Aller au contenu principal

I. Tanakh et parshanut

Qumrân et les manuscrits du désert

Neuf cents manuscrits dans onze grottes

À l’hiver 1946-1947, des bergers bédouins pénètrent dans une grotte au-dessus de la mer Morte et y trouvent des jarres contenant des rouleaux. Parmi eux, un rouleau complet d’Isaïe, plus ancien de près de mille ans que le plus ancien manuscrit hébreu connu jusque-là. En dix ans, onze grottes livrent les restes de près de neuf cents manuscrits. Ces textes ont transformé la connaissance de la Bible, du judaïsme du Second Temple et des origines chrétiennes — et suscité un débat qui n’est pas clos sur le groupe qui les a copiés.

1. La découverte

Les grottes. La grotte 1 livre sept rouleaux principaux, achetés en partie par l’université hébraïque, en partie par le métropolite syriaque de Jérusalem, qui les revend en 1954 à l’État d’Israël par une petite annonce dans le Wall Street Journal. La grotte 4, découverte en 1952, contient environ 15'000 fragments de quelque 500 manuscrits. La grotte 11 livre en 1956 le Rouleau du Temple, le plus long.

Les fouilles. Roland de Vaux, de l’École biblique de Jérusalem, fouille le site de Khirbet Qumrân de 1951 à 1956 : bâtiments, bassins, une salle interprétée comme un réfectoire, une autre comme un scriptorium, un cimetière de plus de mille tombes.

La publication. Elle a été lente — une petite équipe internationale d’où les chercheurs juifs furent longtemps absents —, et le retard a suscité des soupçons de dissimulation. En 1991, la publication d’une concordance reconstituée et de photographies a mis fin au monopole ; la série officielle Discoveries in the Judaean Desert a été achevée en 2009. Il n’y avait aucun secret dissimulé : il y avait un retard.

2. Ce qu’on a trouvé

CatégorieContenuPortée
Textes bibliquesEnviron 230 manuscrits ; tous les livres de la Bible hébraïque sauf Esther — dont l’absence peut être fortuite ou significativePlus anciens témoins du texte hébreu, antérieurs de près de mille ans au codex d’Alep
Textes parabibliquesJubilés, 1 Hénoch en araméen, l’Apocryphe de la Genèse, textes de Lévi et de NephtaliMontrent une littérature juive abondante autour de la Bible, en partie connue par des traductions éthiopiennes ou grecques
Textes communautairesRègle de la communauté, Document de Damas (connu déjà par la Genizah du Caire), Règle de la guerre, Hodayot, 4QMMTDécrivent un groupe organisé, ses règles, son calendrier, ses conflits
PesharimCommentaires d’Habacuc, de Nahoum, des Psaumes, qui appliquent les prophéties à l’histoire du groupeUne exégèse qui lit les prophètes comme parlant du présent de la communauté
Textes liturgiques, calendaires, sapientiauxChants du sacrifice du sabbat, calendriers de 364 jours, textes de sagesseLiturgie et mystique proches des traditions ultérieures du trône

3. Le texte biblique

La stabilité. Le grand rouleau d’Isaïe (1QIsaa) est très proche du texte massorétique, avec des variantes d’orthographe et quelques variantes de fond. Le fait a été lu comme la preuve d’une transmission remarquablement fidèle.

La pluralité. D’autres manuscrits montrent au contraire des formes textuelles différentes : proches de la Septante pour Jérémie (4QJerb,d, forme courte), du Pentateuque samaritain pour d’autres livres, ou indépendantes. Emanuel Tov a montré qu’avant la fin du Ier siècle, plusieurs formes du texte circulaient, et que la stabilisation du texte proto-massorétique est postérieure. Ce résultat a transformé la critique textuelle de la Bible hébraïque (voir La fabrique de la Bible).

Les Psaumes. Le grand rouleau des Psaumes de la grotte 11 (11QPsa) présente un ordre différent et des psaumes absents du canon, ce qui pose la question de la fixation du Psautier.

4. Qui a écrit ces textes ?

L’hypothèse essénienne, formulée dès 1948, reste majoritaire : le site était habité par une communauté essénienne, décrite par Pline l’Ancien comme vivant sur la rive ouest de la mer Morte, par Philon et par Josèphe. Les textes communautaires présentent des traits concordants — propriété commune, repas communs, pureté, période probatoire, rejet du sacerdoce de Jérusalem.

Les objections.

La position actuelle la plus répandue : les rouleaux proviennent d’un mouvement plus large — le yahad, apparenté aux esséniens —, dont Qumrân était l’un des établissements ; tous les manuscrits n’ont pas été copiés sur place, et certains ont été apportés d’ailleurs.

5. Portée pour le judaïsme

La mahloket

Qumrân est-il un témoin du judaïsme ou d’une secte ?

Le groupe se séparait de Jérusalem, de son sacerdoce et de son calendrier ; il se disait seul véritable Israël. Il a pourtant conservé les plus anciens manuscrits bibliques, des débats juridiques qui éclairent la Mishna et une liturgie proche de la mystique ultérieure. La question posée aux sept voix.

Le Beit Midrash classique

La tradition rabbinique ne connaissait pas ces textes, et elle n’en a pas eu besoin. Le groupe qui les a écrits s’est séparé de la communauté et de ses sages ; la Mishna mentionne les controverses avec ceux qui refusaient la tradition orale. Qu’il ait conservé les livres saints fidèlement est un témoignage pour ces livres, non pour ses doctrines.

Orthodoxie moderne

L’orthodoxie moderne voit dans les rouleaux une confirmation remarquable : le texte d’Isaïe est presque identique au nôtre après mille ans de copies. Elle reconnaît aussi que d’autres manuscrits montrent une pluralité textuelle, et que la stabilisation du texte a une histoire. Elle relève enfin que 4QMMT confirme des controverses que la Mishna rapporte, ce qui atteste l’ancienneté de la tradition orale.

Monde haredi et litvak

Ce groupe s’est coupé d’Israël, a tenu un autre calendrier, a maudit ses frères. Nous ne tirons pas notre Torah de ses grottes. Que les chercheurs l’étudient, c’est leur affaire ; que ses rouleaux attestent la fidélité de la transmission, nous le savions sans eux.

Hassidisme

Le hassidisme reconnaît dans les Chants du sacrifice du sabbat une liturgie céleste qui ressemble à ce que les maîtres ont décrit : les anges qui louent, le trône, la présence. Une même aspiration traverse les siècles, même chez ceux qui se sont séparés. Ce que la prière cherche, elle le cherche dans tous les temps.

Massorti

Historiquement, Qumrân montre que le judaïsme du Second Temple était pluriel, que le texte biblique circulait sous plusieurs formes, et que des débats juridiques anciens ont survécu dans la Mishna. Le judaïsme massorti tient que ces découvertes enrichissent la compréhension de la tradition et en montrent la formation, et que le mot « secte » projette sur l’Antiquité une catégorie qui ne lui convient qu’en partie.

Réformé et libéral

Le judaïsme réformé retient la pluralité : ni le texte ni la pratique n’étaient uniformes, et ce qui est devenu normatif l’est devenu par un processus historique. Les rouleaux sont pour lui un argument en faveur de la légitimité de la diversité, et une invitation à lire la Bible avec les instruments de la critique textuelle.

Monde séfarade et mizrahi

Les juifs séfarades ont conservé le codex d’Alep, le plus ancien manuscrit massorétique complet, pendant des siècles dans la synagogue d’Alep, jusqu’à ce qu’il soit en partie détruit en 1947 et transféré à Jérusalem. Les rouleaux de Qumrân et le codex se trouvent aujourd’hui dans le même musée. Ce rapprochement montre que la fidélité de la transmission a été l’œuvre de communautés, non seulement de manuscrits.

Où en est la discussion

Les rouleaux témoignent pour le texte et pour la pluralité du judaïsme ancien, et le groupe qui les a copiés reste séparé. La voix classique distingue le témoignage pour les livres et les doctrines. L’orthodoxie moderne retient la confirmation du texte et de l’ancienneté de la tradition orale. La voix haredi n’en tire rien de nécessaire. Le hassidisme reconnaît une aspiration commune. La voix massorti et la voix réformée retiennent la pluralité et discutent la catégorie de secte. La voix séfarade rappelle le codex d’Alep. Justin note que les rouleaux montrent le milieu juif du christianisme naissant, non son origine.

Hypothèses de travail — mémoire et thèse

Cinq pistes formulées de manière falsifiable.

H1. L’absence d’Esther

  • Master
  • Qumrân
  • 12-18 mois

Hypothèse. L’absence d’Esther à Qumrân est significative et s’explique par l’incompatibilité de Pourim avec le calendrier de 364 jours, plutôt que par le hasard de la conservation.

État de la question
Les deux explications sont défendues.
Corpus
Inventaire des manuscrits bibliques ; textes calendaires ; 4Q550 (« proto-Esther ») ; fréquences de conservation par livre.
Méthode
Analyse statistique des fréquences et examen calendaire.

Ce qui la réfuterait : Une probabilité élevée d’absence fortuite compte tenu de la taille du livre.

H2. 4QMMT et les sadducéens

  • Doctorat
  • Halakha ancienne
  • 3-4 ans

Hypothèse. Les positions halakhiques de 4QMMT coïncident avec celles que la Mishna attribue aux sadducéens sur une majorité des points comparables, ce qui confirme une origine sacerdotale sadocide du mouvement.

État de la question
La thèse de Schiffman est influente et discutée.
Corpus
4QMMT ; m. Yadaïm 4 ; m. Para 3 ; Rouleau du Temple ; Document de Damas.
Méthode
Comparaison point par point.

Ce qui la réfuterait : Une coïncidence limitée à quelques points.

H3. La pluralité textuelle

  • Doctorat
  • Critique textuelle
  • 4-5 ans

Hypothèse. La proportion de manuscrits proto-massorétiques parmi les textes bibliques de Qumrân est significativement plus élevée pour la Torah que pour les Prophètes et les Écrits, ce qui indique une stabilisation plus précoce du Pentateuque.

État de la question
La classification de Tov permet ce test.
Corpus
Manuscrits bibliques de Qumrân classés par Tov ; manuscrits de Massada et de Nahal Hever.
Méthode
Analyse statistique par section.

Ce qui la réfuterait : Des proportions comparables entre sections.

H4. Le site de Khirbet Qumrân

  • Doctorat
  • Archéologie
  • 4-5 ans

Hypothèse. Les données archéologiques publiées depuis les notes de de Vaux sont compatibles avec une occupation communautaire et incompatibles avec une villa agricole, notamment par le cimetière et les installations de pureté.

État de la question
Le débat est ouvert depuis Hirschfeld et Magen-Peleg.
Corpus
Rapports de de Vaux et publications posthumes ; fouilles de Magen et Peleg ; données du cimetière.
Méthode
Réexamen stratigraphique et fonctionnel.

Ce qui la réfuterait : Des installations caractéristiques d’un domaine agricole privé.

H5. Les parallèles néotestamentaires

  • Master
  • Origines chrétiennes
  • 12-18 mois

Hypothèse. Les parallèles de vocabulaire entre les rouleaux et le Nouveau Testament se concentrent dans les écrits johanniques et pauliniens, et relèvent d’un fonds commun plutôt que d’une dépendance directe.

État de la question
Les parallèles sont connus ; leur distribution est discutée.
Corpus
Règle de la communauté ; Règle de la guerre ; évangile de Jean ; épîtres de Paul ; 2 Co 6,14-7,1.
Méthode
Recensement et distribution des parallèles.

Ce qui la réfuterait : Des parallèles répartis uniformément dans le Nouveau Testament.

Bibliographie sélective

Ouvrages de référence

  • Vermes, Geza. The Complete Dead Sea Scrolls in English. Éd. révisée. Londres : Penguin, 2011.
  • Tov, Emanuel. Textual Criticism of the Hebrew Bible. 3e éd. Minneapolis : Fortress, 2012.
  • Collins, John J. The Dead Sea Scrolls: A Biography. Princeton : Princeton University Press, 2013.

Études

  • Schiffman, Lawrence H. Reclaiming the Dead Sea Scrolls. Philadelphie : Jewish Publication Society, 1994.
  • Magness, Jodi. The Archaeology of Qumran and the Dead Sea Scrolls. 2e éd. Grand Rapids : Eerdmans, 2021.
  • Golb, Norman. Qui a écrit les manuscrits de la mer Morte ? Paris : Plon, 1998.
  • Dupont-Sommer, André, et Marc Philonenko, dir. La Bible : écrits intertestamentaires. Paris : Gallimard (Pléiade), 1987.

Voir aussi