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Tanakh — Ketouvim

Esther

Un livre sans Dieu, absent de Qumrân, et la fête qui en est née

Une reine juive à la cour de Perse, un ministre qui veut exterminer un peuple, un retournement, et une fête née d’un massacre. Dieu n’est jamais nommé dans le livre, qui est pourtant l’un des plus lus dans la vie juive. Aucun fragment n’en a été trouvé à Qumrân, seul cas parmi les vingt-quatre livres. Esther pose ainsi, plus que tout autre, la question de ce qui rend un livre saint.

1. Le livre

Le nom. אֶסְתֵּר, Esther, nom probablement perse, rapproché d’Ichtar par certains ; son autre nom, Hadassa, signifie « myrte » (2,7). Mardochée, Mordekhaï, porte un nom formé sur celui du dieu Mardouk. Deux personnages juifs aux noms de divinités babyloniennes.

La structure. Dix chapitres, bâtis sur des renversements : le banquet du roi et la disgrâce de Vasthi, le concours et l’accession d’Esther, le complot déjoué par Mardochée, la haine d’Haman et le décret d’extermination, le jeûne et la démarche d’Esther, la nuit d’insomnie du roi, la chute d’Haman, le contre-décret, la défense des juifs, l’institution de Pourim.

Un récit de cour. Le livre appartient à un genre connu : le juif qui réussit à la cour d’un roi étranger, comme Joseph en Égypte et Daniel à Babylone. Les procédés en sont le luxe décrit par énumérations, les nombres ronds — cent vingt-sept provinces, cent quatre-vingts jours de festin —, les décrets irrévocables et l’ironie constante.

Dieu absent, et le nom caché Aucun nom divin, aucune prière explicite, aucune mention de la Torah, du Temple ou de l’alliance. Esther jeûne, mais le texte ne dit pas à qui elle s’adresse. Mardochée dit seulement que « le secours et la délivrance viendront d’un autre lieu » (4,14) — périphrase que la tradition lit comme une allusion. Le midrash a cherché le nom divin en acrostiches cachés dans quatre versets, et la tradition manuscrite met en valeur ces lettres dans certains rouleaux. Le Talmud rattache le nom d’Esther au verbe « cacher » : « où trouve-t-on Esther dans la Torah ? Dans le verset : “et moi je cacherai ma face” » (Dt 31,18 ; b. Houllin 139b).

Passages principaux

Les passages de Esther qui font l’objet d’un sous-module transversal, avec les autres livres où ils reviennent. Voir l’index des passages.

PassageDans ce livreRevient aussi dans
Esther et Pourim (à venir)Est 1-10Shmuel

2. Le texte

Absent de Qumrân. Esther est le seul livre du Tanakh dont aucun fragment n’a été identifié parmi les manuscrits de la mer Morte. Trois explications sont proposées : le hasard de la conservation, un rejet lié au calendrier de la communauté, qui ne connaît pas Pourim, ou le statut encore incertain du livre à cette époque. La première n’est pas invraisemblable, mais l’argument statistique la rend moins probable, le livre étant court mais les autres meguillot étant représentées.

Trois textes grecs. La Septante d’Esther est un remaniement : elle contient six additions importantes — le songe de Mardochée et son interprétation, les deux décrets royaux, les prières de Mardochée et d’Esther, la scène de l’audience —, qui introduisent explicitement Dieu dans le livre. Jérôme les a rejetées en fin de volume dans la Vulgate ; elles forment les chapitres 11 à 16 des bibles catholiques. Un second texte grec, dit alpha ou « lucianique », plus court, diverge notablement. Le livre existe donc en trois formes anciennes.

Le rouleau. Esther est le seul des cinq meguillot qui doit être lu, selon la halakha, dans un rouleau écrit conformément aux règles, comme un rouleau de Torah. D’où son nom courant, la Meguila, sans autre précision.

3. Le dossier historico-critique

Le cadre perse. Le roi Assuérus est identifié à Xerxès Ier (486-465). Le livre connaît bien la cour : le système des satrapies, la poste royale, l’étiquette, l’architecture de Suse, les noms perses. Hérodote rapporte pour la même cour des récits de harem et de vengeances qui donnent au tableau une vraisemblance générale.

Les invraisemblances. Elles sont non moins nettes : une reine juive qui cache son origine pendant des années, l’extermination d’un peuple entier décrétée puis autorisée à se défendre par un décret contraire, soixante-quinze mille morts. Hérodote nomme par ailleurs une autre épouse de Xerxès, Amestris. La plupart des historiens tiennent le livre pour une nouvelle historique composée à l’époque perse tardive ou hellénistique, non pour une chronique.

Pourim. Le nom de la fête est expliqué par le pour, le sort tiré par Haman (3,7 ; 9,24) — le mot est akkadien. Plusieurs chercheurs ont cherché l’origine de la fête dans une célébration perse ou babylonienne réinterprétée ; le dossier reste conjectural. La première mention extérieure est celle du « jour de Mardochée » en 2 M 15,36.

La violence finale. Les chapitres 8 et 9 racontent que les juifs tuent leurs ennemis, dont les dix fils d’Haman, et que le second jour est ajouté à Suse. Le texte insiste : ils ne prennent pas le butin. Ce détail oppose le récit à celui de Saül et d’Amalec (1 S 15), où le butin fut pris ; le livre construit une réparation narrative de cette faute, Haman étant « l’Agaguite » et Mardochée un descendant de Qich, comme Saül.

4. La lecture

Pourim. La meguila est lue deux fois, le soir et le matin du 14 adar, et le 15 dans les villes entourées de murailles depuis Josué, dont Jérusalem — d’où le « Pourim de Suse ». La lecture est une obligation pour les hommes et pour les femmes, « car elles aussi étaient dans ce miracle » (b. Meguila 4a).

Les règles de la lecture. Le traité Meguila les expose : lecture dans un rouleau, à voix haute, en entier, sans interruption ; on ne saute pas les noms des dix fils d’Haman, qu’on lit d’une seule respiration ; l’assemblée reprend quatre versets à voix haute. L’usage de faire du bruit au nom d’Haman est attesté au Moyen Âge et longtemps discuté par les décisionnaires.

Les autres obligations du jour sont les dons aux pauvres, l’envoi de portions à des amis, le repas festif et la récitation de al ha-nissim dans la prière.

Chabbat Zakhor. Le chabbat qui précède Pourim, on lit Dt 25,17-19 sur Amalec et la haftara de 1 S 15, qui rattachent la fête au commandement du souvenir.

5. Le targum

Esther a deux targums. Le Targum Richon traduit en amplifiant modérément. Le Targum Cheni est une vaste réécriture, presque un midrash : il raconte le trône de Salomon, les discours des animaux, l’histoire d’Amalec et de Saül, et il développe les prières. Il constitue une anthologie de traditions sur le livre, et il a été traduit en latin au XVIIe siècle, ce qui l’a fait connaître aux hébraïsants.

6. La parshanut

Rachi commente le livre à partir du Talmud et du midrash. Ibn Ezra écrit deux commentaires et s’attache à défendre la conduite d’Esther et de Mardochée, notamment sur le mariage avec un roi païen, expliqué par la contrainte. Le Gaon de Vilna et plusieurs kabbalistes lisent le livre comme la mise en scène d’une providence cachée. Abravanel discute la vraisemblance historique et compare avec ce qu’il sait des cours royales.

Une question de commentateur. Pourquoi Mardochée refuse-t-il de se prosterner ? Le texte ne le dit pas. Les réponses proposées : Haman portait une image idolâtre, la prosternation devant un homme est interdite, ou l’inimitié ancienne entre Israël et Amalec l’exigeait. La diversité des réponses montre l’embarras : le refus met en danger tout un peuple.

7. Midrash et halakha

Le statut du livre. Le Talmud rapporte le débat : « Esther a-t-elle été dite par l’esprit saint ? » R. Éliézer, R. Akiva et d’autres l’affirment par divers indices, dont le fait qu’Esther « trouva grâce aux yeux de tous ceux qui la voyaient » (2,15), signe d’une intervention (b. Meguila 7a). La même page rapporte l’avis inverse de Chmouel : Esther ne rend pas les mains impures, c’est-à-dire ne relève pas du canon saint, même si elle « a été dite pour être lue ». Le Talmud raconte aussi qu’Esther demanda aux sages : « fixez-moi pour les générations », et qu’ils hésitèrent, craignant de susciter la haine des nations.

Amalec. Le lien entre Haman l’Agaguite et Amalec structure la halakha du jour : lecture de Zakhor, obligation du souvenir, et discussion sur l’identification actuelle d’Amalec — que la Mishna règle par le principe des nations mêlées par Sennachérib (m. Yadaïm 4,4 ; voir Yehoshoua).

Le miracle caché. Le Talmud fonde sur Esther la notion d’une providence qui agit sans miracle visible. Maïmonide va plus loin : « tous les livres des Prophètes et les Écrits seront abolis aux jours du messie, sauf la meguila d’Esther, qui subsiste comme les cinq livres de la Torah » (Hilkhot Meguila 2,18), citant un midrash. Le livre le plus discuté reçoit ainsi le statut le plus élevé.

Les excès du jour. La règle talmudique selon laquelle on doit boire « jusqu’à ne plus distinguer » (b. Meguila 7b) a été limitée par les décisionnaires, dont le Rema, qui recommande de boire un peu plus que d’habitude puis de dormir.

8. Réception chrétienne et sa critique

ÉlémentLecture chrétienneLecture juiveEffets et état du dossier
Le canonLes bibles catholiques et orthodoxes incluent les additions grecques ; les bibles protestantes suivent l’hébreu et relèguent les additions parmi les apocryphesLe texte hébreu seul, lu dans un rouleauLe livre est l’un des points où les canons divergent le plus nettement à l’intérieur d’un même corpus
L’absence de DieuLuther a écrit son hostilité au livre, qu’il jugeait trop judaïsant ; plusieurs exégètes protestants du XIXe siècle l’ont tenu pour un livre national et vindicatifLivre de la providence cachée, et de la responsabilité humaine : Esther agit sans garantieLe jugement porté sur Esther a souvent servi à opposer un « particularisme juif » à un « universalisme chrétien ». Le dossier appartient à l’histoire de l’antijudaïsme savant
La violence des chapitres 8-9Objection ancienne et constante contre le livre et contre la fêteDéfense autorisée par contre-décret, sans butin ; la fête célèbre la survie, non le massacreL’objection est sérieuse et discutée à l’intérieur du judaïsme. Elle a aussi servi de prétexte : l’accusation selon laquelle les juifs mimaient le meurtre de chrétiens à Pourim a alimenté des persécutions, notamment autour des pendaisons d’effigies d’Haman

La mahloket

Esther : livre saint ou récit de cour ?

Dieu n’y est pas nommé, aucun fragment n’en a été trouvé à Qumrân, et le Talmud discute s’il relève de l’esprit saint. Maïmonide en fait pourtant le seul livre des Prophètes et des Écrits qui subsistera aux jours du messie. La question posée aux sept voix : qu’est-ce qui fait la sainteté de ce livre ?

Le Beit Midrash classique

Le Talmud pose la question et y répond par des indices internes : la grâce trouvée par Esther, la connaissance qu’a Mardochée du complot, la formule « il fut connu de Mardochée » (b. Meguila 7a). L’avis contraire de Chmouel est conservé, comme toujours. Ce qui a emporté la décision, c’est l’obligation de lire : le livre a été « dit pour être lu », et la lecture publique en fait un livre de la communauté.

Orthodoxie moderne

L’absence du nom divin est le sujet du livre. Le texte met en scène une providence qui n’intervient jamais visiblement et une femme qui doit décider sans garantie : « qui sait si ce n’est pas pour un temps comme celui-ci que tu es parvenue à la royauté » (4,14). L’orthodoxie moderne y lit la condition ordinaire de l’existence juive en exil, et la responsabilité humaine qui en découle. Que le livre soit saint tient précisément à ce qu’il n’affiche pas le sacré.

Monde haredi et litvak

Maïmonide a tranché : la meguila subsistera comme les cinq livres de la Torah (Hilkhot Meguila 2,18). On la lit deux fois, dans un rouleau, hommes et femmes, et les quatre obligations du jour sont scrupuleusement observées. La discussion talmudique sur l’esprit saint est une discussion d’étude ; la halakha, elle, a tout fixé. Le nom d’Esther dit le voilement de la face, et l’exil est ce temps-là.

Hassidisme

Le hassidisme fait de Pourim le sommet de l’année, plus haut encore que Yom Kippour — que la tradition nomme Yom ki-Pourim, « un jour comme Pourim ». Ce qui est caché est plus élevé que ce qui se montre : le miracle voilé d’Esther dépasse les miracles éclatants d’Égypte, parce qu’il demande une foi sans preuve. Le désordre du jour, le déguisement, l’ivresse, disent ce renversement.

Massorti

Historiquement, Esther est une nouvelle de la diaspora, qui enseigne comment survivre sous un pouvoir arbitraire : par l’accès à la cour, la prudence et la solidarité. Son absence à Qumrân et la discussion talmudique montrent que sa canonisation a été tardive et débattue. Le judaïsme massorti reçoit le livre en assumant cette histoire, et il lit les chapitres 8 et 9 comme un fantasme de retournement, formulé par des gens sans pouvoir — ce qui est autre chose qu’un programme.

Réformé et libéral

Le judaïsme réformé a eu, au XIXe siècle, des réserves envers Pourim et son livre, jugés trop nationaux. La position a changé : le livre est reçu comme le récit d’une communauté menacée qui se défend, et la fête est devenue un moment de joie et de solidarité, avec ses dons aux pauvres. Les chapitres finaux restent discutés, et plusieurs communautés en abrègent la lecture publique ou la commentent explicitement.

Monde séfarade et mizrahi

Le monde séfarade et oriental a fait de Pourim une fête majeure, avec des traditions propres : des « Pourim locaux » commémorant la délivrance d’une communauté particulière — le Pourim de Saragosse, celui du Caire, celui d’Alger —, chacun avec son rouleau et sa lecture. Le modèle d’Esther a ainsi été appliqué à l’histoire réelle des communautés, ce qui dit le mieux ce que le livre a représenté : une grammaire de la survie.

Où en est la discussion

La sainteté du livre a été discutée et elle a été établie par la pratique. La voix classique conserve le débat de b. Meguila 7a et retient que le livre a été « dit pour être lu ». L’orthodoxie moderne fait de l’absence du nom divin le sujet même du livre. La voix haredi s’en tient à la décision de Maïmonide et à la halakha. Le hassidisme place Pourim au sommet de l’année. La voix massorti assume l’histoire d’une canonisation tardive et lit les chapitres finaux comme un retournement imaginé. La voix réformée discute ouvertement ces pages. La voix séfarade rappelle les « Pourim locaux ». Justin reconnaît dans cette canonisation par l’usage le processus qu’a connu son propre canon.

Hypothèses de travail — mémoire et thèse

Quatre pistes formulées de manière falsifiable.

H1. L’absence d’Esther à Qumrân

  • Doctorat
  • Qumrân
  • 3-4 ans

Hypothèse. L’absence d’Esther parmi les manuscrits de la mer Morte n’est pas statistiquement explicable par le hasard de la conservation, compte tenu du nombre de copies des autres livres courts.

État de la question
Les trois explications — hasard, rejet, statut incertain — sont proposées sans arbitrage quantitatif.
Corpus
Inventaire des manuscrits bibliques de Qumrân ; longueur et nombre de copies par livre ; calendrier de la communauté ; 4QpapProto-Esther ar.
Méthode
Modéliser la probabilité d’absence en fonction de la longueur et de la popularité.

Ce qui la réfuterait : Une probabilité d’absence fortuite comparable à celle d’autres livres courts.

H2. Les additions grecques

  • Doctorat
  • Septante
  • 4-5 ans

Hypothèse. Les six additions du grec ne relèvent pas d’une même main : les décrets sont composés directement en grec, tandis que les prières traduisent un original sémitique.

État de la question
La thèse est proposée depuis Moore ; la démonstration linguistique doit être reprise.
Corpus
Esther grec (texte B et texte alpha) ; additions A-F ; Esther hébreu ; Vulgate.
Méthode
Analyse des hébraïsmes et du style de chaque addition.

Ce qui la réfuterait : Une homogénéité linguistique des six additions.

H3. Les Pourim locaux

  • Master
  • Histoire sociale
  • 12-18 mois

Hypothèse. Les « Pourim locaux » des communautés séfarades et orientales suivent un modèle littéraire constant, calqué sur la meguila, et leur diffusion suit les routes de l’imprimerie hébraïque.

État de la question
Ces rouleaux sont recensés dans plusieurs travaux ; leur analyse formelle comparée manque.
Corpus
Rouleaux de Saragosse, du Caire, d’Alger, de Tibériade ; récits de délivrance communautaires ; imprimés hébreux.
Méthode
Comparer la structure narrative et les formules.

Ce qui la réfuterait : Des formes trop hétérogènes pour relever d’un modèle commun.

H4. Esther et Amalec

  • Master
  • Exégèse
  • 12-18 mois

Hypothèse. Le livre construit délibérément une réparation du récit de 1 S 15 : Haman est Agaguite, Mardochée descend de Qich, et l’insistance sur le butin non pris répond à la faute de Saül.

État de la question
Le parallèle est relevé dans les commentaires ; sa démonstration systématique reste utile.
Corpus
Est 2,5 ; 3,1 ; 9,10.15-16 ; 1 S 15 ; Dt 25,17-19 ; midrashim sur Amalec.
Méthode
Relever les reprises lexicales et structurelles entre les deux récits.

Ce qui la réfuterait : Des correspondances explicables par le seul usage onomastique.

Bibliographie sélective

Commentaires

  • Berlin, Adele. Esther. JPS Bible Commentary. Philadelphie : Jewish Publication Society, 2001.
  • Fox, Michael V. Character and Ideology in the Book of Esther. 2e éd. Grand Rapids : Eerdmans, 2001.
  • Moore, Carey A. Esther. AB 7B. Garden City : Doubleday, 1971.

Études

  • Grossman, Jonathan. Esther: The Outer Narrative and the Hidden Reading. Winona Lake : Eisenbrauns, 2011.
  • Horowitz, Elliott. Reckless Rites: Purim and the Legacy of Jewish Violence. Princeton : Princeton University Press, 2006.
  • De Troyer, Kristin. Rewriting the Sacred Text. Atlanta : Society of Biblical Literature, 2003.
  • Segal, Eliezer. The Babylonian Esther Midrash. 3 vol. Atlanta : Scholars Press, 1994.

Voir aussi