Un roi assiégé, un prophète qui lui propose un signe, un refus, et une annonce : une jeune femme enfante et nomme l’enfant « Dieu avec nous ». Avant qu’il sache rejeter le mal et choisir le bien, les deux rois qui font peur auront disparu. Le verset est traduit « vierge » par la Septante, cité par Matthieu, et il est devenu le plus disputé de toute l’histoire des rapports entre juifs et chrétiens.
1. Le passage
Le contexte. Vers 734, Retsin d’Aram et Péqah d’Israël montent contre Jérusalem pour forcer Achaz à rejoindre leur coalition contre l’Assyrie. Le prophète va à sa rencontre « au bout du canal du réservoir supérieur », avec son fils Chéar-Yachouv, dont le nom signifie « un reste reviendra ». Il lui dit de ne pas craindre « ces deux bouts de tisons fumants ».
Le signe. Achaz refuse d’en demander un, par une piété affichée : « je ne tenterai pas le Seigneur ». Isaïe répond avec irritation et donne le signe malgré tout (Is 7,14) : הִנֵּה הָעַלְמָה הָרָה וְיֹלֶדֶת בֵּן וְקָרָאת שְׁמוֹ עִמָּנוּ אֵל — « voici, la alma est enceinte et enfante un fils, et elle l’appelle Immanou-El ».
La suite. Il mangera crème et miel ; avant qu’il sache rejeter le mal et choisir le bien, le pays des deux rois sera abandonné. Puis vient l’annonce de l’Assyrie, du rasoir loué au-delà du Fleuve, et de la dévastation — le signe est donc ambivalent : la délivrance immédiate précède une catastrophe plus grande.
Les autres enfants. Le chapitre 8 donne un second enfant, au nom dicté par Dieu et écrit sur une tablette : Maher-Chalal-Hach-Baz, « vite le butin, prompt le pillage », avec la même échéance — avant qu’il sache dire papa et maman. Le chapitre 9 annonce un enfant né, « un fils nous est donné », aux titres royaux. Trois enfants en trois chapitres, dans le même dossier.
Alma. Le terme désigne une jeune femme en âge d’enfanter, sans indication sur sa virginité. Il apparaît sept fois dans la Bible hébraïque : Gn 24,43 pour Rebecca, Ex 2,8 pour la sœur de Moïse, Ps 68,26, Pr 30,19, Ct 1,3 et 6,8, et Is 7,14. Le mot technique pour « vierge » est betoula, qu’Isaïe emploie ailleurs (23,4 ; 37,22 ; 62,5).
La Septante. Elle rend alma par παρθένος, qui signifie habituellement « vierge ». Le même traducteur emploie pourtant ce mot pour Dina après son viol en Gn 34,3, ce qui montre que le terme grec avait aussi le sens large de « jeune fille ». La traduction n’est donc pas nécessairement une interprétation doctrinale : elle peut refléter l’usage courant.
Les autres versions grecques. Aquila, Symmaque et Théodotion, au IIe siècle, rendent tous alma par νεᾶνις, « jeune femme ». Ces traductions juives corrigent la Septante sur ce point précis, et Justin le reproche à Tryphon — signe que la dispute était déjà engagée vers 160.
L’article. Le texte dit « la alma », avec l’article : une femme déterminée, présente ou connue des interlocuteurs. Le verbe est au participe présent : « est enceinte », non « concevra ».
3. Qui est l’enfant ?
Identification
Arguments
Difficultés
Ézéchias, fils d’Achaz
Lecture de nombreux commentateurs juifs médiévaux ; un roi pieux succède au roi impie, et le nom convient à celui dont le règne verra la délivrance de Sennachérib
Chronologie difficile : selon 2 R 16,2 et 18,2, Ézéchias serait né avant la scène
Un fils d’Isaïe
Le prophète a déjà un fils à nom symbolique, et il en aura un autre au chapitre 8 ; « la alma » désignerait sa femme, appelée « la prophétesse » (8,3)
Le nom de l’enfant du chapitre 8 est différent
Un enfant quelconque
Le signe porte sur le délai, non sur l’enfant : le temps qu’un nouveau-né atteigne l’âge de discernement
L’article défini suggère une personne précise
Le messie
Lecture chrétienne, et quelques sources juives tardives rapprochent Is 9 du messie
Le signe doit valoir pour Achaz, à qui il est donné
Le point décisif. Quelle que soit l’identification, le signe est donné à un roi menacé en 734 et porte sur une échéance de quelques années. Un événement situé sept siècles plus tard ne peut pas être un signe pour lui. C’est l’argument juif constant, formulé par Rachi, Radak et Ibn Ezra, et il porte sur la fonction du signe, non sur le sens d’un mot.
4. L’histoire de la dispute
Mt 1,22-23 cite le verset dans la forme de la Septante, avec παρθένος, et l’applique à la naissance de Jésus. C’est la première citation d’accomplissement de l’évangile.
Justin, Dialogue avec Tryphon 43 et 66-68 : Tryphon objecte que le texte dit « jeune femme » et que le passage concerne Ézéchias ; Justin accuse les juifs d’avoir corrompu les Écritures. L’échange est le plus ancien témoignage de la controverse.
Les disputes médiévales reprennent le dossier ; Nahmanide à Barcelone (1263) et les délégués juifs à Tortose (1413-1414) répondent sur la fonction du signe.
Les traductions modernes : la plupart des versions savantes, y compris catholiques et protestantes, rendent aujourd’hui « jeune femme » en Is 7,14, avec une note. La Revised Standard Version de 1952 le fit et provoqua aux États-Unis des autodafés publics de l’édition.
5. La tradition juive
Les commentateurs. Rachi identifie l’enfant à un fils d’Isaïe et explique alma par « jeune fille » ; il précise que la jeune femme en question est celle du prophète. Radak développe l’argument philologique et répond explicitement à la lecture chrétienne. Ibn Ezra tient l’enfant pour le fils du prophète et insiste sur la valeur de signe immédiat.
Le chapitre 9. Le verset « un enfant nous est né… on l’appelle conseiller merveilleux, Dieu fort, père éternel, prince de paix » (9,5) est lu par la tradition juive comme une suite de titres qui nomment Dieu et qualifient l’enfant : le sujet des épithètes est Dieu, qui « appelle » l’enfant « prince de paix ». Les noms théophores sont courants en hébreu — Élihou, Éliav — sans que leur porteur soit divin.
Le chapitre 11. « Un rameau sortira de la souche de Jessé » : c’est le texte qu’une partie de la tradition juive lit comme messianique, et il est invoqué dans la liturgie. La prophétie porte sur un descendant de David, un règne de justice, et la paix des animaux.
6. État du dossier
Deux évolutions méritent d’être notées.
Du côté de l’exégèse. Les commentaires savants chrétiens reconnaissent aujourd’hui, dans leur grande majorité, que alma ne signifie pas « vierge » et que le verset a un référent contemporain d’Achaz ; la lecture christologique est présentée comme une relecture néotestamentaire, non comme le sens du texte hébreu. Ce déplacement est important : il retire à la controverse son objet philologique.
Du côté doctrinal. La doctrine de la naissance virginale ne repose pas, pour les Églises, sur Is 7,14 seul mais sur les récits évangéliques ; la citation d’Isaïe est un argument d’accomplissement, non un fondement. Le déplacement exégétique ne touche donc pas la doctrine, ce qui explique qu’il ait pu être accepté.
Ce qui demeure. L’accusation de falsification portée par Justin — les juifs auraient altéré le texte — a eu une longue postérité, et elle est fausse : les versions grecques juives du IIe siècle traduisent correctement l’hébreu que nous connaissons, et le grand rouleau d’Isaïe de Qumrân, antérieur à toute la controverse, porte alma.
La mahloket
Qui est l’enfant d’Isaïe 7 ?
Un signe est donné à un roi menacé, avec une échéance de quelques années. La Septante traduit par un mot grec qui peut dire « vierge », Matthieu le cite, et dix-huit siècles de controverse suivent. La question posée aux sept voix : que dit le texte, et que dire de ce qu’on lui a fait dire ?
Le Beit Midrash classique
Le signe est donné à Achaz, en 734, pour une menace immédiate : avant que l’enfant sache distinguer le bien du mal, les deux rois auront disparu. Un signe qui s’accomplirait sept siècles plus tard ne serait pas un signe pour lui. Rachi, Radak et Ibn Ezra l’ont dit, et l’argument ne porte pas sur un mot mais sur la fonction du verset dans son récit.
Orthodoxie moderne
Le dossier philologique est aujourd’hui réglé : alma désigne une jeune femme, betoula est le mot pour vierge, et Aquila, Symmaque et Théodotion traduisent tous par « jeune femme ». L’orthodoxie moderne note le fait décisif : le grand rouleau d’Isaïe de Qumrân, copié avant la controverse, porte le même texte. L’accusation de falsification est donc matériellement réfutée, et cela mérite d’être dit sans agressivité.
Monde haredi et litvak
On étudie le prophète avec les commentateurs, qui ont traité ce verset et répondu à ce qu’on leur opposait. Le reste ne nous concerne pas : ce que d’autres lisent dans nos Écritures est leur affaire. Ce que nous retenons, c’est ce qu’Isaïe dit à son roi, et ce que la tradition en a tiré sur la confiance plutôt que sur les alliances politiques.
Hassidisme
Le hassidisme retient le nom : Immanou-El, « Dieu avec nous ». Ce que le prophète donne comme signe, c’est un nom, et un nom porté par un enfant ordinaire. La présence divine ne s’annonce pas par un prodige mais par une naissance et une parole. Un enfant qui grandit devient la mesure du temps où Dieu agit.
Massorti
Historiquement, les chapitres 7 à 9 forment un dossier sur la crise syro-éphraïmite, avec trois enfants à noms symboliques — un reste reviendra, Dieu avec nous, vite le butin. Le judaïsme massorti tient que la lecture chrétienne est une relecture, légitime comme relecture, et que l’exégèse savante chrétienne le reconnaît désormais. Ce qui reste à traiter, c’est l’histoire de ce que cette relecture a coûté quand elle s’imposait par la contrainte.
Réformé et libéral
Le judaïsme réformé observe que la controverse s’est déplacée : les traductions savantes rendent « jeune femme », les commentaires chrétiens reconnaissent le référent contemporain, et la doctrine ne dépend plus de ce verset. Il en tire que les disputes textuelles peuvent se résoudre quand la contrainte disparaît, et que c’est un motif d’espérance pour d’autres dossiers.
Monde séfarade et mizrahi
Radak, en Provence, a construit la réponse philologique dans un contexte de controverse quotidienne, et Nahmanide, à Barcelone, a dû la formuler devant un roi. Ce sont des exégèses écrites sous contrainte, et elles tiennent par la grammaire seule — c’est leur force. Le monde séfarade a produit ce type de réponse parce qu’il y était forcé, et ces textes restent les meilleurs traités de philologie polémique de leur temps.
Où en est la discussion
Le signe est donné à Achaz et porte sur une échéance immédiate. La voix classique retient l’argument de fonction : un signe doit valoir pour celui à qui il est donné. L’orthodoxie moderne expose le dossier philologique et le témoignage du rouleau de Qumrân contre l’accusation de falsification. La voix haredi ramène le verset à son enseignement sur la confiance. Le hassidisme s’attache au nom donné à l’enfant. La voix massorti et la voix réformée constatent le déplacement de l’exégèse savante et ce qu’il signifie. La voix séfarade rappelle que ces réponses ont été écrites sous contrainte. Justin reconnaît que l’accusation de falsification, qui vient de lui, est réfutée.
Hypothèses de travail — mémoire et thèse
Quatre pistes formulées de manière falsifiable.
H1. Alma et betoula
Master
Philologie
12-18 mois
Hypothèse. Les sept occurrences d’alma n’impliquent jamais la virginité comme trait sémantique, tandis que betoula peut la requérir par contexte juridique, ce qui exclut la synonymie.
État de la question
Le dossier est balisé ; une synthèse française à jour reste utile.
Corpus
Gn 24,43 ; Ex 2,8 ; Ps 68,26 ; Pr 30,19 ; Ct 1,3 ; 6,8 ; Is 7,14 ; occurrences de betoula ; ougaritique glmt.
Méthode
Analyser chaque occurrence et ses implications contextuelles.
Ce qui la réfuterait : Une occurrence d’alma exigeant la virginité par le contexte.
H2. Le grec de la Septante
Doctorat
Septante
3-4 ans
Hypothèse. Le choix de παρθένος en Is 7,14 relève de l’usage large du terme au IIIe-IIe siècle et non d’une intention doctrinale, ce que confirme son emploi en Gn 34,3.
État de la question
Les deux explications circulent ; l’analyse d’ensemble du traducteur d’Isaïe est déterminante.
Corpus
Is 7,14 LXX ; Gn 34,3 ; Dt 22,23-28 ; papyrus documentaires grecs ; Aquila, Symmaque, Théodotion.
Méthode
Analyser tous les emplois du terme dans la Septante et dans les papyrus contemporains.
Ce qui la réfuterait : Un usage strictement technique du terme dans le corpus.
H3. Les trois enfants d’Is 7-9
Master
Exégèse
12-18 mois
Hypothèse. Les trois enfants à noms symboliques des chapitres 7 à 9 relèvent d’un même dossier lié à la crise syro-éphraïmite, et leurs noms forment une séquence cohérente.
État de la question
Le rapprochement est courant ; la démonstration de la séquence reste à établir.
Corpus
Is 7,3.14 ; 8,1-4.18 ; 9,1-6 ; 2 R 16 ; annales de Téglath-Phalasar III.
Méthode
Analyser la fonction de chaque nom dans la chronologie de la crise.
Ce qui la réfuterait : Une hétérogénéité de contexte entre les trois annonces.
H4. La dispute chez Justin
Master
Patristique
12-18 mois
Hypothèse. L’accusation de falsification portée par Justin vise les traductions juives du IIe siècle et non le texte hébreu, ce que confirme la comparaison avec 1QIsaa.
État de la question
Le dossier est connu ; sa formulation précise mérite d’être reprise.
Corpus
Justin, Dialogue 43, 66-73, 84 ; 1QIsaa ; Aquila et Symmaque ; Origène, Contre Celse I, 34-35.
Méthode
Comparer les griefs de Justin aux témoins textuels disponibles.
Ce qui la réfuterait : Des griefs portant explicitement sur un texte hébreu divergent.
Bibliographie sélective
Études
Blenkinsopp, Joseph. Isaiah 1-39. AB 19. New York : Doubleday, 2000.
Laato, Antti. Who Is Immanuel? Åbo : Åbo Akademis förlag, 1988.
Rendtorff, Rolf. Introduction à l’Ancien Testament. Paris : Cerf, 1989.
Skarsaune, Oskar. The Proof from Prophecy. NovTSup 56. Leyde : Brill, 1987.
Lasker, Daniel J. Jewish Philosophical Polemics against Christianity in the Middle Ages. 2e éd. Oxford : Littman Library, 2007.