Quatre versets de Jérémie ont donné son nom à la seconde partie de la Bible chrétienne. Ils annoncent une alliance « nouvelle », qui ne sera pas comme celle conclue à la sortie d’Égypte, et dont la Torah sera écrite dans les cœurs. Le passage a servi, pendant dix-huit siècles, à établir que la première alliance était périmée. Son contexte immédiat dit l’inverse.
1. Le passage
Le texte. Jr 31,31-34. Quatre éléments : l’alliance est conclue « avec la maison d’Israël et avec la maison de Juda » ; elle n’est pas comme celle du jour de la sortie d’Égypte, « alliance qu’ils ont rompue » ; la Torah sera mise au-dedans d’eux et écrite sur leur cœur ; et « ils n’auront plus à s’enseigner l’un l’autre, car tous me connaîtront, du plus petit au plus grand », les fautes étant pardonnées et oubliées.
Le mot.בְּרִית חֲדָשָׁה, berit hadacha. La racine hadach sert aussi pour la lune « nouvelle », qui est la même lune, et pour le renouvellement d’un royaume (1 S 11,14) ou d’un autel (2 Ch 15,8). Le grec la rend par kainè diathèkè, d’où le latin novum testamentum.
Les versets suivants. Immédiatement après (31,35-37) : si les lois du soleil, de la lune et des étoiles cessaient, alors seulement la descendance d’Israël cesserait d’être une nation devant Dieu ; si les cieux pouvaient être mesurés, alors Dieu rejetterait la descendance d’Israël. La promesse de permanence suit la promesse de nouveauté, et la citation chrétienne la plus longue de l’Ancien Testament dans le Nouveau (He 8,8-12) s’arrête juste avant.
Dieu circoncira le cœur, pour qu’Israël l’aime de tout son cœur
Pas d’alliance nouvelle : une transformation du cœur à l’intérieur de l’alliance
Jr 32,37-41
Une « alliance éternelle » ; un seul cœur et une seule voie ; la crainte mise dans les cœurs
berit olam
Ez 11,19-20
Un cœur unique et un esprit nouveau, le cœur de pierre remplacé par un cœur de chair, « afin qu’ils marchent selon mes lois »
Pas d’alliance nommée
Ez 36,25-28
L’eau pure, le cœur nouveau, l’esprit mis au-dedans, « et je ferai que vous marchiez selon mes lois »
Passage absent du papyrus 967
Ez 37,26
Une « alliance de paix », « alliance éternelle », avec le sanctuaire au milieu d’eux
berit chalom
Is 55,3 ; 59,21 ; 61,8
Une alliance éternelle, les bienveillances promises à David données au peuple, l’esprit et les paroles qui ne s’éloigneront pas
berit olam
Le tableau montre l’essentiel : Jérémie est le seul à employer l’adjectif « nouvelle ». Tous les autres textes de la même famille parlent d’une alliance éternelle, et tous, sans exception, disent que la Loi sera observée. Le contenu promis est l’obéissance, jamais la dispense.
3. Le dossier historico-critique
La couche du texte. Jr 31,31-34 est en prose, dans un chapitre largement poétique, et son vocabulaire est proche de celui des discours deutéronomistes du livre. La plupart des critiques y voient une composition exilique ou postexilique, répondant à la catastrophe : l’alliance ayant été rompue par le peuple, Dieu la refonde d’une manière qui la rend inviolable.
La question de fond. Le texte dit-il que l’alliance du Sinaï est remplacée, ou que son régime change ? Les deux données sont dans le texte : « pas comme l’alliance que j’ai conclue avec leurs pères » marque une différence ; « je mettrai ma Torah au-dedans d’eux » marque une continuité de contenu. La différence porte sur le mode d’observance, non sur l’objet.
Qumrân. Le Document de Damas parle à plusieurs reprises de ceux qui sont « entrés dans la nouvelle alliance au pays de Damas » (CD VI, 19 ; VIII, 21 ; XIX, 33-34 ; XX, 12). La communauté se comprend donc comme le lieu où la promesse de Jérémie s’accomplit — sans rien abroger : ses membres observent la Loi avec une rigueur accrue. C’est la preuve qu’une lecture juive du passage l’appliquait à un groupe présent, dans un sens strictement non abrogatoire.
4. Le targum et la parshanut
Le targum rend le passage dans une ligne de renouvellement de l’alliance existante, sans introduire de rupture.
Radak donne la réponse classique : hadacha qualifie le renouvellement, non le remplacement, et la suite du chapitre (35-37) exclut tout rejet d’Israël. Il souligne que la nouveauté porte sur l’inclination du cœur, qui ne poussera plus à la faute.
Rachi explique brièvement que le cœur sera tourné vers l’observance.
Maïmonide énonce dans le neuvième de ses treize principes que la Torah ne sera pas changée et qu’il n’y en aura pas d’autre. La formulation est une réponse directe aux prétentions des deux religions qui se réclamaient d’une révélation postérieure.
5. Le temps à venir dans la tradition
La tradition juive connaît l’idée d’un changement dans le régime de la Loi aux temps à venir, sans abrogation :
« Les commandements seront abolis dans le monde à venir » (b. Nidda 61b), formule discutée qui vise le statut des morts et que les commentateurs limitent ;
« Toutes les offrandes seront abolies, sauf celle de reconnaissance » (Vayiqra Rabba 9,7), et de même pour les jeûnes, qui deviendront des fêtes selon Za 8,19 ;
Maïmonide décrit les jours du messie sans modification de la Loi : seule la sujétion aux royaumes cesse (Hilkhot Melakhim 12,1-2, citant b. Berakhot 34b).
La différence avec la lecture chrétienne tient donc moins à la possibilité d’un changement qu’à sa nature : un régime transformé par l’intériorisation, contre un régime abrogé.
6. Réception chrétienne et sa critique
Élément
Lecture chrétienne
Lecture juive
Effets et état du dossier
He 8,8-13
Cite Jr 31,31-34 en entier — la plus longue citation vétérotestamentaire du Nouveau Testament — et conclut : en disant « nouvelle », il a rendu la première ancienne, et ce qui vieillit est près de disparaître
Le verset suivant, non cité, déclare la permanence d’Israël aussi certaine que les lois des astres
Cœur de la théologie de la substitution. L’argument dépend entièrement de l’arrêt de la citation au verset 34
Le nom des deux Testaments
Le passage donne à la Bible chrétienne sa division et ses titres, par l’intermédiaire du latin testamentum
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L’usage croissant de « premier Testament » ou « Bible hébraïque » dans les publications universitaires vient de cette prise de conscience
Les déclarations récentes
Depuis Nostra Aetate (1965), puis les textes de 1980 et de 2015, plusieurs Églises affirment que l’alliance avec Israël n’a jamais été révoquée ; des déclarations comparables existent du côté luthérien et réformé
Reçues avec attention, et jugées sur leurs effets dans l’enseignement ordinaire
Le dossier n’est plus figé ; sa réception dans les catéchismes et la prédication reste inégale
La mahloket
L’alliance nouvelle remplace-t-elle l’ancienne ?
Le texte promet une alliance nouvelle à la maison d’Israël et à la maison de Juda, dont le contenu est la Torah écrite dans les cœurs, et il déclare aussitôt qu’Israël ne cessera jamais d’être une nation devant Dieu. La question posée aux sept voix : que promet exactement ce passage ?
Le Beit Midrash classique
Le texte nomme les destinataires et il nomme le contenu : la même Torah, écrite ailleurs. Ce qui est neuf est le lieu de l’inscription, non la loi inscrite. Le Talmud ne discute jamais ce passage comme une abrogation, ce qui est en soi significatif : la question ne s’est pas posée à l’intérieur, parce que le texte ne la pose pas.
Orthodoxie moderne
Le neuvième principe de Maïmonide énonce que la Torah ne sera pas changée. L’orthodoxie moderne ajoute un élément du dossier trop peu connu : le Document de Damas montre qu’un groupe juif du Second Temple se disait déjà dans « la nouvelle alliance », en observant la Loi plus strictement encore. L’expression était donc disponible dans un sens non abrogatoire, et elle a été employée ainsi avant de l’être autrement.
Monde haredi et litvak
La Torah est éternelle. Un verset de Jérémie ne peut pas contredire l’ensemble, et les commentateurs ont expliqué ce qu’il signifie : au temps à venir, l’inclination au mal ne fera plus obstacle, et la Torah sera sue sans qu’on ait à l’enseigner. Nous n’entrons pas dans la discussion sur ce que d’autres en ont tiré ; nous étudions le verset avec Rachi et Radak.
Hassidisme
« Je mettrai ma Torah au-dedans d’eux » : le hassidisme y lit son programme. Servir sans contrainte, parce que la volonté est devenue conforme, et non parce que la loi cesse. La distinction est capitale : une loi intériorisée n’est pas une loi supprimée, elle est une loi qu’on n’a plus besoin de s’imposer. Le temps à venir n’abolit rien ; il rend naturel ce qui était difficile.
Massorti
Historiquement, le passage appartient à la réponse exilique à la catastrophe, et il s’inscrit dans une famille de textes — Dt 30,6, Ez 11 et 36, Is 55 et 59 — qui promettent tous une transformation du cœur et, tous, l’observance de la Loi. Le judaïsme massorti observe que le mot « nouvelle » est isolé dans cette famille, et que le sens s’éclaire par le groupe entier plutôt que par le mot seul.
Réformé et libéral
Le judaïsme réformé lit ce passage comme le sommet du prophétisme éthique : une religion intérieure, où l’obéissance n’est plus extérieure. Il ne conteste pas que le christianisme ait pu s’y reconnaître ; il conteste que cette reconnaissance ait valeur de dépossession. Les déclarations chrétiennes depuis 1965 sont un acquis, et le mouvement estime qu’elles doivent se mesurer à ce qui s’enseigne dans les paroisses, non à ce qui se signe dans les commissions.
Monde séfarade et mizrahi
Radak a formulé la réponse décisive en Provence, au milieu d’une controverse quotidienne : hadacha dit le renouvellement, comme la lune nouvelle est la même lune. C’est une exégèse de défense, et elle tient par la philologie seule. Nahmanide, à Barcelone, a ajouté la règle qui protégeait : on ne répond pas d’un midrash comme d’une loi. Le monde séfarade a construit ses réponses sous contrainte, et elles ont survécu à la contrainte.
Où en est la discussion
Aucune voix ne lit dans Jr 31 un remplacement, et toutes relèvent la continuité du contenu. La voix classique souligne que le Talmud ne discute jamais ce verset comme une abrogation. L’orthodoxie moderne ajoute l’usage non abrogatoire de l’expression dans le Document de Damas. La voix haredi s’en tient au neuvième principe. Le hassidisme distingue la loi intériorisée et la loi supprimée. La voix massorti lit le mot par sa famille de textes. La voix réformée juge les déclarations chrétiennes à leur réception ordinaire. La voix séfarade rappelle l’argument de Radak. Justin reconnaît que la citation d’He 8 s’arrête juste avant la promesse de permanence.
Hypothèses de travail — mémoire et thèse
Quatre pistes formulées de manière falsifiable.
H1. Hadacha dans le corpus
Master
Philologie
12-18 mois
Hypothèse. Les emplois de la racine hadach dans la Bible hébraïque désignent majoritairement un renouvellement d’une réalité existante, ce qui confirme l’argument de Radak sur Jr 31,31.
État de la question
L’argument est ancien ; la vérification lexicale exhaustive n’a pas été publiée en français.
Corpus
Toutes les occurrences de la racine ; 1 S 11,14 ; 2 Ch 15,8 ; Lm 3,23 ; Ps 51,12 ; 104,30 ; versions anciennes.
Méthode
Classer chaque occurrence selon qu’elle implique une substitution ou un renouvellement.
Ce qui la réfuterait : Une majorité d’emplois impliquant le remplacement d’une réalité abolie.
H2. La « nouvelle alliance » de Damas
Doctorat
Qumrân
3-4 ans
Hypothèse. L’expression du Document de Damas dépend directement de Jr 31,31 et l’applique à la communauté sans aucune portée abrogatoire, ce que confirme le contexte halakhique de chaque occurrence.
État de la question
La dépendance est admise ; l’analyse contextuelle systématique des quatre occurrences reste utile.
Corpus
CD VI, 19 ; VIII, 21 ; XIX, 33-34 ; XX, 12 ; Règle de la communauté ; 4QMMT ; Jr 31,31-34.
Méthode
Analyser le contexte halakhique de chaque occurrence.
Ce qui la réfuterait : Une occurrence impliquant une suspension de prescriptions.
H3. La famille des textes du cœur
Doctorat
Exégèse
3-4 ans
Hypothèse. Dt 30,6, Jr 31 et 32, Ez 11 et 36 forment une famille littéraire dont les membres se citent mutuellement, et l’ordre de dépendance est établissable par leurs reprises lexicales.
État de la question
La parenté est admise ; la chronologie relative est discutée.
Corpus
Dt 30,1-10 ; Jr 24,7 ; 31,31-34 ; 32,37-41 ; Ez 11,19-20 ; 36,25-28 ; 37,26 ; Is 59,21.
Méthode
Analyser les reprises lexicales et les indices de dépendance.
Ce qui la réfuterait : Une absence de reprises spécifiques entre les membres de la famille.
H4. La réception des déclarations depuis 1965
Master
Théologie contemporaine
12-18 mois
Hypothèse. Les catéchismes et manuels de catéchèse francophones publiés après 1990 ont majoritairement supprimé la lecture substitutive de Jr 31, mais la prédication ordinaire la conserve, ce que des relevés de sermons permettent de mesurer.
État de la question
Les textes officiels sont connus ; leur réception n’a pas été mesurée pour l’espace francophone.
Corpus
Nostra Aetate ; documents de 1980, 1985 et 2015 ; déclarations luthériennes et réformées ; catéchismes francophones ; recueils d’homélies.
Méthode
Analyse de contenu d’un échantillon daté.
Ce qui la réfuterait : Une conformité générale de la prédication aux textes officiels.
Bibliographie sélective
Études
Lohfink, Norbert. L’alliance jamais dénoncée. Paris : Cerf, 1992.
Levenson, Jon D. « The Universal Horizon of Biblical Particularism ». Dans Ethnicity and the Bible, dir. Mark G. Brett. Leyde : Brill, 1996.
Marguerat, Daniel, dir. Le déchirement : Juifs et chrétiens au premier siècle. Genève : Labor et Fides, 1996.
Nicholson, Ernest W. God and His People: Covenant and Theology in the Old Testament. Oxford : Clarendon, 1986.
Commission biblique pontificale. Le peuple juif et ses Saintes Écritures dans la Bible chrétienne. Cité du Vatican, 2001.