Un prophète qui fuit parce qu’il sait que Dieu pardonne
Un prophète reçoit l’ordre d’aller à Ninive et prend un bateau dans la direction opposée. Une tempête, des marins païens qui prient mieux que lui, un poisson, une ville qui se repent jusqu’aux bêtes, un ricin, un ver, et une dernière phrase qui est une question restée sans réponse. Quarante-huit versets, lus chaque année l’après-midi de Yom Kippour, et un problème de théologie : Dieu peut-il changer d’avis ?
1. Le livre
La structure. Quatre chapitres, en deux mouvements symétriques : l’ordre, la fuite, la tempête, la mer (1-2) ; l’ordre répété, l’obéissance, la ville, le ricin (3-4). Chaque mouvement se termine par un dialogue — avec les marins, puis avec Dieu.
Un récit, non un recueil. Jonas ne contient qu’un seul oracle, de cinq mots en hébreu : « encore quarante jours et Ninive est renversée ». Tout le reste est narration. C’est le seul livre prophétique construit ainsi.
Les païens. Les marins prient, jettent le fret à contrecœur, hésitent à sacrifier un homme, et finissent par offrir des sacrifices au Seigneur. Le roi de Ninive décrète un jeûne « pour les hommes et les bêtes », avec des sacs, et demande à chacun de revenir de sa mauvaise voie et de la violence qui est dans ses mains. Partout, les non-Israélites se conduisent mieux que le prophète.
Le motif du renversement. Le verbe de l’oracle, nehpakhet, signifie « renversée » — détruite, mais aussi retournée, transformée. L’ambiguïté est probablement voulue : la ville est bien renversée, dans l’autre sens.
Le texte le dit, mais seulement au chapitre 4, après coup : « n’est-ce pas ce que je disais quand j’étais encore dans mon pays ? C’est pourquoi j’ai fui d’avance vers Tarsis, car je savais que tu es un Dieu de grâce et de miséricorde, lent à la colère, riche en bonté, et qui se repent du mal » (4,2). Il cite la formule des treize attributs, avec l’ajout de Joël sur le repentir divin (voir Les treize attributs).
Jonas fuit donc parce qu’il sait que Dieu pardonnera. Quatre explications de ce refus sont proposées :
Le souci de sa réputation : un oracle non accompli fait de lui un faux prophète.
Le souci d’Israël : si Ninive se repent, Israël qui ne se repent pas en paraîtra plus coupable — c’est la réponse de Rachi et du midrash.
La justice : Ninive est la capitale de l’empire qui détruira le royaume du nord ; la pardonner est une injustice envers ses futures victimes.
Le refus du rôle : il ne veut pas être l’instrument d’un pardon qu’il désapprouve.
3. Le dossier historico-critique
Le personnage. Un Jonas fils d’Amittaï est mentionné en 2 R 14,25 comme prophète sous Jéroboam II, au VIIIe siècle, annonçant l’extension des frontières. Le livre reprend ce nom et le place dans un récit dont la langue — aramaïsmes, vocabulaire tardif — oriente vers l’époque perse, au Ve ou IVe siècle.
Le genre. Le livre relève de la satire ou du conte didactique. Les indices sont nombreux : les dimensions invraisemblables de la ville — trois jours de marche —, le jeûne des animaux, le prophète qui s’endort dans la tempête, la disproportion constante entre les réactions. Le texte joue de l’exagération.
Le cantique. Jon 2,3-10 est un psaume de remerciement pour un sauvetage accompli, et non une supplication d’un homme en danger. Plusieurs critiques le tiennent pour une insertion, d’autres pour un élément d’ironie : Jonas remercie d’être dans le poisson.
Ninive. La ville est détruite en 612 ; le livre en parle comme d’une cité existante, ce qui suppose soit une fiction rétrospective, soit une indifférence à la chronologie. Le roi n’est pas nommé, autre indice de récit.
La visée. Deux lectures dominent : un plaidoyer pour l’universalité de la miséricorde divine, éventuellement dirigé contre les positions restrictives de l’époque perse ; ou une réflexion sur la parole prophétique et son accomplissement. Les deux sont compatibles.
4. Dieu se repent-il ?
Le livre pose frontalement un problème que la Bible traite ailleurs :
Jr 18,7-10 énonce la règle : si un peuple contre lequel Dieu a parlé revient de sa méchanceté, Dieu « se repent » du mal qu’il pensait lui faire, et inversement. La parole prophétique est conditionnelle par nature.
Jl 2,13-14 et Am 7,3.6 montrent Dieu revenant sur une décision.
Nb 23,19 dit l’inverse : « Dieu n’est pas un homme pour mentir, ni fils d’homme pour se repentir ». 1 S 15,29 le répète — dans un chapitre où le texte dit pourtant deux fois que Dieu se repent d’avoir fait Saül roi (15,11.35).
La solution traditionnelle. Une parole de bien ne se rétracte pas ; une parole de mal le peut (b. Berakhot 7a ; b. Chabbat 55a). Le critère de Dt 18,22 — le prophète se juge à l’accomplissement — ne s’applique donc pas aux oracles de malheur. Maïmonide le codifie expressément (Hilkhot Yessodé ha-Torah 10,4) : un prophète dont l’annonce de malheur ne se réalise pas n’est pas un faux prophète.
5. La tradition
Yom Kippour. Le livre est lu à l’office de l’après-midi, et la Mishna en tire la règle du repentir : « il n’est pas dit des gens de Ninive que Dieu vit leur sac et leur jeûne, mais qu’il vit leurs actes, qu’ils étaient revenus de leur mauvaise voie » (m. Taanit 2,1). Le jeûne ne vaut que par le changement de conduite.
La lecture rabbinique du personnage. Le midrash le ménage : il aurait fui « pour l’honneur du fils », c’est-à-dire d’Israël, et non pour le sien (Mekhilta, Pisha 1). D’autres le critiquent nettement. La tradition ne s’accorde pas.
Les marins. Le midrash raconte qu’ils se convertirent, descendirent à Jérusalem et offrirent des sacrifices. Le motif est constant : les païens du livre valent mieux que son héros.
Le ricin. Le dernier échange est le sommet du livre : Jonas s’afflige pour une plante qui a poussé et péri en une nuit, et Dieu conclut : « et moi, je n’aurais pas pitié de Ninive, la grande ville, où il y a plus de cent vingt mille hommes qui ne savent pas distinguer leur droite de leur gauche, et un grand nombre de bêtes ? » Le livre s’arrête là, sur une question. Jonas ne répond pas.
6. Réception chrétienne
Élément
Lecture chrétienne
Lecture juive
Effets et état du dossier
Le signe de Jonas
Mt 12,39-41 : trois jours dans le poisson, figure de la sépulture et de la résurrection ; le verset ajoute que les Ninivites se lèveront au jugement et condamneront « cette génération »
Récit de repentance, lu à Yom Kippour
La typologie est ancienne et très présente dans l’art des catacombes ; l’ajout sur la condamnation de « cette génération » a servi la polémique
Les Ninivites
Exemple des païens qui se convertissent ; employé dans les discours sur l’endurcissement d’Israël
Exemple du repentir efficace, proposé à Israël le jour du pardon
Même récit, usage inverse : chez l’un, un contre-exemple opposé aux juifs ; chez l’autre, un modèle proposé aux juifs par eux-mêmes
Le livre entier
Lu comme une annonce de l’ouverture aux nations
Lu comme un enseignement sur le repentir et sur la miséricorde universelle
Les deux traditions y lisent l’universalisme, et c’est l’un des rares livres où leurs lectures convergent presque entièrement
La mahloket
Dieu peut-il changer d’avis ?
Jonas fuit parce qu’il sait que Dieu pardonnera ; Jérémie énonce la règle de la conditionnalité ; et deux versets affirment que Dieu ne se repent pas, dont l’un dans un chapitre où il se repent deux fois. La question posée aux sept voix : que veut dire que Dieu revienne sur une décision ?
Le Beit Midrash classique
Le Talmud a réglé la question : une parole de bien ne se rétracte pas, une parole de mal le peut (b. Berakhot 7a). Et Jérémie le dit expressément : l’oracle est conditionnel par nature. Ce qui change n’est donc pas Dieu, c’est la situation — un peuple qui revient n’est plus le peuple contre lequel la parole a été dite. Les versets qui affirment l’immutabilité visent autre chose : Dieu ne ment pas, et ne se ravise pas par caprice.
Orthodoxie moderne
Maïmonide a tiré la conséquence pratique dans sa codification : un prophète dont l’annonce de malheur ne se réalise pas n’est pas un faux prophète (Hilkhot Yessodé ha-Torah 10,4). C’est une règle de droit, et elle protège précisément quelqu’un comme Jonas. L’orthodoxie moderne relève que le livre est bâti autour de cette règle : il met en scène un prophète qui la connaît et qui la redoute.
Monde haredi et litvak
Les attributs divins ne changent pas ; c’est notre langage qui parle de repentir, comme il parle de la main ou du bras de Dieu. La Torah parle « selon la langue des hommes ». Ce que le livre enseigne est pratique : le repentir agit, et Ninive en est la preuve. C’est pourquoi on le lit quand le jour du pardon s’achève et qu’il reste peu de temps.
Hassidisme
Le hassidisme retient que le repentir précède le monde : il fait partie des choses créées avant la création, parce que sans lui le monde ne tiendrait pas. Que Dieu « se repente » signifie qu’il a fait place, dès l’origine, à ce que l’homme peut changer. Et le livre finit sur une question, non sur une réponse — parce que la question est adressée au lecteur, à qui il reste à répondre.
Massorti
Historiquement, le livre est un récit tardif, probablement de l’époque perse, qui met en scène la miséricorde divine envers une ville étrangère — et pas n’importe laquelle : la capitale de l’empire qui a détruit le royaume du nord. Le judaïsme massorti observe que le texte ne résout pas la difficulté qu’il soulève : il la laisse ouverte, et c’est ce qui en fait un grand livre plutôt qu’un traité.
Réformé et libéral
Le judaïsme réformé lit Jonas comme le livre de l’universalisme : la miséricorde n’a pas de frontière, et le prophète qui s’y oppose est le personnage ridicule de son propre récit. Il retient aussi la règle de m. Taanit 2,1 : ce qui compte n’est pas le jeûne mais les actes. Cette phrase est le fondement de sa prédication de Yom Kippour.
Monde séfarade et mizrahi
La tradition séfarade et orientale lit Jonas dans un contexte où le repentir est une science : les manuels de techouva, très développés dans le monde séfarade, en font une discipline avec ses étapes. Le livre fournit le modèle minimal — revenir de sa mauvaise voie et de la violence qui est dans ses mains — et les décisionnaires ont bâti là-dessus. Maïmonide en a tiré les Lois du repentir, l’un de ses traités les plus lus.
Où en est la discussion
Le changement n’est pas en Dieu mais dans la situation, et la règle est codifiée. La voix classique retient la distinction entre parole de bien et parole de mal. L’orthodoxie moderne rappelle la règle de Maïmonide protégeant le prophète de malheur non accompli. La voix haredi invoque le langage des hommes et la portée pratique. Le hassidisme fait du repentir une réalité antérieure au monde. La voix massorti souligne que le livre laisse la difficulté ouverte, et la portée du choix de Ninive. La voix réformée retient l’universalisme et le primat des actes. La voix séfarade rappelle les Lois du repentir. Justin observe que la même histoire a servi, dans sa tradition, à condamner une génération.
Hypothèses de travail — mémoire et thèse
Quatre pistes formulées de manière falsifiable.
H1. Le cantique de Jon 2
Master
Exégèse
12-18 mois
Hypothèse. Le psaume du chapitre 2 est une insertion, ce qu’indiquent son genre — action de grâce pour un salut accompli — et son vocabulaire, distinct de celui du récit.
État de la question
La thèse est majoritaire ; les lectures ironiques la contestent.
Corpus
Jon 2,3-10 ; psaumes d’action de grâce (Ps 30 ; 116) ; vocabulaire du récit de Jonas ; 4QXII.
Méthode
Comparer le lexique du psaume et celui du récit.
Ce qui la réfuterait : Une continuité lexicale forte entre les deux.
H2. La datation du livre
Master
Linguistique historique
12-18 mois
Hypothèse. Les traits linguistiques de Jonas — aramaïsmes, vocabulaire tardif, syntaxe — situent sa composition à l’époque perse, malgré le cadre narratif du VIIIe siècle.
État de la question
La datation tardive est majoritaire ; une minorité défend une datation haute.
Corpus
Jonas ; 2 R 14,25 ; critères de l’hébreu tardif ; Esdras, Néhémie, Chroniques ; araméen d’empire.
Méthode
Application des critères de datation linguistique.
Ce qui la réfuterait : Une absence de traits tardifs significatifs.
H3. La règle de Jr 18,7-10
Master
Exégèse / halakha
12-18 mois
Hypothèse. La règle de conditionnalité de Jr 18 est présupposée par le récit de Jonas, ce qui indique une dépendance ou un fonds commun, et elle fonde la codification de Maïmonide.
État de la question
Le rapprochement est fait ; sa formalisation reste utile.
Corpus
Jr 18,7-10 ; Jon 3,4.10 ; 4,2 ; Jl 2,13-14 ; Am 7,1-6 ; Maïmonide, Hilkhot Yessodé ha-Torah 10,4.
Méthode
Comparer les formulations et retracer la chaîne jusqu’à la codification.
Ce qui la réfuterait : Une codification fondée sur d’autres sources.
H4. Jonas et Nahoum
Master
Exégèse
12-18 mois
Hypothèse. La place des deux livrets dans le recueil des Douze organise une réponse mutuelle sur le sort de Ninive, ce que confirme leur emploi commun de la formule des treize attributs.
État de la question
Le rapprochement est relevé ; la direction de la réponse est discutée.
Corpus
Jon 4,2 ; Na 1,2-3 ; ordre des Douze dans le texte massorétique et la Septante ; Ex 34,6-7.
Méthode
Analyser les reprises et la position des livrets.
Ce qui la réfuterait : Une absence de reprise spécifique entre les deux.
Bibliographie sélective
Études
Bolin, Thomas M. Freedom beyond Forgiveness. JSOTSup 236. Sheffield : Sheffield Academic Press, 1997.
Lacocque, André, et Pierre-Emmanuel Lacocque. Jonah: A Psycho-Religious Approach to the Prophet. Columbia : University of South Carolina Press, 1990.
Sasson, Jack M. Jonah. AB 24B. New York : Doubleday, 1990.
Trible, Phyllis. Rhetorical Criticism: Context, Method, and the Book of Jonah. Minneapolis : Fortress, 1994.
Elbogen, Ismar. Jewish Liturgy: A Comprehensive History. Philadelphie : Jewish Publication Society, 1993.