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Tanakh — Ketouvim

Ezra-Nehemya

Le retour, la muraille, la lecture publique de la Torah et la séparation

Le retour de Babylone, la reconstruction du Temple, le relèvement des murailles, la lecture publique de la Torah, et la dissolution des mariages avec des femmes étrangères. Le livre raconte la naissance d’une communauté qui n’a plus de roi et dont l’identité repose désormais sur un livre, un sanctuaire et une frontière. Les historiens en ont fait l’acte de naissance du judaïsme — formule que le livre n’emploie pas et que ce module discute.

1. Le livre

Un seul livre. עֶזְרָא נְחֶמְיָה, Esdras et Néhémie, forment un livre unique dans la tradition hébraïque. b. Baba Batra 15a l’attribue à Esdras, qui aurait aussi écrit la généalogie des Chroniques jusqu’à lui. La Massora compte le milieu du livre en Ne 3,32, ce qui suppose l’unité. La division en deux vient de la tradition chrétienne et n’entre dans les bibles hébraïques imprimées qu’au XVe siècle.

La structure. Vingt-trois chapitres, en quatre ensembles.

Les documents. Le livre insère des pièces d’archives : édits royaux, lettres, listes de familles. Une partie est en araméen (Esd 4,8-6,18 ; 7,12-26), langue de la chancellerie perse. Les « mémoires de Néhémie », à la première personne, forment une autre source, reconnaissable à ses formules — « souviens-toi de moi en bien, mon Dieu ».

Une chronologie incertaine Esdras monte « la septième année du roi Artaxerxès » (Esd 7,7), Néhémie « la vingtième année » (Ne 2,1). Si les deux rois sont Artaxerxès Ier, Esdras arrive en 458 et Néhémie en 445. Mais plusieurs indices — la muraille déjà debout à l’arrivée d’Esdras (Esd 9,9), le silence de chacun sur l’autre sauf en deux versets — ont conduit une partie des chercheurs à placer Esdras sous Artaxerxès II, en 398, donc après Néhémie. Le débat, ouvert depuis le XIXe siècle, n’est pas tranché ; les papyrus d’Éléphantine, qui mentionnent en 407 les fils de Sanballat et le grand prêtre Yohanan, fournissent le point d’ancrage le plus solide.

Passages principaux

Les passages de Ezra-Nehemya qui font l’objet d’un sous-module transversal, avec les autres livres où ils reviennent. Voir l’index des passages.

2. Le texte

Le grec. Le livre existe en grec sous deux formes. La Septante donne un « Esdras B », traduction assez littérale de l’hébreu et de l’araméen. À côté, un « Esdras A » — le 1 Esdras des bibles anglaises, 3 Esdras de la Vulgate — reprend la matière autrement : il commence par la Pâque de Josias, omet la mission de Néhémie et ajoute le récit des trois gardes du corps de Darius qui disputent de ce qui est le plus fort, où Zorobabel l’emporte en répondant « la vérité ». On discute s’il s’agit d’une compilation tardive ou du témoin d’une édition ancienne, différemment organisée.

Qumrân. Un seul fragment, 4QEzra, correspondant à Esd 4-6. Néhémie n’est représenté par aucun manuscrit ; un fragment de Massada a été identifié comme un texte de Néhémie.

L’araméen. Les sections araméennes sont en araméen d’empire, proche de celui des papyrus d’Éléphantine et des documents de la satrapie. Leur authenticité comme documents de chancellerie est l’un des débats du livre : la plupart des historiens acceptent le fond des rescrits tout en reconnaissant des retouches, notamment dans les formules théologiques.

3. Le dossier historico-critique

Le rapport aux Chroniques. La thèse classique, formulée par Zunz puis par Torrey, faisait d’Esdras-Néhémie et des Chroniques une seule œuvre du « Chroniste » ; les derniers versets des Chroniques et les premiers d’Esdras sont presque identiques. Depuis Sara Japhet (1968), la majorité des chercheurs distingue les deux œuvres, sur des critères de langue et de théologie : les Chroniques ignorent l’exode et insistent sur la dynastie, Esdras-Néhémie insiste sur l’exil et la séparation, et l’attitude envers le nord diffère.

La domination perse. Le livre décrit une province, Yehoud, dirigée par un gouverneur et financée par l’autorité impériale. Les bulles et les monnaies portant l’inscription yhd, les archives d’Éléphantine et la documentation achéménide confirment ce cadre : un pouvoir qui appuie les sanctuaires locaux pour stabiliser ses provinces.

Les mariages mixtes. Esd 9-10 et Ne 13,23-27 racontent la dissolution des unions avec des femmes « des peuples du pays ». Le vocabulaire est celui de la « semence sainte » (Esd 9,2). Les historiens y voient une mesure de définition communautaire dans une province où la frontière entre Judéens et voisins était floue. La Torah, elle, n’interdit explicitement le mariage qu’avec les sept nations (Dt 7,3), et le livre l’étend. Le contraste avec Rut est au cœur de la lecture moderne des deux livres.

La lecture de la Torah. Ne 8 décrit une scène qui a fait date : Esdras lit devant l’assemblée, sur une estrade de bois, depuis l’aube jusqu’à midi ; des lévites « faisaient comprendre » le texte et en donnaient le sens (meforach). C’est la première description d’une lecture publique avec explication, et la tradition y voit l’origine de la traduction targumique et de la lecture synagogale (voir Les targoums).

4. La lecture

Le livre n’a pas de lecture publique propre. Sa présence dans la vie juive passe par la liturgie et par la halakha.

5. La parshanut

Le livre est peu commenté au Moyen Âge, comme les Chroniques. Rachi et un commentaire attribué à son école le traitent brièvement. Ibn Ezra ne l’a pas commenté. Abravanel l’aborde dans ses introductions historiques. Le silence relatif des commentateurs s’explique par l’absence de matière halakhique et par la difficulté des listes.

Un point discuté. Les commentateurs doivent expliquer sur quelle base Esdras a pu imposer le renvoi des femmes, puisque la Torah ne l’ordonne pas. Les réponses invoquent l’extension de Dt 7, une mesure d’urgence (hora’at chaa), ou l’engagement volontaire pris par le peuple (Esd 10,3).

6. Midrash et halakha

Esdras second Moïse. « Esdras était digne que la Torah soit donnée par lui à Israël, si Moïse ne l’avait pas précédé » (b. Sanhédrin 21b). La même page ajoute que la Torah fut donnée en écriture hébraïque ancienne et redonnée par Esdras en écriture assyrienne — l’écriture carrée actuelle —, ou que l’écriture ancienne fut abandonnée aux Samaritains. Le passage fait d’Esdras le refondateur de l’Écriture elle-même.

Les dix institutions. Le Talmud attribue à Esdras dix ordonnances : la lecture de la Torah le lundi, le jeudi et l’après-midi du chabbat ; les tribunaux qui siègent ces jours-là ; la lessive le jeudi ; la cuisson du pain le vendredi ; le port d’un vêtement particulier ; le bain rituel pour certains cas ; et d’autres mesures d’hygiène et de décence (b. Baba Qamma 82a). L’organisation ordinaire de la semaine juive lui est ainsi rapportée.

La Grande Assemblée. La chaîne d’Avot 1,1 place les « hommes de la Grande Assemblée » après les prophètes ; la tradition y rattache Esdras et associe à cette institution la fixation des prières, la clôture des livres prophétiques et la formule « élevez de nombreux disciples et faites une haie autour de la Torah ». L’existence historique de cette assemblée est discutée par les historiens, qui y voient souvent une construction rétrospective.

Les listes de familles. Esd 2,61-63 fonde la règle de la preuve généalogique pour le sacerdoce ; m. Qiddouchin 4,1 énumère les dix classes revenues de Babylone (voir le sous-module Les généalogies).

7. Réception chrétienne et sa critique

ÉlémentLecture chrétienneLecture juiveEffets et état du dossier
EsdrasFigure du scribe et du restaurateur ; dans 4 Esdras, apocalypse juive reçue par les chrétiens, il dicte quatre-vingt-quatorze livres sous inspiration, dont vingt-quatre publicsSecond Moïse, auteur de l’écriture carrée et des dix ordonnancesLes deux traditions font d’Esdras un refondateur ; 4 Esdras 14 est une source majeure sur le compte des vingt-quatre livres (voir La formation du canon)
Les mariages mixtesSouvent cité comme exemple d’un « particularisme » juif opposé à l’universalisme évangéliqueMesure d’urgence dans une communauté menacée de dissolution, discutée à l’intérieur du canon même, par RutL’opposition est un topos polémique. Le canon juif contient les deux positions, ce qui interdit de le réduire à l’une d’elles
Ne 8Modèle de la liturgie de la ParoleOrigine de la lecture publique avec traduction et explicationLes deux liturgies dérivent d’une même scène ; c’est l’un des rares cas d’un héritage commun revendiqué des deux côtés

La mahloket

Esdras a-t-il fondé le judaïsme ?

Wellhausen voyait dans Esdras le début du « judaïsme » — une religion du livre et de la loi, succédant à la religion prophétique d’Israël. La tradition juive, elle, fait d’Esdras un restaurateur, non un fondateur. La question posée aux sept voix : que s’est-il passé au retour de Babylone ?

Le Beit Midrash classique

La tradition parle de restauration, non de fondation : Esdras « était digne que la Torah soit donnée par lui si Moïse ne l’avait précédé » (b. Sanhédrin 21b) — la formule dit exactement qu’il ne l’a pas donnée. Il a rétabli l’écriture, organisé la lecture publique, institué dix ordonnances. La chaîne d’Avot 1,1 le situe dans une transmission continue depuis le Sinaï. Fonder supposerait une rupture ; la tradition y voit un relais.

Orthodoxie moderne

Le schéma de Wellhausen — la prophétie vivante puis la loi sclérosée — a été construit au XIXe siècle et il a servi à dévaloriser le judaïsme postexilique, donc le judaïsme tout court. L’orthodoxie moderne conteste la périodisation autant que le jugement. Ce que le retour a produit est réel : la centralité de la Torah lue et expliquée, des institutions nouvelles. Mais cela s’appelle un développement, et la notion même de « fondation » importe un présupposé étranger.

Monde haredi et litvak

La Torah a été donnée au Sinaï, et rien n’a commencé au retour de Babylone. Ce qu’Esdras a fait, la tradition l’énumère : les dix ordonnances, la lecture du lundi et du jeudi, l’écriture. Ces mesures sont des taqqanot, des institutions rabbiniques, et elles présupposent la Torah qu’elles servent. Le mot « judaïsme » lui-même n’est pas nôtre : il vient des historiens.

Hassidisme

Le retour est le modèle de toute réparation : ce qui semblait perdu revient, et la Torah se relit dans une assemblée où l’on pleure et où l’on est repris — « ne pleurez pas, car ce jour est saint » (Ne 8,9-10). Le hassidisme lit ce verset comme une règle : la joie l’emporte sur le remords. Esdras n’a rien fondé ; il a rallumé, et c’est le travail de chaque génération.

Massorti

Historiquement, quelque chose de décisif s’est produit : une communauté sans roi se définit par un texte, une frontière et un sanctuaire, dans le cadre d’un empire. Les institutions qui en sortent — lecture publique, autorité des scribes, généalogies contrôlées — structurent tout ce qui suit. Parler de « fondation du judaïsme » est excessif ; parler d’une refondation des institutions est exact. Le judaïsme massorti tient qu’une tradition vivante se reconstruit à chaque catastrophe, et le retour de Babylone en est le premier exemple.

Réformé et libéral

Le judaïsme réformé retient la scène de Ne 8 — la Torah lue et expliquée devant tout le peuple, hommes et femmes, « tous ceux qui pouvaient comprendre » (8,2) — comme l’acte fondateur de la religion d’étude. Il conteste en revanche les mesures des chapitres 9 et 10 sur les femmes étrangères, et il rappelle que le canon leur oppose Rut. Le mouvement assume de choisir à l’intérieur du livre.

Monde séfarade et mizrahi

La tradition séfarade a lu Esdras avec les Chroniques comme l’histoire d’une restauration liturgique. Abravanel, qui a connu l’exil, s’intéresse à ce que le livre dit de la reconstruction d’une communauté sous un pouvoir étranger favorable. Le monde séfarade a vécu plusieurs fois cette situation : des communautés reconstituées ailleurs, avec l’appui d’un souverain, autour d’une synagogue et d’un livre.

Où en est la discussion

Aucune voix n’accepte le schéma de Wellhausen, et toutes reconnaissent l’importance du retour. La voix classique et la voix haredi parlent de restauration et rappellent qu’Esdras institue des taqqanot qui présupposent la Torah. L’orthodoxie moderne conteste la périodisation autant que le jugement de valeur. Le hassidisme lit le retour comme le modèle de la réparation. La voix massorti parle d’une refondation des institutions. La voix réformée retient Ne 8 et conteste les mesures sur les femmes étrangères, en rappelant Rut. La voix séfarade y reconnaît l’expérience répétée de ses propres reconstructions. Justin rappelle que le mot « judaïsme » vient des Maccabées, et son usage polémique de sa propre tradition.

Hypothèses de travail — mémoire et thèse

Quatre pistes formulées de manière falsifiable.

H1. La date d’Esdras

  • Doctorat
  • Histoire perse
  • 4-5 ans

Hypothèse. Les indices prosopographiques des papyrus d’Éléphantine et des bulles de Yehoud rendent la datation d’Esdras sous Artaxerxès Ier plus probable que celle sous Artaxerxès II.

État de la question
Le débat est ouvert depuis Van Hoonacker ; aucune preuve décisive n’a été produite.
Corpus
Esd 7-10 ; Ne 1-13 ; papyrus d’Éléphantine (AP 30-32) ; bulles et monnaies de Yehoud ; listes de grands prêtres.
Méthode
Croiser les noms et les générations attestés dans les documents administratifs.

Ce qui la réfuterait : Une séquence de grands prêtres incompatible avec la datation haute.

H2. Esdras A et l’édition du livre

  • Doctorat
  • Septante
  • 4-5 ans

Hypothèse. Esdras A conserve l’ordre d’une édition hébraïque ou araméenne antérieure, et le récit des trois gardes est une insertion secondaire dans cette édition.

État de la question
Les deux hypothèses — édition ancienne ou compilation tardive — restent défendues.
Corpus
Esdras A ; Esdras B ; texte massorétique ; Josèphe, Antiquités XI, qui suit Esdras A.
Méthode
Analyser la technique de traduction et la cohérence narrative de chaque forme.

Ce qui la réfuterait : Des indices de composition grecque dans l’ensemble d’Esdras A.

H3. Les dix ordonnances d’Esdras

  • Master
  • Littérature rabbinique
  • 12-18 mois

Hypothèse. La liste de b. Baba Qamma 82a rassemble des usages d’époques diverses attribués rétrospectivement à Esdras, et sa composition est datable par les parallèles tannaïtiques.

État de la question
La liste est souvent citée telle quelle ; sa stratification n’a pas été étudiée en français.
Corpus
b. Baba Qamma 82a ; y. Meguila 4,1 ; t. Baba Qamma ; parallèles sur la lecture du lundi et du jeudi.
Méthode
Dater chaque ordonnance par ses attestations les plus anciennes.

Ce qui la réfuterait : Une attestation ancienne et unifiée de la liste entière.

H4. Rut et Esdras dans le canon

  • Master
  • Exégèse
  • 12-18 mois

Hypothèse. La coexistence de Rut et d’Esd 9-10 dans le canon a été perçue comme une tension par les lecteurs anciens, et les sources rabbiniques qui traitent des Moabites répondent implicitement à cette difficulté.

État de la question
La tension est relevée par les modernes ; sa perception ancienne reste à documenter.
Corpus
Rt 1 et 4 ; Esd 9-10 ; Ne 13 ; b. Yevamot 76b-77a ; Rut Rabba ; targums.
Méthode
Rechercher dans les sources anciennes les traces d’une confrontation des deux textes.

Ce qui la réfuterait : Une absence complète de rapprochement dans les sources anciennes.

Bibliographie sélective

Commentaires

  • Blenkinsopp, Joseph. Ezra-Nehemiah. OTL. Philadelphie : Westminster, 1988.
  • Japhet, Sara. From the Rivers of Babylon to the Highlands of Judah. Winona Lake : Eisenbrauns, 2006.
  • Williamson, H. G. M. Ezra, Nehemiah. WBC 16. Waco : Word, 1985.

Études

  • Grabbe, Lester L. A History of the Jews and Judaism in the Second Temple Period, vol. 1. Londres : T&T Clark, 2004.
  • Japhet, Sara. « The Supposed Common Authorship of Chronicles and Ezra-Nehemiah Investigated Anew ». VT 18 (1968) : 330-371.
  • Porten, Bezalel, et Ada Yardeni. Textbook of Aramaic Documents from Ancient Egypt. 4 vol. Jérusalem : Hebrew University, 1986-1999.
  • Schwartz, Seth. Imperialism and Jewish Society, 200 B.C.E. to 640 C.E. Princeton : Princeton University Press, 2001.

Voir aussi