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Passages — La conquête et les royaumes

David et Goliath

Un duel célèbre, et un autre verset qui donne un autre vainqueur

Un géant de Gath défie Israël quarante jours. Un berger le tue d’une pierre. Le récit est l’un des plus connus de la littérature mondiale — et un autre verset du même livre attribue la mort de Goliath à un certain Elhanan. Le texte grec, plus court d’un tiers, ignore la moitié des épisodes. Et une ostracon trouvé à Gath porte un nom proche du sien.

1. Le récit

1 Samuel 17. Les Philistins campent à Soko, Israël dans la vallée du Térébinthe. Goliath de Gath sort du camp : sa taille est de six coudées et un empan, son armure pèse cinq mille sicles, le bois de sa lance est « comme une ensouple de tisserand ». Il propose un combat singulier pour décider de la guerre. David, envoyé par son père porter du grain à ses frères, entend le défi, se propose, refuse l’armure de Saül, prend cinq pierres au torrent, et tue le Philistin d’une pierre au front, puis lui coupe la tête avec sa propre épée.

Le duel de champions. La forme est attestée : combats singuliers dans les textes hittites, chez Homère, et en 2 S 2,12-17 où douze hommes de chaque camp s’affrontent à Gabaon. Le récit emploie une convention militaire réelle.

Les armes. La description de Goliath correspond à un équipement d’hoplite ou de guerrier égéen — casque de bronze, cuirasse à écailles, jambières, bouclier porté par un écuyer —, ce qui a nourri les discussions sur la date du récit, cet équipement étant surtout documenté à partir du VIIIe-VIIe siècle.

Les apparitions

LivreRéférences
Shmuel1 S 17 ; 2 S 21,19
Divrei ha-Yamim1 Ch 20,5

2. Le problème d’Elhanan

Le verset. 2 S 21,19 : « Elhanan, fils de Yaaré-Oreguim, le Bethléhémite, tua Goliath de Gath, dont le bois de la lance était comme une ensouple de tisserand ». La formule finale est identique à celle de 1 S 17,7.

La solution des Chroniques. 1 Ch 20,5 lit : « Elhanan, fils de Yaïr, tua Lahmi, frère de Goliath de Gath ». Le Chroniste — ou sa source — a donc résolu la difficulté en inventant un frère, à partir d’un texte probablement corrompu : beit ha-lahmi, « le Bethléhémite », se lit et Lahmi, « Lahmi ».

Les explications. Quatre sont proposées :

La troisième explication est la plus économique : un héros local aurait été dépossédé au profit du roi, procédé attesté dans d’autres traditions épiques.

3. Le dossier textuel

Un grec beaucoup plus court. La Septante ancienne de 1 S 17-18 omet environ quarante-cinq versets, dont la scène où David est envoyé par Jessé, le dialogue avec les soldats, la colère d’Éliav, et surtout 17,55-58 — où Saül demande de qui David est le fils, alors que David est déjà son écuyer et son musicien depuis le chapitre 16.

Ce que cela implique. Le texte court est cohérent ; le texte long contient la contradiction la plus célèbre du livre. Deux thèses s’affrontent : le traducteur grec aurait abrégé pour harmoniser, ou bien le texte hébreu long résulte de la fusion de deux récits d’introduction de David — l’un où il est musicien à la cour, l’autre où il est un berger inconnu. La seconde est majoritaire depuis les travaux de Tov et de Lust, et 4QSama ne conserve malheureusement pas la section.

La taille. Le texte massorétique donne six coudées et un empan, environ 2,90 mètres. La Septante, 4QSama et Josèphe donnent quatre coudées et un empan, environ 2 mètres — un homme très grand, mais plausible. La leçon courte est probablement primitive.

4. Gath

Tell es-Safi, identifié à Gath, est fouillé depuis 1996. Le site était, au Xe-IXe siècle, l’une des plus grandes villes de la région, détruite vers 830 — ce que 2 R 12,18 mentionne. En 2005, une ostracon du Xe-IXe siècle y a livré deux noms, alwt et wlt, formés sur une racine non sémitique et philologiquement comparables à Golyat. Il ne s’agit pas du Goliath biblique, mais l’inscription atteste que des noms de ce type étaient portés à Gath à cette époque, ce qui situe le récit dans un milieu onomastique réel.

5. La tradition

Les cinq pierres. Le midrash en propose plusieurs explications : une pour Dieu, une pour Aaron, trois pour les fils de Qehat ; ou une par géant, Goliath ayant quatre frères. Le nombre a fait l’objet d’une littérature homilétique abondante.

Goliath et Orpa. Un midrash fait de Goliath un descendant d’Orpa, la belle-sœur de Rut qui est retournée à Moab (b. Sota 42b). Rut et Orpa donnent ainsi naissance aux deux adversaires : David et son ennemi. La construction rattache le récit au livre de Rut.

Le refus de l’armure. Les commentateurs insistent : David refuse l’équipement royal et combat avec ce qu’il connaît. Rachi et Radak y lisent une leçon sur la confiance ; Abravanel, une leçon militaire sur l’adéquation des moyens.

Le nom. David dit venir « au nom du Seigneur des armées, le Dieu des rangs d’Israël » (17,45). Le récit oppose deux confiances, non deux forces, et la tradition en fait un texte sur la parole donnée avant l’acte.

6. Réception chrétienne et postérité

ÉlémentLecture chrétienneLecture juiveEffets et état du dossier
Le duelTypologie ancienne : David figure du Christ terrassant le démon ; la pierre au front, l’épée retournée contre l’ennemi. Augustin et Grégoire le développentUn roi choisi qui l’emporte par la confiance, non par la forceTypologie sans portée polémique
L’artLe David de Donatello, celui de Verrocchio, celui de Michel-Ange, le Caravage : le sujet devient l’un des plus représentés de l’art occidental, et à Florence l’emblème de la cité face aux puissantsLa figure de David reste centrale dans la liturgie par les psaumes plutôt que par l’iconographieLe récit a fourni à l’Occident son image du faible qui l’emporte, employée dans des contextes politiques très divers
L’expression« David contre Goliath » est entrée dans toutes les langues européennes comme cliché du combat inégalLe texte, lui, ne dit pas que David était faible : il était habile au tir, et la fronde était une arme de combat redoutable à distance

La mahloket

Qui a tué Goliath ?

Un verset attribue l’exploit à Elhanan, les Chroniques l’attribuent au frère du géant, le texte grec ignore la moitié du récit, et la tradition identifie Elhanan à David. La question posée aux sept voix : que fait-on de deux versets qui se contredisent sur un fait ?

Le Beit Midrash classique

La tradition a répondu par l’identification : Elhanan est David, et le Targum le dit. Ce n’est pas un expédient : les personnages bibliques portent plusieurs noms, et la tradition en donne des listes. Ce qui compte n’est pas de résoudre par curiosité historique mais de tenir le texte reçu comme un tout cohérent, et c’est ce que fait tout commentateur devant une difficulté.

Orthodoxie moderne

Le dossier textuel est ici décisif, et l’orthodoxie moderne l’enseigne : le texte de 2 S 21,19 est probablement corrompu, le Chroniste a lu ou produit une version harmonisée, et la Septante conserve un récit plus court et plus cohérent. Reconnaître cela ne touche à rien d’essentiel : aucune loi, aucun principe ne dépend de l’identité du vainqueur. La Torah est autre chose que les livres historiques, et la tradition a toujours distingué les niveaux.

Monde haredi et litvak

On étudie le texte avec ses commentateurs, qui ont traité cette question. Rachi et Radak donnent des réponses. Les discussions sur les manuscrits grecs n’ont pas d’incidence sur ce que nous enseignons, car nous étudions le texte massorétique tel qu’il a été transmis, avec sa massore et ses commentaires.

Hassidisme

Le hassidisme retient ce que le récit dit de la confiance : David refuse l’armure, prend ce qu’il connaît, et annonce au nom de qui il vient. Le nom du vainqueur importe moins que ce qui a vaincu. Et le midrash sur Orpa dit quelque chose de plus : le géant et le roi descendent de deux belles-sœurs, l’une restée, l’autre partie. Tout se joue dans un choix ancien.

Massorti

La critique tient que l’exploit d’un héros local a été transféré au roi, procédé attesté ailleurs. Le judaïsme massorti y voit un phénomène ordinaire de formation des traditions, et il observe que le texte biblique a gardé les deux versions sans les harmoniser — c’est le Chroniste qui a harmonisé, et la tradition a conservé son harmonisation à côté du texte qu’elle corrigeait. Rien n’est caché : tout est dans le canon.

Réformé et libéral

Le judaïsme réformé n’a pas de difficulté avec ce dossier : les livres historiques sont des récits, avec leurs couches et leurs contradictions, et l’intérêt du passage est ailleurs. Il souligne que le texte ne présente pas David comme faible — il était habile au tir et la fronde est une arme —, et que le cliché du faible contre le fort est une invention de la réception.

Monde séfarade et mizrahi

Les commentateurs séfarades ont traité la question textuellement. Radak, grammairien, discute la leçon de 2 S 21,19 et connaît la version des Chroniques ; Abravanel analyse le combat en homme qui a vu des armées. Cette tradition a toujours admis que les livres des Prophètes posaient des problèmes de transmission, et elle a développé les outils pour les traiter, bien avant la critique moderne.

Où en est la discussion

Le corpus contient deux attributions et la tradition les a traitées différemment. La voix classique identifie Elhanan à David, comme le Targum. L’orthodoxie moderne expose le dossier textuel et rappelle que rien d’essentiel n’en dépend. La voix haredi s’en tient au texte reçu et à ses commentateurs. Le hassidisme déplace vers la confiance et vers le midrash sur Orpa. La voix massorti décrit un transfert d’exploit et souligne que le canon conserve la correction à côté du texte corrigé. La voix réformée observe que le cliché du faible contre le fort n’est pas dans le texte. La voix séfarade rappelle que Radak discutait déjà la leçon. Justin reconnaît le même procédé d’harmonisation dans sa propre tradition.

Hypothèses de travail — mémoire et thèse

Quatre pistes formulées de manière falsifiable.

H1. Le texte court de la Septante

  • Doctorat
  • Critique textuelle
  • 4-5 ans

Hypothèse. La forme courte de 1 S 17-18 dans la Septante reflète un état hébreu antérieur, et le texte massorétique résulte de la fusion de deux récits d’introduction de David.

État de la question
La thèse est majoritaire depuis Tov et Lust ; la thèse de l’abrègement grec garde des défenseurs.
Corpus
1 S 16-18 dans le texte massorétique et la Septante ; 4QSama ; Josèphe, Antiquités VI.
Méthode
Analyser la cohérence narrative de chaque forme et le profil des plus.

Ce qui la réfuterait : Des indices d’abrègement délibéré dans la technique du traducteur.

H2. L’équipement de Goliath

  • Master
  • Archéologie militaire
  • 12-18 mois

Hypothèse. L’armement décrit en 1 S 17,5-7 correspond à un équipement documenté à partir du VIIIe siècle, ce qui situe la rédaction de la description après cette date.

État de la question
Le rapprochement avec l’hoplite est classique ; des parallèles égéens plus anciens sont invoqués contre lui.
Corpus
1 S 17,5-7 ; armement égéen et philistin ; reliefs assyriens ; trouvailles de Tell es-Safi et d’Ashkelon.
Méthode
Dater chaque élément par les attestations matérielles.

Ce qui la réfuterait : Des ensembles comparables attestés au Xe siècle.

H3. L’ostracon de Tell es-Safi

  • Master
  • Épigraphie
  • 12-18 mois

Hypothèse. Les noms alwt et wlt de l’ostracon de Gath appartiennent au même milieu onomastique non sémitique que Golyat, ce qui atteste la vraisemblance du nom dans cette ville à cette époque.

État de la question
La publication de Maeir et alii est admise ; l’analyse onomastique reste discutée.
Corpus
Ostracon de Tell es-Safi ; onomastique philistine ; noms louvites et anatoliens ; 1 S 17,4.
Méthode
Comparer les formations onomastiques.

Ce qui la réfuterait : Une étymologie sémitique satisfaisante des deux noms.

H4. Le transfert d’exploit

  • Master
  • Exégèse
  • 12-18 mois

Hypothèse. L’attribution de l’exploit à David résulte d’un transfert depuis un héros local, procédé repérable dans d’autres listes de champions de David.

État de la question
La thèse est majoritaire ; elle reste indirecte.
Corpus
2 S 21,15-22 ; 23,8-39 ; 1 Ch 11 et 20 ; 1 S 17 ; parallèles de traditions héroïques.
Méthode
Comparer les listes de champions et leurs exploits.

Ce qui la réfuterait : Une cohérence des listes excluant tout transfert.

Bibliographie sélective

Études

  • Auld, A. Graeme, et Craig Y. S. Ho. « The Making of David and Goliath ». JSOT 56 (1992) : 19-39.
  • Maeir, Aren M., Stefan J. Wimmer et alii. « A Late Iron Age I/Early Iron Age II Old Canaanite Inscription from Tell eṣ-Ṣâfi/Gath ». BASOR 351 (2008) : 39-71.
  • McCarter, P. Kyle. I Samuel. AB 8. Garden City : Doubleday, 1980.
  • Tov, Emanuel, et Dominique Barthélemy, dir. The Story of David and Goliath. OBO 73. Fribourg : Éditions universitaires, 1986.
  • Yadin, Azzan. « Goliath’s Armor and Israelite Collective Memory ». VT 54 (2004) : 373-395.

Voir aussi