Aller au contenu principal

Tanakh — Ketouvim

Divrei ha-Yamim

Réécrire une histoire déjà écrite, et clore le Tanakh sur « qu’il monte »

Le dernier livre du Tanakh raconte une histoire déjà racontée. Il reprend Samuel et les Rois, en supprime ce qui gêne, ajoute ce qui manque, et s’ouvre par neuf chapitres de généalogies qui remontent à Adam. Il s’achève sur l’édit de Cyrus et sur un mot resté en suspens : « qu’il monte ». Le Tanakh ne se termine donc pas sur une prophétie, mais sur une autorisation de rentrer.

1. Le livre

Le nom. דִּבְרֵי הַיָּמִים, Divrei ha-Yamim, « les paroles des jours », c’est-à-dire les annales. La Septante l’intitule Παραλειπόμενα, « les choses omises », titre qui en fait un supplément. Jérôme a proposé le nom de Chronicon, d’où « Chroniques ».

Un seul livre. Comme Samuel et les Rois, il est un dans la tradition hébraïque ; la division vient de la Septante et entre dans les bibles hébraïques avec Bomberg.

La place. Il clôt les Écrits et donc le Tanakh dans l’ordre massorétique — ordre attesté par plusieurs manuscrits et confirmé par la mention de Mt 23,35, « depuis le sang d’Abel jusqu’au sang de Zacharie », meurtre raconté en 2 Ch 24. Dans certaines listes talmudiques, il ouvre au contraire les Écrits. Les bibles chrétiennes le placent après les Rois, dans la série historique.

La structure.

Ce que le Chroniste retire et ce qu’il ajoute La comparaison avec Samuel-Rois est l’exercice central. Retiré : la lutte pour le pouvoir entre David et la maison de Saül, l’affaire de Bethsabée et d’Urie, la révolte d’Absalom, l’intrigue de la succession, les femmes étrangères de Salomon, et toute l’histoire du royaume du nord sauf quand elle croise Juda. Ajouté : l’organisation du culte, les classes de prêtres et de lévites, les chantres et les portiers, les préparatifs de David pour le Temple, la repentance de Manassé, les réformes détaillées d’Ézéchias et de Josias, et de nombreux discours de prophètes anonymes. Le procédé n’est pas une falsification : c’est une écriture de l’histoire orientée par une question — comment le culte a-t-il été institué et conservé ?

Passages principaux

Les passages de Divrei ha-Yamim qui font l’objet d’un sous-module transversal, avec les autres livres où ils reviennent. Voir l’index des passages.

2. Le texte

Qumrân. Un seul fragment, 4QChr, correspondant à 2 Ch 28. En revanche, plusieurs manuscrits de Samuel, dont 4QSama, s’accordent avec les Chroniques contre le texte massorétique de Samuel : le Chroniste travaillait donc sur un texte de Samuel différent de celui que la tradition a retenu (voir Shmuel).

La Septante. Le grec des Paralipomènes est assez littéral. Il comporte, en 2 Ch 35-36, des recoupements avec Esdras A, ce qui alimente le débat sur les éditions.

Le targum. Le targum des Chroniques est tardif et peu diffusé, connu par un petit nombre de manuscrits. Il est paraphrastique et rapproche le texte des traditions midrashiques.

3. Le dossier historico-critique

La date. La généalogie de 1 Ch 3 descend jusqu’à plusieurs générations après Zorobabel, ce qui situe le livre au plus tôt vers 400 et probablement au IVe siècle. La langue, l’intérêt pour les lévites chantres et l’absence de traces hellénistiques marquées confirment cette fourchette.

L’auteur. b. Baba Batra 15a attribue le livre à Esdras, achevé par Néhémie. La critique a longtemps suivi, avec la thèse de l’œuvre unique du « Chroniste ». Sara Japhet a montré en 1968 que la langue et la théologie des deux ouvrages diffèrent, et la distinction est aujourd’hui majoritaire.

Les sources. Le Chroniste cite une vingtaine de sources — « le livre des rois de Juda et d’Israël », « les paroles de Samuel le voyant », « le midrash du livre des Rois » (2 Ch 24,27), première occurrence du mot midrach dans la Bible. Il utilise surtout Samuel-Rois, qu’il reproduit parfois mot pour mot, et il dispose d’informations propres dont certaines sont confirmées par l’archéologie : les fortifications de Roboam, les travaux d’Ozias, le tunnel d’Ézéchias.

Une théologie de la rétribution immédiate. Chaque malheur reçoit une explication dans la même génération. Ozias devient lépreux parce qu’il a offert l’encens (2 Ch 26,16-21), ce que les Rois ne disent pas. Manassé, dont le règne de cinquante-cinq ans posait un problème, se repent en exil (2 Ch 33,11-13). Josias meurt parce qu’il n’a pas écouté la parole de Dieu transmise par le pharaon Néko (2 Ch 35,20-24). Le système est cohérent et il explique la plupart des ajouts.

Le nord. Le Chroniste ignore le royaume du nord comme entité légitime, mais il n’exclut pas ses habitants : Ézéchias invite « tout Israël, depuis Beer-Sheva jusqu’à Dan » à la Pâque (2 Ch 30). Cette ouverture nuance l’image d’un livre exclusivement judéen et intéresse le dossier des rapports avec les Samaritains.

4. La lecture

Les Chroniques n’ont pas de lecture publique. Trois passages sont toutefois entrés dans la liturgie :

La prière de Yaabets (1 Ch 4,10) est, elle, devenue une prière de demande personnelle dans plusieurs traditions.

5. La parshanut

Le livre est peu commenté. Le commentaire imprimé sous le nom de Rachi n’est pas de lui : il provient d’un maître de Rhénanie, et il est l’un des plus anciens commentaires du livre. Radak a écrit un commentaire complet, attentif aux différences avec Samuel-Rois, qu’il explique soit par des traditions distinctes, soit par des intentions différentes. Le Gaon de Vilna lui a consacré des notes. La rareté des commentaires s’explique par l’absence de halakha et par la difficulté des généalogies.

La règle de Radak. Devant deux versions divergentes, il pose que les deux livres sont vrais et que le Chroniste rapporte ce que Samuel a omis, ou l’inverse ; quand la contradiction est frontale, il invoque des variantes de transmission. Sa méthode annonce, sans la théoriser, la critique des sources.

6. Midrash et halakha

Un livre pour l’interprétation. « Les Chroniques n’ont été données que pour être interprétées » (Vayiqra Rabba 1,3). Le midrash lit les noms de personnes comme des désignations : les noms énigmatiques de 1 Ch 4 sont appliqués à Moïse, à Myriam ou à Pharaon. Cette lecture suppose que le livre ne vaut pas par son information mais par ce qu’on en tire.

Le livre des généalogies perdu. « Depuis le jour où le livre des généalogies a été caché, la force des sages s’est affaiblie et la lumière de leurs yeux s’est obscurcie… Entre “Atsel” et “Atsel”, on a chargé quatre cents chameaux d’interprétations » (b. Pessahim 62b). Le passage désigne l’intervalle entre 1 Ch 8,38 et 9,44 : le Talmud suppose un commentaire immense, aujourd’hui perdu.

La halakha. Elle tire peu du livre, mais quelques points s’y rattachent : l’organisation des vingt-quatre classes sacerdotales (1 Ch 24), qui a survécu à la destruction du Temple et dont des inscriptions de synagogues galiléennes conservent les listes ; les fonctions des lévites chantres, invoquées dans les discussions sur la musique liturgique ; la place de David comme instituteur du culte, qui sert d’argument sur le statut des institutions non écrites dans la Torah.

7. Réception chrétienne et sa critique

ÉlémentLecture chrétienneLecture juiveEffets et état du dossier
La place du livreDéplacé après les Rois, dans la série historique ; l’Ancien Testament s’achève sur Malachie et l’annonce d’ÉlieClôt le Tanakh sur l’édit de Cyrus : « que son Dieu soit avec lui, et qu’il monte »Le déplacement change la fin du corpus et son orientation : une attente eschatologique d’un côté, un appel au retour de l’autre
Mt 23,35« Depuis le sang d’Abel jusqu’au sang de Zacharie » : Jésus parcourt l’Écriture d’un bout à l’autreLe meurtre de Zacharie est raconté en 2 Ch 24,20-22, dernier livre du TanakhLe verset est l’indice le plus ancien d’un ordre canonique se terminant par les Chroniques
La figure de DavidRoi pieux, auteur des psaumes, type du Christ ; l’image chroniste a nourri cette lectureDavid organisateur du culte ; la tradition connaît aussi le David de Samuel, avec ses fautesLe canon juif contient les deux portraits, et la tradition ne choisit pas ; la lecture chrétienne a surtout retenu le second

La mahloket

Pourquoi réécrire une histoire déjà écrite ?

Le Chroniste avait Samuel et les Rois sous les yeux, et il a récrit. Il a supprimé les fautes de David, ajouté la repentance de Manassé, effacé le royaume du nord. La tradition a gardé les deux versions côte à côte. La question posée aux sept voix : que fait-on d’une seconde version qui contredit la première ?

Le Beit Midrash classique

On garde les deux et on les étudie ensemble. Le midrash dit que les Chroniques n’ont été données que pour être interprétées (Vayiqra Rabba 1,3) : le livre n’est pas là pour informer mais pour être travaillé. Là où les versions divergent, la maison d’étude cherche ce que chacune enseigne. Le Talmud ne se demande jamais laquelle est vraie ; il se demande ce qu’on apprend de la différence.

Orthodoxie moderne

Radak formule la règle : les deux livres sont vrais, chacun rapporte ce que l’autre omet, et les contradictions frontales relèvent de la transmission. L’orthodoxie moderne ajoute que la comparaison est un instrument d’étude : voir ce que le Chroniste retranche fait comprendre ce qui l’intéresse. Les manuscrits de Samuel trouvés à Qumrân, qui s’accordent souvent avec les Chroniques, montrent d’ailleurs qu’une partie des divergences vient du texte que le Chroniste lisait.

Monde haredi et litvak

Les deux livres sont paroles saintes, écrites par l’esprit saint, et la contradiction n’est qu’apparente. Le Talmud attribue les Chroniques à Esdras, et les divergences ont des explications que les commentateurs donnent. Ce qui compte est d’étudier le texte reçu avec ses commentaires. Chercher quelle version est « historique » revient à juger l’Écriture selon un critère extérieur.

Hassidisme

Le Chroniste écrit David comme il doit être vu : l’homme qui prépare la maison de Dieu. Le hassidisme lit là une leçon sur le regard : raconter quelqu’un par son meilleur n’est pas mentir, c’est révéler ce qu’il est appelé à être. Les deux récits sont nécessaires, l’un pour l’honnêteté, l’autre pour l’espérance — comme il faut connaître ses fautes et ne pas s’y enfermer.

Massorti

La comparaison des deux œuvres est l’un des laboratoires les plus utiles de l’exégèse : on y voit un auteur ancien travailler sur une source qu’on possède encore. C’est ce que les spécialistes des évangiles appellent la critique de la rédaction, et les Chroniques en fournissent le cas le plus clair de toute la Bible hébraïque. Reconnaître que l’histoire s’écrit d’un point de vue n’ôte rien à sa valeur : cela permet de lire ce point de vue.

Réformé et libéral

Le judaïsme réformé retient que le canon contient deux récits inconciliables sur les mêmes rois, et que cette coexistence est un enseignement : aucune version de l’histoire n’est définitive, et la tradition elle-même l’a admis. C’est un argument pour une lecture critique assumée, et contre l’idée d’un récit unique dont on ne pourrait rien retrancher.

Monde séfarade et mizrahi

Radak est séfarade, et sa méthode est celle du monde qui a produit les grammairiens : comparer, expliquer les formes, et n’invoquer la providence qu’après avoir épuisé la philologie. Abravanel traite les Chroniques comme un historien traite une seconde source. Cette tradition n’a jamais opposé la vérité du texte et l’examen de ses différences, et c’est pourquoi le livre le moins commenté du Tanakh l’a été d’abord chez elle.

Où en est la discussion

Toutes les voix acceptent la coexistence des deux récits et refusent de choisir. La voix classique lit la différence comme matière d’interprétation. L’orthodoxie moderne et la voix séfarade, avec Radak, expliquent par l’intention et par la transmission, et les manuscrits de Qumrân leur donnent un appui inattendu. La voix haredi refuse le critère extérieur de l’historicité. Le hassidisme y voit deux regards nécessaires. La voix massorti fait des Chroniques le laboratoire de la critique de la rédaction. La voix réformée en tire un principe herméneutique. Justin remarque que sa propre tradition, devant quatre récits, a cherché à n’en faire qu’un.

Hypothèses de travail — mémoire et thèse

Quatre pistes formulées de manière falsifiable. Les Chroniques permettent d’observer un auteur ancien travaillant sur une source conservée.

H1. Le texte de Samuel utilisé par le Chroniste

  • Doctorat
  • Critique textuelle
  • 4-5 ans

Hypothèse. Une part mesurable des divergences entre les Chroniques et Samuel s’explique par la Vorlage du Chroniste, proche de 4QSama, et non par une intention rédactionnelle.

État de la question
Le fait est établi pour plusieurs passages depuis Cross et Ulrich ; la proportion n’a pas été mesurée sur l’ensemble.
Corpus
1 Ch 10-21 ; 1-2 S ; 4QSama-c ; Septante de Samuel et des Paralipomènes.
Méthode
Classer chaque divergence selon qu’elle est attestée dans un témoin textuel ou propre au Chroniste.

Ce qui la réfuterait : Une part négligeable de divergences attestées textuellement.

H2. La rétribution immédiate comme système

  • Doctorat
  • Exégèse
  • 3-4 ans

Hypothèse. Tous les ajouts narratifs propres aux Chroniques concernant les rois de Juda s’expliquent par la doctrine de la rétribution immédiate, sans exception significative.

État de la question
Le principe est admis depuis Wellhausen et affiné par Japhet ; le test exhaustif reste utile.
Corpus
2 Ch 10-36 ; 1-2 R parallèles ; ajouts propres recensés.
Méthode
Recenser tous les ajouts et vérifier leur fonction rétributive.

Ce qui la réfuterait : Des ajouts substantiels sans fonction rétributive.

H3. Les vingt-quatre classes sacerdotales

  • Master
  • Épigraphie / liturgie
  • 12-18 mois

Hypothèse. Les listes de classes sacerdotales gravées dans des synagogues galiléennes dépendent de 1 Ch 24 et attestent la survie d’une organisation cultuelle bien après la destruction du Temple.

État de la question
Les inscriptions sont publiées ; leur dépendance au texte et leur fonction sont discutées.
Corpus
1 Ch 24 ; inscriptions de Cesarée, d’Ashkelon et d’autres sites ; piyyoutim sur les classes ; b. Taanit 27a.
Méthode
Comparer l’ordre et l’orthographe des noms.

Ce qui la réfuterait : Un ordre indépendant de celui de 1 Ch 24.

H4. La fin du Tanakh

  • Master
  • Histoire du canon
  • 12-18 mois

Hypothèse. L’ordre qui place les Chroniques en dernier est attesté avant la fin du Ier siècle, et Mt 23,35 en est le témoin le plus ancien.

État de la question
La valeur probante du verset est discutée ; d’autres listes anciennes donnent un ordre différent.
Corpus
Mt 23,35 ; Lc 11,51 ; b. Baba Batra 14b ; manuscrits massorétiques ; listes patristiques.
Méthode
Comparer les ordres attestés et dater chaque témoin.

Ce qui la réfuterait : Une lecture de Mt 23,35 explicable sans référence à l’ordre canonique.

Bibliographie sélective

Commentaires

  • Japhet, Sara. I and II Chronicles. OTL. Louisville : Westminster John Knox, 1993.
  • Knoppers, Gary N. I Chronicles. AB 12 et 12A. New York : Doubleday, 2003-2004.
  • Abadie, Philippe. Le livre des Chroniques. Paris : Cerf, 2003.

Études

  • Japhet, Sara. The Ideology of the Book of Chronicles and Its Place in Biblical Thought. Francfort : Peter Lang, 1989.
  • Kalimi, Isaac. The Reshaping of Ancient Israelite History in Chronicles. Winona Lake : Eisenbrauns, 2005.
  • Ulrich, Eugene C. The Qumran Text of Samuel and Josephus. HSM 19. Missoula : Scholars Press, 1978.
  • Willi, Thomas. Die Chronik als Auslegung. FRLANT 106. Göttingen : Vandenhoeck & Ruprecht, 1972.

Voir aussi