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Passages — Les origines

La création

Deux récits, un combat contre la mer, et la question du « rien »

Deux récits au début de la Genèse, et des dizaines de reprises ailleurs : un psaume qui chante les créatures, un autre qui met l’homme à peine au-dessous des anges, une Sagesse qui assistait à l’ouvrage, un discours divin qui interroge Job sur les fondations de la terre, et un prophète de l’exil qui fait de la création l’argument de la délivrance. Ce sous-module suit ce thème à travers les livres. Le module Bereshit traite Gn 1-2 dans leur contexte.

1. Le passage

Deux récits. Gn 1,1-2,4a et Gn 2,4b-25 ne racontent pas la même chose de la même manière.

Gn 1Gn 2
Le nom de DieuElohimYHWH Elohim
L’état initialLes eaux, le tohou va-vohouUne terre sèche, sans pluie
Le modeLa parole : « Dieu dit »Le façonnage : Dieu modèle, plante, souffle
L’ordreVégétaux, animaux, puis l’homme et la femme ensembleL’homme, puis le jardin, les animaux, puis la femme
Le termeLe septième jour et le reposLe jardin et l’aide vis-à-vis

Le premier verset. בְּרֵאשִׁית בָּרָא אֱלֹהִים peut se lire « Au commencement, Dieu créa », ou, en faisant du premier mot un état construit, « Au commencement de la création par Dieu du ciel et de la terre, la terre était… ». Rachi défend la seconde lecture par la grammaire ; la première est celle de la Septante et de la plupart des traductions. La différence n’est pas mince : la seconde ne dit rien de ce qui précède.

Les apparitions

LivreRéférences
BereshitGn 1,1-2,4a ; 2,4b-25
TehilimPs 8 ; 104
MishleiPr 8,22-31
IyovJb 38-39
YeshayahouIs 40,12-28 ; 45,18
YirmeyahouJr 10,12-13

2. Les Psaumes : chanter les créatures

Le Psaume 104 suit l’ordre de Gn 1 en poésie : la lumière comme vêtement, les eaux contenues, les sources pour les bêtes, la lune pour les temps, le soleil qui connaît son coucher, l’homme qui sort à son travail. Le psaume partage plusieurs images avec l’Hymne à Aton égyptien du XIVe siècle — le lion qui rentre à sa tanière la nuit, l’homme qui sort le matin —, ce qui en fait l’un des parallèles les plus discutés de la Bible.

Le Psaume 8 pose la question inverse : devant le ciel, la lune et les étoiles, « qu’est-ce que l’homme, pour que tu penses à lui ? », et il répond par la royauté déléguée : « tu l’as fait de peu inférieur aux êtres divins ».

Les traces d’un combat. D’autres psaumes conservent un motif absent de Gn 1 : Dieu fend la mer, brise les têtes des dragons, écrase Léviathan (Ps 74,12-17 ; 89,10-13). Le même motif reparaît en Is 51,9 et en Jb 26,12-13. Ces textes rejoignent les récits mésopotamiens et ougaritiques où le dieu créateur triomphe de la mer. Gn 1 en garde peut-être un écho : le tehom, l’abîme, est apparenté au nom de Tiamat, sans emprunt direct.

3. Sagesse et création

Proverbes 8. La Sagesse dit avoir été « acquise » au commencement des voies de Dieu, avant les montagnes et les sources, présente quand il traçait le cercle à la surface de l’abîme (8,22-31). Le midrash le plus célèbre en tire que Dieu a regardé dans la Torah pour créer le monde, comme un architecte consulte son plan (Bereshit Rabba 1,1). Voir Mishlei.

Job 38-39. Dieu répond à Job en l’interrogeant sur la création : « Où étais-tu quand je fondais la terre ? » Le discours parle de la neige, de la pluie sur le désert où nul homme n’habite, de l’onagre, de l’autruche qui oublie ses œufs. La création y est décrite comme un monde qui ne tourne pas autour de l’homme (voir Iyov).

Qohelet renverse encore : « une génération s’en va, une génération vient, et la terre subsiste toujours » (1,4). La création n’y est pas un commencement, mais une répétition.

4. Les prophètes : créer et délivrer

Isaïe 40-55. Le prophète de l’exil fait de la création un argument : celui qui a mesuré les eaux dans le creux de sa main peut ramener son peuple (40,12-31). Il affirme qu’il n’y a pas d’autre dieu : « je forme la lumière et je crée les ténèbres, je fais la paix et je crée le malheur » (45,7) — verset que la liturgie du matin adoucit en « qui fait la paix et crée toutes choses ». Il précise que la terre n’a pas été créée pour être un chaos, mais pour être habitée (45,18).

Jérémie 10,12-13 oppose les idoles fabriquées au Dieu qui a fait la terre par sa puissance, dans un passage qui reparaît en Jr 51.

Le sabbat comme signe de la création lie Gn 2,1-3 à Ex 20,11 et à Ex 31,17 (voir le sous-module prévu sur le chabbat).

5. Le dossier historico-critique

Les deux récits et les sources. Gn 1 relève de l’écrit sacerdotal : vocabulaire réglé, structure en sept jours, intérêt pour les catégories et les bénédictions. Gn 2 est non sacerdotal, narratif et anthropomorphe. L’observation, faite dès le XVIIIe siècle à partir des noms divins, est l’un des points de départ de la critique du Pentateuque (voir Comment s’est faite la Bible hébraïque).

Les parallèles.

Le rapprochement le plus productif porte moins sur les emprunts que sur les différences : pas de naissance des dieux, pas de matière divine, un soleil et une lune réduits à des « luminaires » sans nom propre — alors que leurs noms hébreux ordinaires sont ceux de divinités voisines.

La création à partir de rien. L’expression n’est pas biblique. Gn 1,2 suppose des eaux préexistantes, et le verbe bara, réservé à Dieu, ne précise pas la matière. La formule « à partir de rien » apparaît pour la première fois en 2 M 7,28, dans la bouche d’une mère au temps des persécutions, puis devient une doctrine chez les Pères et, plus tard, chez les philosophes juifs.

6. Liturgie et halakha

7. Midrash et pensée juive

Pourquoi commencer par la création ? Rachi ouvre son commentaire par la question de R. Yitshaq : la Torah aurait dû commencer par le premier commandement (Ex 12,2) ; elle commence par la création pour établir que la terre appartient à Dieu, qui la donne à qui il veut.

Les mondes précédents. Bereshit Rabba 3,7 rapporte que Dieu créa des mondes et les détruisit avant celui-ci. Le midrash n’hésite pas devant l’idée d’essais.

Les dix paroles. « Par dix paroles le monde a été créé » (m. Avot 5,1), que la tradition met en regard des dix paroles du Sinaï.

La dispute des écoles. Beit Chammaï tient que le ciel a été créé le premier, Beit Hillel que la terre l’a été ; les sages concluent qu’ils ont été créés ensemble (b. Haguiga 12a).

La philosophie. Saadia consacre son premier traité à démontrer la création dans le temps. Maïmonide expose la question au centre du Guide (II, 13-25) : ni la création ni l’éternité du monde ne sont démontrées, et il choisit la création parce qu’elle est celle de la Torah et qu’elle sauve la possibilité du miracle. Gersonide soutient une création à partir d’une matière préexistante. Hasdaï Crescas critique les preuves aristotéliciennes. La kabbale, avec le tsimtsoum lourianique, décrit un retrait de Dieu qui fait place au monde.

8. Réception chrétienne et sa critique

ÉlémentLecture chrétienneLecture juiveEffets et état du dossier
Gn 1,1-3Lu avec Jn 1,1-3 : le Verbe par qui tout a été fait ; le pluriel « faisons l’homme » (1,26) a été invoqué comme indice trinitaire dès les PèresLe pluriel s’explique par l’adresse à la cour céleste (Bereshit Rabba 8,3-5) ou par un pluriel de majesté ; le midrash note que Dieu a écrit ce verset au risque d’être mal comprisL’argument trinitaire tiré du pluriel est un classique des disputes ; la réponse juive est ancienne et figure déjà dans le midrash, signe que l’objection était connue
La création à partir de rienDoctrine affirmée contre le dualisme et la préexistence de la matière ; formulée par Théophile et IrénéeReçue par la plupart des penseurs médiévaux, avec la réserve de GersonideLes deux traditions ont formulé la doctrine dans le même contexte philosophique, contre les mêmes adversaires
Le sabbat de la créationTransféré au dimanche, jour de la résurrection, et souvent spiritualiséSigne perpétuel entre Dieu et Israël (Ex 31,16-17)Le déplacement du jour est l’un des points les plus anciens de la séparation ; il figure déjà chez Justin

La mahloket

Le monde a-t-il été créé de rien ?

Gn 1 suppose des eaux et un chaos avant le premier jour. La formule « à partir de rien » n’apparaît qu’au IIe siècle avant l’ère commune. Les philosophes juifs l’ont ensuite défendue, un seul s’en est écarté, et la kabbale a posé la question autrement. La question posée aux sept voix : que dit la tradition sur ce qui précède le commencement ?

Le Beit Midrash classique

La Mishna interdit d’exposer l’œuvre du commencement à deux personnes, et elle ajoute : celui qui s’interroge sur ce qui est au-dessus, au-dessous, avant et après, mieux vaudrait pour lui n’être pas venu au monde (m. Haguiga 2,1). Ce n’est pas un refus de penser : c’est une limite posée à l’enseignement public. Le midrash, lui, ose beaucoup — des mondes créés et détruits, une dispute entre les écoles sur l’ordre du ciel et de la terre — mais dans le cadre de l’étude.

Orthodoxie moderne

Maïmonide est ici la référence : aucune des deux thèses n’est démontrée, et l’on choisit la création parce qu’elle est celle de la Torah et qu’elle laisse place au miracle (Guide II, 25). L’orthodoxie moderne en tire une conséquence pour la science : ce que la physique établit sur l’âge de l’univers ne touche pas à ce que la Torah enseigne, qui est que le monde dépend de Dieu. Rav Kook lisait dans cette perspective les découvertes de son temps.

Monde haredi et litvak

Le monde a été créé par la parole de Dieu, en six jours, et l’on enseigne le texte avec ses commentateurs. Les théories qui allongent les temps n’obligent personne, et l’on ne réécrit pas la Torah pour les accommoder. Le compte des années depuis la création structure le calendrier, et il n’est pas une donnée scientifique mais une donnée de la tradition.

Hassidisme

La kabbale de Louria pose la question autrement : avant la création, la lumière emplissait tout ; pour faire place au monde, Dieu s’est retiré, tsimtsoum. Le « rien » n’est donc pas une matière absente, c’est un retrait. Le monde est fait dans un espace que Dieu a laissé, et c’est pourquoi il peut exister sans se dissoudre. Le hassidisme a discuté si ce retrait est littéral ou figuré : la dispute a divisé les écoles.

Massorti

Historiquement, Gn 1 n’enseigne pas la création à partir de rien : le texte commence par un chaos aqueux, et le verbe bara ne dit rien de la matière. La doctrine apparaît en 2 M 7,28 et se fixe dans la polémique contre la matière éternelle des philosophes. Le judaïsme massorti accepte de dire que la doctrine est une élaboration, ce qui ne la rend pas fausse : les traditions pensent, et ce qu’elles formulent après coup peut être vrai.

Réformé et libéral

Ce qui importe n’est pas le mécanisme mais l’affirmation : le monde n’est pas le produit du hasard, il a une valeur et une fin. Le judaïsme réformé reçoit sans réserve les résultats des sciences et lit Gn 1 comme un poème théologique dont l’enjeu est éthique : tout être humain est à l’image de Dieu, et le sabbat interrompt la production. Le récit fonde une dignité et un droit au repos, non une cosmologie.

Monde séfarade et mizrahi

Saadia a écrit la première démonstration juive de la création dans le temps, et il l’a fait en arabe, en discutant les philosophes. Maïmonide a ensuite refusé les démonstrations trop rapides. Gersonide, seul, a soutenu une création à partir d’une matière préexistante sans forme, en pensant rester fidèle au texte. Le monde séfarade a donc tenu toutes les positions, et il les a tenues comme des thèses discutables, non comme des articles de foi.

Où en est la discussion

Le texte ne tranche pas, et la tradition l’a su. La voix classique rappelle la limite posée à l’enseignement public et la liberté du midrash dans l’étude. L’orthodoxie moderne, avec Maïmonide, distingue la dépendance du monde et la description de ses mécanismes. La voix haredi s’en tient au récit et refuse les accommodements. Le hassidisme déplace la question vers le retrait divin. La voix massorti décrit la doctrine comme une élaboration, sans la disqualifier. La voix réformée lit un texte théologique dont l’enjeu est éthique. La voix séfarade rappelle que toutes les positions ont été tenues, y compris celle de Gersonide. Justin relève que sa tradition a mis la cosmologie dans ses catéchismes.

Hypothèses de travail — mémoire et thèse

Quatre pistes formulées de manière falsifiable.

H1. Le Psaume 104 et l’Hymne à Aton

  • Doctorat
  • Égyptologie / exégèse
  • 4-5 ans

Hypothèse. Les correspondances entre Ps 104 et l’Hymne à Aton se concentrent dans une section continue du psaume et supposent une transmission littéraire, non un fonds commun de motifs.

État de la question
Le parallèle est signalé depuis Breasted ; l’hypothèse d’un fonds commun reste défendue.
Corpus
Ps 104 ; Grand Hymne à Aton ; hymnes solaires égyptiens et ougaritiques ; Gn 1.
Méthode
Mesurer la densité et l’ordre des correspondances.

Ce qui la réfuterait : Des correspondances dispersées et attestées dans d’autres hymnes.

H2. Le combat contre la mer

  • Doctorat
  • Exégèse comparée
  • 3-4 ans

Hypothèse. Les textes bibliques qui décrivent la création comme un combat (Ps 74 ; 89 ; Is 51 ; Jb 26) forment une tradition indépendante de Gn 1, et non un résidu neutralisé par ce chapitre.

État de la question
Les deux modèles sont défendus depuis Gunkel.
Corpus
Ps 74,12-17 ; 89,10-13 ; Is 51,9-10 ; Jb 26,12-13 ; textes ougaritiques de Baal et Yam ; Enouma Elish.
Méthode
Comparer le vocabulaire et la fonction rhétorique dans chaque contexte.

Ce qui la réfuterait : Une dépendance lexicale de ces textes à l’égard de Gn 1.

H3. La formule de 2 M 7,28

  • Master
  • Histoire des doctrines
  • 12-18 mois

Hypothèse. La formule « Dieu ne les a pas faits à partir de choses existantes » ne vise pas encore la doctrine philosophique de la création à partir de rien, et sa reprise comme preuve est postérieure.

État de la question
Le débat oppose les historiens de la doctrine depuis Goldstein et May.
Corpus
2 M 7,28 ; Sagesse 11,17 ; Philon ; Justin ; Théophile ; Saadia.
Méthode
Analyser le contexte rhétorique de la formule et ses premières citations.

Ce qui la réfuterait : Un usage philosophique explicite dès les premières citations.

H4. Nissan ou tichri

  • Master
  • Liturgie / littérature rabbinique
  • 12-18 mois

Hypothèse. La discussion de b. Roch ha-Chana 10b-11a entre R. Éliézer et R. Yehochoua reflète deux calendriers liturgiques concurrents, et la liturgie actuelle conserve les deux.

État de la question
La sugya est connue ; l’analyse de ses conséquences liturgiques mérite une synthèse.
Corpus
b. Roch ha-Chana 10b-11a ; Pesiqta de-Rav Kahana 23 ; piyyoutim de Roch ha-Chana ; calendriers de Qumrân.
Méthode
Relever les traces de chaque position dans les textes liturgiques.

Ce qui la réfuterait : Une liturgie cohérente avec une seule des deux positions.

Bibliographie sélective

Études

  • Bauks, Michaela. Die Welt am Anfang. WMANT 74. Neukirchen-Vluyn : Neukirchener, 1997.
  • Gunkel, Hermann. Schöpfung und Chaos in Urzeit und Endzeit. Göttingen : Vandenhoeck & Ruprecht, 1895.
  • May, Gerhard. Schöpfung aus dem Nichts. AKG 48. Berlin : de Gruyter, 1978.
  • Römer, Thomas, Jean-Daniel Macchi et Christophe Nihan, dir. Introduction à l’Ancien Testament. 2e éd. Genève : Labor et Fides, 2009.
  • Smith, Mark S. The Priestly Vision of Genesis 1. Minneapolis : Fortress, 2010.

Voir aussi