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I. Tanakh et parshanut

La langue hébraïque, de la Bible à Ben-Yehouda

Une continuité écrite, une rupture orale

En 1881, un jeune homme débarque à Jaffa et décide de ne plus parler à sa femme et à son fils qu’en hébreu — une langue qui n’avait pas été langue maternelle depuis près de deux mille ans. Éliézer Ben-Yehouda n’a pas ressuscité l’hébreu à lui seul, et l’hébreu n’était pas mort : il était lu, prié, écrit, étudié chaque jour. Mais il n’était plus parlé à la maison. L’histoire de cette langue est celle d’une continuité écrite et d’une rupture orale, et d’une question que la tradition s’est toujours posée : l’hébreu est-il une langue comme les autres ?

1. L’hébreu biblique

Une langue cananéenne. L’hébreu appartient au groupe cananéen des langues sémitiques du nord-ouest, avec le phénicien, le moabite et l’ammonite. La stèle de Mésha (IXe siècle) est en moabite, très proche de l’hébreu ; le calendrier de Guézer (Xe siècle ?), l’inscription de Siloé (fin VIIIe siècle), les ostraca de Lakish et d’Arad attestent l’hébreu épigraphique. La Bible elle-même appelle la langue « lèvre de Canaan » (Is 19,18) ou « judéen » (2 R 18,26 ; Ne 13,24).

Les états de langue. On distingue l’hébreu archaïque des poèmes anciens (Ex 15 ; Jg 5), l’hébreu biblique classique, et l’hébreu biblique tardif — Esdras, Néhémie, Chroniques, Esther, Qohelet —, marqué par l’araméen et par le perse. Le débat sur la valeur de ces critères pour dater les textes oppose aujourd’hui les partisans d’une chronologie linguistique (Hurvitz) et ses critiques (Young, Rezetko).

L’écriture. L’alphabet paléo-hébreu, dérivé du phénicien, est remplacé après l’exil par l’écriture carrée, d’origine araméenne, que le Talmud appelle ketav achouri, « assyrienne ». Les Samaritains ont conservé l’ancienne écriture. La vocalisation, notée par les massorètes de Tibériade au IXe-Xe siècle, est bien postérieure au texte consonantique.

2. L’araméen et l’hébreu des sages

L’araméen, langue diplomatique de l’Empire perse, devient la langue parlée des juifs de Babylonie et, en grande partie, de la terre d’Israël. Des passages de Daniel et d’Esdras sont en araméen ; le Talmud de Babylone l’est largement ; les targoums traduisent la Bible en araméen pour la synagogue (voir Les targoums).

L’hébreu mishnique est une langue vivante distincte de l’hébreu biblique : vocabulaire nouveau, formes verbales différentes, influence araméenne et grecque. Les lettres de Bar Kokhba, en hébreu et en araméen, montrent que l’hébreu était encore parlé au IIe siècle dans certaines régions de Judée. Il cesse d’être langue maternelle au cours des IIe-IIIe siècles.

La conscience de deux langues. Les sages distinguent « la langue de la Torah » et « la langue des sages » (b. Avoda Zara 58b) : l’hébreu est pour eux une langue qui a une histoire.

3. L’hébreu médiéval

Une langue sans locuteurs natifs, mais pas une langue morte : prière, étude, correspondance entre communautés, contrats, responsa, poésie, philosophie, sciences.

La grammaire. Saadia Gaon écrit la première grammaire et le premier dictionnaire, en arabe, au Xe siècle ; Menahem ibn Sarouq et Dounach ben Labrat débattent de la racine ; Juda Hayyouj établit la trilittéralité des racines ; Jonas ibn Janah et Radak systématisent. La grammaire hébraïque naît au contact de la grammaire arabe.

La poésie. Les poètes d’al-Andalus adaptent la métrique arabe à l’hébreu biblique, et produisent une poésie profane — vin, amour, guerre — et sacrée d’une grande virtuosité (voir Sefarad).

Les traductions. La famille ibn Tibbon, en Provence, traduit en hébreu les œuvres philosophiques écrites en arabe — dont le Guide des égarés —, et forge le vocabulaire philosophique et scientifique hébreu.

Les langues juives. Les juifs parlent partout la langue du pays, souvent sous une forme propre écrite en caractères hébreux : judéo-arabe, judéo-persan, judéo-espagnol, yiddish, judéo-italien, judéo-provençal. Ces langues comportent toutes une composante hébraïque et araméenne.

4. La renaissance

La Haskala produit au XVIIIe-XIXe siècle une littérature hébraïque moderne — revues, romans (Abraham Mapou, L’amour de Sion, 1853), poésie —, écrite d’abord dans une langue biblique, puis enrichie (voir Émancipation et Haskala).

Ben-Yehouda (1858-1922) arrive à Jaffa en 1881, élève son fils Ben-Tsion en hébreu, fonde des journaux, crée des mots, et entreprend un dictionnaire de l’hébreu ancien et moderne, achevé après sa mort. Son rôle est réel, mais il a été amplifié par le récit national.

Ce qui a réellement fait la langue parlée, selon les historiens : les écoles des colonies de la deuxième aliya, où des enseignants enseignent toutes les matières en hébreu ; les enfants qui en font leur langue de jeu ; la « guerre des langues » de 1913, où les enseignants obtiennent que le futur Technion enseigne en hébreu et non en allemand ; le mandat britannique, qui fait de l’hébreu l’une des trois langues officielles en 1922. En 1948, l’hébreu est la langue maternelle d’une génération.

L’Académie de la langue hébraïque, fondée en 1953 à la suite du Comité de la langue créé par Ben-Yehouda, crée et normalise le vocabulaire.

Les résistances. Une partie du monde haredi a refusé d’employer la langue sainte pour la vie profane, et parle yiddish ; certains le font encore. D’autres autorités ont admis l’hébreu moderne.

5. La langue d’aujourd’hui

L’hébreu israélien contemporain combine des strates bibliques, mishniques et médiévales, avec une syntaxe et une phonologie marquées par les langues européennes de ses premiers locuteurs, et un vocabulaire enrichi d’emprunts. Ghil’ad Zuckermann a soutenu que la langue actuelle est une langue hybride, « israélienne », sémitique et européenne à la fois ; la thèse est contestée par la plupart des linguistes israéliens, qui y voient une continuité de l’hébreu.

La mahloket

L’hébreu est-il une langue sainte ?

La tradition l’appelle lechon ha-qodech, « langue de sainteté », et plusieurs sources lui donnent une place dans la création même. Il est aussi une langue cananéenne, parlée, oubliée, reconstruite, dans laquelle on commande aujourd’hui un café. La question posée aux sept voix.

Le Beit Midrash classique

Le monde a été créé par la parole, et cette parole était en hébreu selon le midrash (Bereshit Rabba 18,4 : « femme » est nommée icha parce que tirée de ich, jeu de mots qui n’existe qu’en hébreu). Maïmonide propose une autre raison : on l’appelle sainte parce qu’elle n’a pas de mot propre pour les organes et les actes de l’union, mais seulement des euphémismes (Guide III, 8). La sainteté est dans l’usage autant que dans l’origine.

Orthodoxie moderne

L’orthodoxie moderne emploie l’hébreu moderne sans difficulté et considère sa renaissance comme un bienfait. Elle distingue la sainteté de la langue, qui tient à ce qu’elle porte — la Torah, la prière —, et son usage profane, qui ne l’annule pas. Parler hébreu au marché n’abîme pas l’hébreu de la prière ; cela permet à des enfants de comprendre ce qu’ils prient.

Monde haredi et litvak

Une partie de notre monde parle yiddish et réserve la langue sainte à la Torah et à la prière. Employer les mots de la Torah pour les affaires profanes, c’est les rabaisser. D’autres maîtres ont permis l’hébreu moderne ; la question est discutée, et chaque communauté suit son usage.

Hassidisme

Le hassidisme enseigne que les lettres hébraïques sont des canaux de la force créatrice, et que le monde subsiste par elles — le Baal Chem Tov l’a dit, et le Tanya le développe. Mais les maîtres ont prié et enseigné en yiddish, et ils ont chanté des mélodies sans paroles. La sainteté n’est pas enfermée dans une langue ; elle passe par elle.

Massorti

Historiquement, l’hébreu est une langue sémitique qui a évolué comme toutes les langues, et sa renaissance est un fait sociolinguistique rare. Le judaïsme massorti tient que la sainteté de la langue est celle que lui donnent les textes et la communauté qui les lit, et que l’hébreu moderne est une chance pour la transmission. Il encourage l’étude de l’hébreu dans la diaspora, où elle recule.

Réformé et libéral

Le judaïsme réformé a d’abord prié en langue vernaculaire, puis a réintroduit l’hébreu, qu’il considère comme un lien entre les juifs du monde. Il ne tient pas l’hébreu pour sacré par nature, mais pour précieux par ce qu’il transmet. L’hébreu israélien est pour lui une langue de culture autant que de prière.

Monde séfarade et mizrahi

Les grammairiens séfarades ont fondé l’étude scientifique de l’hébreu, au contact de l’arabe, et ils n’y ont vu aucune contradiction avec sa sainteté : ibn Janah, Radak, ibn Ezra étudiaient les racines comme on étudie celles de n’importe quelle langue, et ils honoraient la langue de la Torah. La prononciation séfarade, adoptée par l’hébreu israélien, est un héritage de cette tradition.

Où en est la discussion

La sainteté est admise et comprise diversement. La voix classique propose deux explications, cosmique et morale. L’orthodoxie moderne distingue sainteté et usage profane. La voix haredi réserve souvent la langue sainte à la Torah. Le hassidisme parle des lettres comme canaux sans y enfermer la sainteté. La voix massorti et la voix réformée fondent la valeur de la langue sur ce qu’elle transmet. La voix séfarade rappelle que les grammairiens ont étudié la langue sainte comme toute langue. Justin reconnaît dans le débat haredi celui du latin liturgique.

Hypothèses de travail — mémoire et thèse

Cinq pistes formulées de manière falsifiable.

H1. La datation linguistique

  • Doctorat
  • Linguistique historique
  • 4-5 ans

Hypothèse. Les traits de l’hébreu biblique tardif forment un ensemble cohérent qui permet de dater les textes, contrairement à la thèse selon laquelle ils relèvent de variations stylistiques contemporaines.

État de la question
Le débat oppose Hurvitz à Young et Rezetko depuis 2008.
Corpus
Livres bibliques tardifs ; épigraphie hébraïque ; manuscrits de Qumrân ; Ben Sira.
Méthode
Analyse statistique des traits diagnostiques.

Ce qui la réfuterait : Une distribution aléatoire des traits.

H2. La fin de l’hébreu parlé

  • Master
  • Sociolinguistique
  • 12-18 mois

Hypothèse. Les documents de Bar Kokhba montrent un usage de l’hébreu comme langue administrative et militaire, et non seulement littéraire, ce qui indique qu’il était encore parlé en Judée au IIe siècle.

État de la question
L’interprétation est discutée : choix idéologique ou usage vivant.
Corpus
Lettres et contrats de Nahal Hever et de Wadi Murabba’at ; épigraphie contemporaine.
Méthode
Analyse linguistique des documents.

Ce qui la réfuterait : Des traits artificiels indiquant une langue apprise.

H3. La guerre des langues de 1913

  • Master
  • Histoire
  • 12-18 mois

Hypothèse. La guerre des langues a été plus décisive que l’action de Ben-Yehouda pour l’établissement de l’hébreu comme langue d’enseignement, ce que montrent les effectifs scolaires avant et après.

État de la question
L’importance de 1913 est reconnue ; la mesure reste partielle.
Corpus
Archives du Hilfsverein ; presse hébraïque ; statistiques scolaires du Yichouv.
Méthode
Analyse des effectifs et des débats.

Ce qui la réfuterait : Une hébraïsation antérieure et indépendante.

H4. L’hébreu israélien

  • Doctorat
  • Linguistique
  • 4-5 ans

Hypothèse. La syntaxe de l’hébreu israélien présente des traits européens mesurables, mais sa morphologie reste sémitique, ce qui infirme la thèse d’une langue hybride.

État de la question
La thèse de Zuckermann (2003) est contestée.
Corpus
Corpus de l’hébreu parlé ; grammaires descriptives ; travaux de Zuckermann et de ses critiques.
Méthode
Analyse typologique.

Ce qui la réfuterait : Une morphologie significativement européanisée.

H5. La prononciation

  • Master
  • Phonologie historique
  • 12-18 mois

Hypothèse. Le choix de la prononciation séfarade pour l’hébreu israélien s’est imposé par décision des enseignants de la deuxième aliya, et la phonologie réelle de la langue est largement ashkénaze.

État de la question
Le paradoxe est connu ; sa documentation reste à faire.
Corpus
Décisions du Comité de la langue ; enregistrements anciens ; grammaires scolaires.
Méthode
Analyse phonologique et historique.

Ce qui la réfuterait : Une phonologie réellement séfarade.

Bibliographie sélective

Ouvrages de référence

  • Sáenz-Badillos, Angel. A History of the Hebrew Language. Cambridge : Cambridge University Press, 1993.
  • Kutscher, Eduard Yechezkel. A History of the Hebrew Language. Jérusalem : Magnes, 1982.
  • Hadas-Lebel, Mireille. L’hébreu : 3000 ans d’histoire. Paris : Albin Michel, 1992.

Études

  • Hurvitz, Avi. A Concise Lexicon of Late Biblical Hebrew. Leyde : Brill, 2014.
  • Young, Ian, Robert Rezetko et Martin Ehrensvärd. Linguistic Dating of Biblical Texts. 2 vol. Londres : Equinox, 2008.
  • Harshav, Benjamin. Language in Time of Revolution. Berkeley : University of California Press, 1993.
  • Zuckermann, Ghil’ad. Language Contact and Lexical Enrichment in Israeli Hebrew. Basingstoke : Palgrave Macmillan, 2003.

Voir aussi