le dit à sa manière : la Torah n’a pu être expliquée qu’à ceux qui mangeaient la manne (Mekhilta, Vayassa 2) — il faut être nourri pour étudier. Opposer les deux est étranger au texte.

Orthodoxie moderne

Le verset enseigne la précarité comme condition d’une confiance : chacun ramasse pour un jour, et ce qui est gardé pourrit. L’orthodoxie moderne en tire un enseignement sur le travail et la subsistance : le judaïsme n’a jamais tenu que la pauvreté soit sainte, et la halakha impose d’assurer les besoins matériels avant tout. Mais elle rappelle que la sécurité accumulée est une illusion, et le récit le dit par un détail matériel : les vers.

Monde haredi et litvak

La manne enseigne que la subsistance vient du Ciel, et que l’étude passe avant. C’est le fondement du soutien aux étudiants de la Torah : ceux qui étudient sont comme ceux qui mangeaient la manne, et la communauté leur assure le pain. La lecture est ancienne, et elle est contestée par certains, qui citent Maïmonide contre elle. Le débat existe à l’intérieur.

Hassidisme

Le hassidisme lit le verset comme une description du réel : ce qui fait vivre le pain, c’est l’étincelle de parole qu’il contient. Manger, pour le juste, est un acte de réparation : on libère l’étincelle contenue dans la nourriture par la bénédiction. Le pain et la parole ne s’opposent donc pas — le pain est de la parole devenue matière.

Massorti

Historiquement, Dt 8 relit le désert quarante ans après, dans une perspective pédagogique : l’épreuve avait un but. Le judaïsme massorti observe que cette relecture est déjà une interprétation — Ex 16 ne parle pas de leçon spirituelle, il raconte un don et une règle. Le verset du Deutéronome est donc un exemple d’exégèse interne à la Bible, comme les treize attributs.

Réformé et libéral

Le judaïsme réformé lit ce verset comme un principe éthique et social : une société ne se juge pas à sa production, et nul ne doit ramasser plus que sa part quand d’autres manquent — « celui qui avait beaucoup n’avait pas de trop, et celui qui avait peu n’en manquait pas » (Ex 16,18). Le détail est remarquable et il a été cité dans les discussions sur la justice distributive, y compris par Paul.

Monde séfarade et mizrahi

Le monde séfarade a débattu la question du rapport entre subsistance et étude à travers Maïmonide, qui a soutenu avec force qu’il ne faut pas faire de la Torah un moyen de vivre et qui exerçait la médecine. D’autres, en Espagne et ailleurs, ont défendu le soutien communautaire aux savants. Les deux positions sont dans les sources, et elles ont chacune produit des institutions durables.

Où en est la discussion

Le verset ne sépare pas le pain de la parole. La voix classique rappelle que la manne était une nourriture réelle et qu’il faut être nourri pour étudier. L’orthodoxie moderne en tire la critique de la sécurité accumulée sans sanctifier la pauvreté. La voix haredi y fonde le soutien aux étudiants, en signalant le débat interne. Le hassidisme fait du pain de la parole devenue matière. La voix massorti lit Dt 8 comme une relecture interne d’Ex 16. La voix réformée retient le verset sur la part de chacun. La voix séfarade rappelle la position de Maïmonide sur le fait de ne pas vivre de la Torah. Justin relève que Paul cite ce même verset pour une collecte.

Hypothèses de travail — mémoire et thèse

Quatre pistes formulées de manière falsifiable.

H1. L’identification entomologique

  • Master
  • Sciences naturelles / exégèse
  • 12-18 mois

Hypothèse. L’excrétion des cochenilles du tamaris rend compte des traits descriptifs de la manne dans Ex 16 mais non des quantités ni du rythme hebdomadaire, ce qui limite la portée de l’explication naturaliste.

État de la question
L’identification de Bodenheimer est largement reprise, rarement testée quantitativement.
Corpus
Ex 16 ; Nb 11,7-9 ; travaux de Bodenheimer ; données de production des tamaris du Sinaï ; récits de voyageurs.
Méthode
Comparer les rendements documentés aux quantités supposées par le texte.

Ce qui la réfuterait : Des rendements compatibles avec l’alimentation d’une population importante.

H2. Ex 16 et la place du chabbat

  • Doctorat
  • Exégèse
  • 3-4 ans

Hypothèse. Le récit de la manne a été composé ou remanié pour établir le chabbat avant le Sinaï, ce qu’indiquent les anachronismes du chapitre — le témoignage, la tente, la règle supposée connue.

État de la question
Le caractère sacerdotal du chapitre est admis ; son intention est discutée.
Corpus
Ex 16 ; Ex 20,8-11 ; 31,12-17 ; 35,1-3 ; Nb 11 ; vocabulaire sacerdotal.
Méthode
Analyser les anachronismes et leur fonction.

Ce qui la réfuterait : Des anachronismes explicables par une transmission accidentelle.

H3. Les deux récits de cailles

  • Master
  • Exégèse
  • 12-18 mois

Hypothèse. Ex 16,13 et Nb 11,31-34 dérivent d’une tradition unique, dont seule la version des Nombres a conservé le motif du châtiment, ajouté secondairement.

État de la question
Le doublet est reconnu ; la direction de la dépendance est discutée.
Corpus
Ex 16,13 ; Nb 11,4-34 ; Ps 78,26-31 ; Ps 105,40.
Méthode
Comparer les formulations et les relectures psalmiques.

Ce qui la réfuterait : Des traces du châtiment dans la version de l’Exode.

H4. Le « pain des forts »

  • Master
  • Septante / liturgie
  • 12-18 mois

Hypothèse. La traduction grecque de Ps 78,25 par « pain des anges » procède d’une lecture attestée dans le judaïsme hellénistique, et non d’un choix isolé du traducteur.

État de la question
La discussion talmudique atteste un débat parallèle ; la chronologie reste à établir.
Corpus
Ps 78,25 en hébreu et en grec ; Sagesse 16,20 ; b. Yoma 75b ; Philon ; liturgie latine.
Méthode
Comparer les attestations de la lecture angélique.

Ce qui la réfuterait : Une lecture angélique attestée seulement après la traduction grecque.

Bibliographie sélective

Études

  • Bodenheimer, Friedrich S. « The Manna of Sinai ». BA 10 (1947) : 2-6.
  • Childs, Brevard S. The Book of Exodus. OTL. Philadelphie : Westminster, 1974.
  • Maiberger, Paul. Das Manna. 2 vol. Wiesbaden : Harrassowitz, 1983.
  • Propp, William H. C. Exodus 1-18. AB 2. New York : Doubleday, 1999.
  • Borgen, Peder. Bread from Heaven. NovTSup 10. Leyde : Brill, 1965.

Voir aussi