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Passages — La conquête et les royaumes

Josias et le livre trouvé

Un rouleau trouvé dans un mur, et un royaume réformé

Des ouvriers réparent le Temple ; le grand prêtre trouve un livre ; on le lit au roi, qui déchire ses vêtements ; on consulte une prophétesse ; puis le roi convoque tout le peuple, lit le livre à haute voix, conclut l’alliance, et détruit les hauts lieux de Guéva à Beer-Sheva, jusqu’à l’autel de Béthel. En une génération, un rouleau exhumé devient la loi du royaume. C’est le seul récit biblique d’une réforme religieuse conduite par l’État à partir d’un texte.

1. Le récit

2 Rois 22-23. La dix-huitième année de Josias, vers 622. Le livre trouvé, sefer ha-Torah, remis au scribe Chafan, qui le lit devant le roi. La déchirure des vêtements. La consultation de la prophétesse Houlda, femme de Challoum, qui confirme le malheur annoncé mais promet à Josias de mourir en paix. L’assemblée dans le Temple, la lecture publique, l’alliance. Puis la purge : les objets de Baal et d’Achéra brûlés au Cédron, les prêtres des hauts lieux destitués, les maisons des prostitués sacrés démolies, le Tofet de la vallée de Ben-Hinnom profané, les chevaux du soleil supprimés, l’autel de Béthel démantelé et ses ossements brûlés. Enfin, la Pâque : « on n’avait pas célébré une telle Pâque depuis les jours des juges ».

La formule finale. « Il n’y eut pas avant lui de roi semblable à lui, qui soit revenu vers le Seigneur de tout son cœur » (23,25) — éloge sans équivalent, repris presque mot pour mot du commandement central du Deutéronome.

Et pourtant. Le verset suivant ajoute que la colère ne s’est pas détournée, à cause de Manassé ; et Josias meurt tué à Meguiddo par le pharaon Néko. Les Chroniques (2 Ch 35,20-24) expliqueront cette mort par une désobéissance.

Les apparitions

LivreRéférences
Melakhim2 R 22-23
Divrei ha-Yamim2 Ch 34-35
DevarimDt 12 ; 28

2. Le livre trouvé et le Deutéronome

L’hypothèse. Dès 1805, W. M. L. de Wette observe que les mesures de Josias correspondent aux prescriptions du Deutéronome et à aucun autre code : centralisation unique du sacrifice, suppression des hauts lieux, Pâque célébrée au lieu choisi, interdiction des stèles et des Achéra, condamnation du culte astral. L’identification du livre trouvé avec une forme du Deutéronome est devenue le point d’ancrage chronologique de toute la critique du Pentateuque.

Mesure de JosiasPrescription correspondante
Destruction des hauts lieuxDt 12,2-7 : un seul lieu choisi
Pâque au Temple seulementDt 16,5-6 : « tu ne pourras pas immoler la Pâque dans l’une de tes villes »
Suppression des stèles et des AchéraDt 16,21-22
Fin du culte astralDt 17,3 ; 4,19
Fin du sacrifice d’enfants au TofetDt 18,10
Élimination des devins et nécromantsDt 18,10-11

Les positions. Trois lectures coexistent : le livre était réellement ancien et retrouvé ; il a été composé peu avant et « trouvé » pour être autorisé ; il a été composé sous Ézéchias, une génération plus tôt, et remis au jour. La deuxième est la plus répandue dans la critique, la première dans la tradition. Aucune n’est démontrable, et le débat porte aussi sur la portée réelle de la réforme, que certains archéologues jugent plus limitée que le récit ne le dit.

Un parallèle égyptien. La découverte d’un texte ancien servant à fonder une réforme est un topos documenté ; plusieurs inscriptions égyptiennes et mésopotamiennes rapportent la mise au jour de textes anciens lors de travaux dans un temple.

3. Houlda

Le roi envoie consulter une prophétesse, alors que Jérémie et Sophonie exercent au même moment. Houlda authentifie le livre et prononce l’oracle. Trois points méritent d’être relevés :

4. Le dossier historico-critique

Le contexte international. L’Assyrie s’effondre : Assur tombe en 614, Ninive en 612. Le vide laissé permet à Juda une autonomie nouvelle, et plusieurs historiens lisent la réforme comme un programme politique autant que religieux : centraliser le culte, c’est centraliser les ressources et affirmer une identité nationale.

L’archéologie. Les sanctuaires d’Arad et de Beer-Sheva présentent des mises hors service — autel démonté à Beer-Sheva, salle du culte condamnée à Arad — dont la datation est discutée : certains les attribuent à Ézéchias, d’autres à Josias. Le dossier est l’un des rares où un texte biblique et une intervention matérielle peuvent être confrontés.

La portée. Les figurines de déesses en terre cuite, très nombreuses dans les maisons de Juda au VIIe siècle, continuent d’apparaître après la date de la réforme, ce qui suggère que la piété domestique n’a pas été atteinte par les mesures d’État.

La mort du roi. Néko monte vers l’Euphrate au secours des restes de l’Assyrie ; Josias s’y oppose à Meguiddo et meurt. Le livre des Rois ne l’explique pas ; les Chroniques ajoutent que Josias n’a pas écouté les paroles de Néko « venues de la bouche de Dieu » — un pharaon porteur d’une parole divine, ce qui est remarquable.

5. La tradition

Le rouleau. Le Talmud raconte que le livre fut trouvé ouvert à un verset de malédiction, ce qui explique la déchirure des vêtements (b. Yoma 52b ; y. Soukka 5,1). D’autres traditions précisent qu’il s’agissait du rouleau écrit par Moïse lui-même, caché par les rois précédents.

Josias dans la tradition. Il est loué sans réserve ; sa mort est pleurée, et 2 Ch 35,25 dit que Jérémie composa une lamentation sur lui — verset qui a fondé l’attribution des Lamentations à Jérémie (voir Eikha).

L’arche. Une tradition fait cacher l’arche par Josias avant la destruction (b. Yoma 53b ; m. Cheqalim 6,1-2 mentionne l’endroit où elle serait enfouie).

La question de la contrainte. La halakha connaît la contrainte en matière religieuse : un tribunal peut contraindre à accomplir un commandement positif, et la communauté peut légiférer. Mais le principe « tout est entre les mains du Ciel sauf la crainte du Ciel » (b. Berakhot 33b) pose une limite : l’intériorité échappe. Le dossier de Josias est le cas biblique où cette tension est la plus visible.

6. Réception chrétienne

ÉlémentLecture chrétienneLecture juiveEffets et état du dossier
La réformeModèle explicite des réformes du XVIe siècle : le prince pieux qui, sur la base de l’Écriture retrouvée, purifie le culte. Josias est cité dans la propagande réformatrice anglaise et allemande ; le jeune Édouard VI est comparé à luiRoi juste qui rétablit la TorahC’est l’un des cas les plus nets d’un récit biblique employé comme programme politique, et il concerne directement l’histoire des Églises réformées
Le livre trouvéLa critique protestante allemande a, au XIXe siècle, fait de ce récit le pivot de la datation du Deutéronome — et donc de la reconstruction de l’histoire d’IsraëlLe rouleau de Moïse, caché puis retrouvéUn même récit, fondateur d’un programme religieux pour les uns et d’une méthode historique pour les autres
HouldaPeu commentée ; parfois invoquée dans les débats sur l’autorité des femmesComptée parmi les sept prophétessesSa fonction d’authentification d’un texte est rarement relevée de part et d’autre

La mahloket

Une réforme religieuse peut-elle être imposée par l’État ?

Josias détruit les sanctuaires, destitue les prêtres, brûle les objets, et fait conclure une alliance à tout le peuple. Le texte le loue sans réserve. Les figurines domestiques, elles, continuent d’apparaître. La question posée aux sept voix : que peut et que ne peut pas un pouvoir en matière de foi ?

Le Beit Midrash classique

Le roi a l’autorité de faire appliquer la Torah, et la Mishna lui reconnaît des prérogatives. Mais la tradition connaît aussi la limite : tout est entre les mains du Ciel sauf la crainte du Ciel (b. Berakhot 33b). Un tribunal peut contraindre aux actes ; il n’atteint pas le cœur. Josias a fait ce qui relevait de lui, et le texte note aussitôt que la colère n’a pas été détournée — ce qui dit les limites de sa réussite.

Orthodoxie moderne

L’orthodoxie moderne distingue la sphère publique et la conscience. Un État peut organiser un espace public — calendrier, alimentation, lieux —, il ne peut pas produire la foi, et l’expérience contemporaine en Israël le montre : la contrainte religieuse produit du rejet. Ce n’est pas un argument de principe contre la place publique de la tradition, c’est un constat sur les moyens.

Monde haredi et litvak

La Torah est la loi d’Israël, et un roi juste la fait observer ; Josias est loué pour cela. Les mesures contre l’idolâtrie ne sont pas de la contrainte arbitraire : elles suppriment ce qui détruit le peuple. Aujourd’hui, l’autorité appartient aux maîtres et à la communauté, non à un État, et les moyens sont l’étude et l’éducation.

Hassidisme

Le hassidisme observe que le texte parle du cœur : Josias est revenu vers le Seigneur « de tout son cœur », et c’est cela qui est loué, non le nombre d’autels détruits. Ce qui se fait par force ne tient pas ; ce qui se fait par attirance demeure. Le Baal Chem Tov enseignait qu’on ramène par la joie, non par la crainte — et l’histoire des mouvements de réveil le confirme.

Massorti

Historiquement, la réforme est aussi un programme de centralisation politique dans un moment d’effondrement assyrien, et l’archéologie suggère qu’elle n’a pas atteint la piété domestique : les figurines continuent. Le judaïsme massorti en tire que les réformes venues d’en haut modifient les institutions plus que les pratiques, et que l’histoire juive l’a vérifié plusieurs fois, y compris récemment.

Réformé et libéral

Le judaïsme réformé est sur ce point sans ambiguïté : la coercition en matière religieuse est inacceptable, et l’histoire des juifs comme victimes de cette coercition rend la position évidente. Il relève que Josias fait d’abord lire le livre au peuple et conclure une alliance — un acte d’adhésion — avant les destructions, et que c’est cet ordre qu’il faut retenir.

Monde séfarade et mizrahi

Les communautés séfarades ont vécu sous des pouvoirs qui imposaient une religion, et elles savent ce que cela produit : les conversos, contraints, sont restés juifs en secret pendant des générations. Abravanel, qui a vu cela, loue Josias pour son zèle mais note que la réforme n’a pas survécu à sa mort — ses fils ont rétabli ce qu’il avait détruit. Une réforme sans transmission ne dure pas plus qu’un règne.

Où en est la discussion

Toutes les voix reconnaissent la limite de la contrainte. La voix classique invoque le principe : tout sauf la crainte du Ciel. L’orthodoxie moderne distingue l’espace public et la conscience, et constate les effets de la contrainte. La voix haredi loue Josias et déplace les moyens vers l’étude. Le hassidisme relève que le texte loue le cœur du roi. La voix massorti observe que la réforme n’a pas atteint la piété domestique. La voix réformée retient l’ordre du récit : lecture, alliance, puis action. La voix séfarade rappelle l’expérience des conversos et l’effondrement de la réforme après la mort du roi. Justin note que ce récit a servi de modèle explicite aux réformes du XVIe siècle.

Hypothèses de travail — mémoire et thèse

Quatre pistes formulées de manière falsifiable.

H1. Le livre trouvé et le Deutéronome

  • Doctorat
  • Exégèse
  • 4-5 ans

Hypothèse. Les mesures de 2 R 23 correspondent exclusivement aux prescriptions du Deutéronome et à aucun autre code, ce qui confirme l’identification proposée par de Wette.

État de la question
L’identification est majoritaire depuis 1805 ; sa vérification exhaustive reste utile.
Corpus
2 R 22-23 ; Dt 12-18 ; code de l’alliance (Ex 20-23) ; code de sainteté (Lv 17-26).
Méthode
Confronter chaque mesure aux trois codes.

Ce qui la réfuterait : Des mesures correspondant aussi bien à un autre code.

H2. Arad, Beer-Sheva et la datation de la réforme

  • Doctorat
  • Archéologie
  • 4-5 ans

Hypothèse. Les mises hors service des sanctuaires d’Arad et de Beer-Sheva datent du règne d’Ézéchias et non de celui de Josias, ce qui indique deux vagues de centralisation.

État de la question
Le débat oppose Aharoni, Herzog et Na’aman ; les datations céramiques sont discutées.
Corpus
Rapports de fouilles d’Arad et de Tel Beer-Sheva ; 2 R 18,4 ; 2 R 23 ; séquences céramiques du VIIIe-VIIe siècle.
Méthode
Réexamen des contextes stratigraphiques des installations cultuelles.

Ce qui la réfuterait : Une datation assurée des deux interventions à la fin du VIIe siècle.

H3. Les figurines après la réforme

  • Master
  • Archéologie
  • 12-18 mois

Hypothèse. La fréquence des figurines féminines en terre cuite dans les contextes domestiques de Juda ne diminue pas après 622, ce qui limite la portée effective de la réforme.

État de la question
Les corpus sont publiés ; la corrélation chronologique reste à établir précisément.
Corpus
Figurines de type pilier de Jérusalem, Lakish et Tel Batash ; contextes stratigraphiques datés ; 2 R 23.
Méthode
Comparer les fréquences par phase stratigraphique.

Ce qui la réfuterait : Une chute nette de la fréquence dans les contextes postérieurs à 622.

H4. Houlda et l’authentification d’un texte

  • Master
  • Histoire du canon
  • 12-18 mois

Hypothèse. La consultation de Houlda est le seul cas biblique d’authentification d’un écrit par une parole prophétique, et elle constitue un précédent pour les procédures ultérieures de reconnaissance des livres.

État de la question
Le fait est relevé ; son rapport à l’histoire du canon n’a pas été étudié en français.
Corpus
2 R 22,14-20 ; 2 Ch 34,22-28 ; b. Meguila 14b ; m. Yadaïm 3,5 ; t. Sota 13,3.
Méthode
Comparer les procédures de reconnaissance attestées.

Ce qui la réfuterait : D’autres cas bibliques d’authentification d’un écrit.

Bibliographie sélective

Études

  • de Wette, Wilhelm Martin Leberecht. Dissertatio critico-exegetica. Iéna, 1805.
  • Herzog, Ze’ev. « Perspectives on Southern Israel’s Cult Centralization ». Dans One God — One Cult — One Nation, dir. Reinhard G. Kratz et Hermann Spieckermann. BZAW 405. Berlin : de Gruyter, 2010.
  • Na’aman, Nadav. « The Debated Historicity of Hezekiah’s Reform ». ZAW 107 (1995) : 179-195.
  • Römer, Thomas. La première histoire d’Israël. Genève : Labor et Fides, 2007.
  • Uehlinger, Christoph. « Was There a Cult Reform under King Josiah? ». Dans Good Kings and Bad Kings, dir. Lester L. Grabbe. Londres : T&T Clark, 2005.

Voir aussi