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Passages — Les origines

Le jardin et la transgression

Un jardin, deux arbres, et une doctrine que le Tanakh ignore

Un jardin, deux arbres, un interdit portant sur l’un d’eux, un serpent qui parle, un fruit partagé, et une expulsion. Le christianisme a bâti sur ces vingt-quatre versets la doctrine du péché originel. Le reste de la Bible hébraïque, lui, n’y revient pratiquement jamais : ni les prophètes, ni les psaumes, ni la Torah elle-même n’invoquent la faute du jardin pour expliquer la condition humaine.

1. Le passage

Le récit. Gn 2,4b-3,24. L’homme façonné de la poussière du sol, le souffle dans les narines, le jardin planté en Éden, les deux arbres au milieu, l’interdit portant sur l’arbre de la connaissance du bien et du mal, la recherche d’une aide qui lui corresponde, la femme bâtie de son côté, le serpent « le plus rusé », le dialogue, le fruit, les yeux ouverts, les pagnes de feuilles, l’appel de Dieu dans le jardin « au souffle du jour », les rejets de responsabilité, les trois sentences, les tuniques de peau, l’expulsion et les chérubins.

Ce que le texte ne dit pas. Il ne nomme ni pomme — le fruit n’est pas identifié —, ni Satan — le serpent est « l’un des animaux des champs que le Seigneur Dieu avait faits » —, ni chute, ni péché : le mot het n’apparaît qu’au chapitre suivant, à propos de Caïn, où il est décrit comme une bête tapie à la porte, que l’homme peut dominer (Gn 4,7).

L’ambiguïté centrale. Le serpent annonce que leurs yeux s’ouvriront et qu’ils seront « comme des dieux, connaissant le bien et le mal ». Le texte lui donne raison : « voici que l’homme est devenu comme l’un de nous pour connaître le bien et le mal » (3,22). L’expulsion est motivée non par la faute mais par le risque : qu’il ne prenne aussi de l’arbre de vie.

Les apparitions

LivreRéférences
BereshitGn 2-3
YehezqelEz 28,11-19 ; 31
YeshayahouIs 51,3
Trei AsarJl 2,3

Un silence massif. Hors de Gn 2-3, le jardin n’est évoqué que comme image : le jardin d’Éden sert de comparaison chez les prophètes (Is 51,3 ; Ez 36,35 ; Jl 2,3), et Ez 28,11-19 emploie un récit apparenté — un être parfait en Éden, chassé de la montagne de Dieu — pour dénoncer le roi de Tyr. Aucun texte biblique n’attribue à cette faute la mortalité ou la corruption de l’humanité.

2. Le dossier historico-critique

Les parallèles. L’épopée de Gilgamesh présente plusieurs motifs voisins : Enkidou, homme sauvage civilisé par une femme, qui perd sa proximité avec les animaux en acquérant l’intelligence ; et la plante de jouvence volée par un serpent. Le mythe d’Adapa met en scène un homme à qui l’on propose la nourriture de vie et qui la refuse, sur un mauvais conseil. Ces récits partagent avec Gn 2-3 le lien entre connaissance, immortalité perdue et serpent, sans que la dépendance directe soit démontrable.

La connaissance du bien et du mal. L’expression désigne, ailleurs dans la Bible, la capacité de discernement propre à l’âge adulte ou au gouvernement : les enfants ne connaissent « ni le bien ni le mal » (Dt 1,39), et Salomon demande un cœur capable de discerner (1 R 3,9). Plusieurs exégètes lisent donc le récit comme celui d’un passage à la maturité, coûteux mais nécessaire, plutôt que comme celui d’une corruption.

La question de la mort. Dieu annonce : « le jour où tu en mangeras, tu mourras ». Ils n’en meurent pas ce jour-là. Trois lectures : la sentence est commuée ; la formule signifie « tu deviendras mortel » ; ou elle désigne une sortie hors du régime de l’arbre de vie, ce que 3,22 suggère.

La place du récit. L’écrit sacerdotal de Gn 1 ignore le jardin ; les deux récits de création ne se raccordent pas. Le module La création traite ce dossier.

3. La tradition juive

Pas de nature corrompue. La tradition connaît la mortalité comme conséquence de l’épisode — « Adam a attiré la mort sur le monde » — mais elle ne tient pas que la nature humaine soit corrompue ni que la volonté soit incapable du bien. La liturgie du matin l’affirme : « mon Dieu, l’âme que tu m’as donnée est pure ».

Les deux inclinations. L’homme a en lui le yetser ha-tov et le yetser ha-ra, et le second n’est pas un défaut mais une force : sans lui, « nul ne bâtirait de maison, ne se marierait, n’engendrerait ni ne ferait de commerce » (Bereshit Rabba 9,7). La Torah est donnée comme remède : « j’ai créé l’inclination mauvaise, et j’ai créé la Torah comme antidote » (b. Qiddouchin 30b).

La souillure du serpent. Une tradition talmudique affirme que le serpent a injecté une souillure en Ève, dont Israël s’est débarrassé au Sinaï (b. Chabbat 145b-146a). C’est le texte juif le plus proche d’une notion de transmission, et il est précisément l’exception qui a nourri les discussions : il n’affirme ni la culpabilité héritée ni l’incapacité au bien.

Le bilan halakhique. La mortalité, la douleur de l’enfantement, la peine du travail et l’inimitié avec le serpent sont des conséquences ; aucune faute n’est imputée aux descendants. Ez 18 et Dt 24,16 excluent d’ailleurs la culpabilité héréditaire (voir Les treize attributs).

Les commentateurs. Rachi explique la ruse du serpent par la jalousie. Ibn Ezra lit l’arbre comme relevant du désir. Maïmonide consacre au passage le chapitre 2 du Guide : avant la faute, l’homme connaissait le vrai et le faux ; après, il connaît le convenable et le laid, c’est-à-dire des catégories d’opinion — la perte est celle d’une intelligence pure au profit du jugement moral ordinaire. Ramban discute cette lecture et maintient un sens plus littéral.

4. Les autres judaïsmes anciens

Les écrits du Second Temple ne sont pas unanimes, et c’est dans ce milieu que se prépare la doctrine chrétienne :

Les deux apocalypses, contemporaines et juives, soutiennent des positions opposées. Le judaïsme rabbinique a suivi la seconde.

5. Réception chrétienne et sa critique

ÉlémentLecture chrétienneLecture juiveEffets et état du dossier
Rm 5,12-21Par un seul homme le péché est entré dans le monde, et la mort par le péché ; Adam est le type de celui qui devait venir. La doctrine est systématisée par Augustin contre Pélage et fixée au concile de Carthage (418) puis à TrenteAdam a attiré la mort ; la faute n’est pas transmise, et l’homme reste capable de choisirLa divergence est l’une des plus structurantes entre les deux traditions, parce qu’elle commande l’anthropologie entière : nécessité d’une rédemption d’un côté, capacité du repentir de l’autre
La traduction de Rm 5,12La Vulgate rend le grec par in quo omnes peccaverunt, « en qui tous ont péché », ce qu’Augustin lit comme une participation à la faute d’Adam. Le grec signifie plutôt « du fait que tous ont péché »Une part de la doctrine occidentale repose sur ce choix de traduction ; les Églises orientales, lisant le grec, ont développé une doctrine différente, centrée sur la mortalité héritée plutôt que sur la culpabilité
Ève1 Tm 2,14 fait de la femme la première trompée ; la tradition patristique en tire une longue littératureLe texte dit que l’homme était « avec elle » (3,6) ; les sentences visent les deuxCe verset a pesé lourdement sur le statut des femmes dans les deux traditions, avec une intensité différente
Le serpentIdentifié au diable (Ap 12,9 ; 20,2)Un animal rusé ; la tradition connaît Samaël associé au serpent dans des midrashim tardifsL’identification structure toute la lecture chrétienne du récit

La mahloket

Y a-t-il un « péché originel » ?

Le récit raconte une transgression, une expulsion et la mortalité. Le christianisme en a tiré une doctrine de la nature corrompue. Deux apocalypses juives du Ier siècle soutiennent des positions opposées, et le judaïsme rabbinique a tranché. La question posée aux sept voix : que transmet la faute du jardin ?

Le Beit Midrash classique

Elle transmet la mort, non la culpabilité. La liturgie le dit chaque matin : l’âme donnée est pure. Le Talmud enseigne que l’inclination mauvaise existe en chacun dès l’origine, et que la Torah en est le remède (b. Qiddouchin 30b) : c’est une lutte, pas une infirmité. Et Ez 18 interdit d’imputer à un fils la faute de son père — à plus forte raison celle d’un ancêtre éloigné de cent générations.

Orthodoxie moderne

Maïmonide lit le récit comme une parabole sur la connaissance : avant, l’homme discernait le vrai et le faux ; après, il juge en termes de convenable et de laid, catégories d’opinion (Guide I, 2). La faute est un abaissement de l’intelligence, non une souillure de l’être. L’orthodoxie moderne en tire que la perfection est une tâche : l’homme n’est pas déchu d’un état qu’il faudrait lui rendre, il est appelé à un état qu’il doit atteindre.

Monde haredi et litvak

L’homme a été créé avec deux inclinations, et il reçoit la Torah et les commandements pour dominer la mauvaise. C’est le sens du verset sur Caïn : « elle est tapie à la porte, mais toi, domine-la » (Gn 4,7). Il n’y a pas de nature corrompue : il y a des hommes qui étudient et accomplissent, et d’autres non. Quant à la souillure du serpent, le Talmud dit qu’elle a cessé au Sinaï.

Hassidisme

Le hassidisme lit la faute comme une fragmentation : ce qui était uni s’est dispersé, et les étincelles sont tombées. La tâche de chacun est de les relever là où il se trouve. L’inclination mauvaise elle-même contient de l’énergie qu’il faut retourner, non détruire : le désir mal dirigé, redirigé, devient ferveur. Le paradis n’est pas derrière : il est ce qu’on répare.

Massorti

Historiquement, la doctrine du péché originel s’élabore dans le judaïsme du Second Temple — Ben Sira, Sagesse, 4 Esdras — puis se fixe dans le christianisme latin, par Paul lu à travers une traduction latine discutable. Le judaïsme rabbinique a pris l’autre voie, celle de 2 Baruch : chacun est son propre Adam. Le judaïsme massorti tient que les deux lectures étaient disponibles dans le même milieu, et que le choix opéré engage toute l’anthropologie.

Réformé et libéral

Le judaïsme réformé insiste sur la capacité humaine de faire le bien et sur la responsabilité personnelle, et il refuse toute doctrine de la corruption. Il lit Gn 3 comme un récit sur le passage à la conscience morale : l’humanité gagne le discernement et perd l’innocence, ce qui est le prix de toute maturité. Sur le statut d’Ève, le mouvement souligne que le texte place l’homme à côté d’elle, et que les lectures accusatrices sont des ajouts.

Monde séfarade et mizrahi

Les penseurs séfarades ont largement suivi la lecture philosophique. Maïmonide y voit une parabole, Gersonide une allégorie de l’intellect, Abravanel discute les deux. La kabbale, en revanche, a développé une doctrine de la faute cosmique : celle d’Adam a brisé quelque chose dans les mondes supérieurs, et Louria en fait le point de départ d’une histoire du monde à réparer. Deux registres coexistent donc, sans se contredire.

Où en est la discussion

Aucune voix ne reçoit la doctrine du péché originel. La voix classique distingue la mort, transmise, et la culpabilité, qui ne l’est pas. L’orthodoxie moderne, avec Maïmonide, lit un abaissement de l’intelligence et une tâche à accomplir. La voix haredi répond par les deux inclinations et par la Torah comme remède. Le hassidisme parle de fragmentation et de réparation. La voix massorti rappelle que les deux lectures existaient dans le judaïsme du Second Temple. La voix réformée lit un passage à la maturité morale. La voix séfarade distingue la parabole philosophique et la faute cosmique de la kabbale. Justin observe qu’une part de la doctrine occidentale repose sur une traduction latine de Rm 5,12.

Hypothèses de travail — mémoire et thèse

Quatre pistes formulées de manière falsifiable.

H1. Le silence du Tanakh sur Gn 3

  • Doctorat
  • Exégèse
  • 3-4 ans

Hypothèse. Aucun texte de la Bible hébraïque hors de Gn 2-3 n’invoque la transgression du jardin comme cause de la condition humaine, et les allusions à Éden sont exclusivement comparatives.

État de la question
Le silence est souvent noté sans inventaire systématique.
Corpus
Toutes les mentions d’Éden et du jardin (Is 51,3 ; Ez 28 ; 31 ; 36,35 ; Jl 2,3) ; Ps 49 ; 90 ; Jb 14 ; Qo 3 et 12.
Méthode
Recenser les mentions et classer leur fonction.

Ce qui la réfuterait : Un texte invoquant la faute du jardin comme cause de la mortalité universelle.

H2. Gilgamesh, Adapa et Gn 2-3

  • Doctorat
  • Assyriologie / exégèse
  • 4-5 ans

Hypothèse. Les motifs partagés — serpent, plante de vie, civilisation par la femme, nourriture refusée — relèvent d’un fonds commun mésopotamien, sans dépendance littéraire directe entre Gn 2-3 et un texte identifiable.

État de la question
Les rapprochements sont anciens ; la dépendance directe n’a jamais été établie.
Corpus
Gilgamesh I et XI ; mythe d’Adapa ; Enki et Ninhursag ; Gn 2-3 ; Ez 28.
Méthode
Comparer les motifs et leur fonction dans chaque récit.

Ce qui la réfuterait : Une séquence narrative complète partagée avec un texte unique.

H3. Ben Sira 25,24 et la suite

  • Master
  • Second Temple
  • 12-18 mois

Hypothèse. La formulation de Ben Sira sur Ève est isolée dans la littérature juive antérieure au Ier siècle, et sa postérité est d’abord chrétienne avant d’être juive.

État de la question
Le verset est célèbre ; sa réception comparée n’a pas été retracée en français.
Corpus
Si 25,24 en hébreu et en grec ; Sagesse 2,23-24 ; 4 Esdras 7 ; 2 Baruch 54 ; 1 Tm 2,14 ; midrashim.
Méthode
Recenser les citations et leurs contextes.

Ce qui la réfuterait : Une postérité juive ancienne comparable à la postérité chrétienne.

H4. La souillure du serpent

  • Master
  • Littérature rabbinique
  • 12-18 mois

Hypothèse. La tradition de b. Chabbat 145b-146a est isolée dans le corpus talmudique et sa fonction est polémique — répondre à une doctrine de la corruption — plutôt que doctrinale.

État de la question
Le passage est discuté ; sa fonction n’a pas été établie.
Corpus
b. Chabbat 145b-146a ; b. Yevamot 103b ; b. Avoda Zara 22b ; Zohar ; sources chrétiennes contemporaines.
Méthode
Analyser le contexte de chaque occurrence et ses destinataires.

Ce qui la réfuterait : Un usage doctrinal du motif indépendant de tout contexte polémique.

Bibliographie sélective

Études

  • Barr, James. The Garden of Eden and the Hope of Immortality. Minneapolis : Fortress, 1993.
  • Cohen, Jeremy. « Be Fertile and Increase, Fill the Earth and Master It ». Ithaca : Cornell University Press, 1989.
  • Levenson, Jon D. Creation and the Persistence of Evil. Princeton : Princeton University Press, 1994.
  • Pagels, Elaine. Adam, Ève et le serpent. Paris : Flammarion, 1989.
  • Urbach, Ephraim E. Les sages d’Israël. Paris : Cerf ; Lagrasse : Verdier, 1996.

Voir aussi