Tout accorder aux individus, tout refuser à la nation
Le 23 décembre 1789, à l’Assemblée nationale, le comte de Clermont-Tonnerre déclare : « Il faut tout refuser aux juifs comme nation, et tout leur accorder comme individus. » La phrase contient tout le programme de l’émancipation : l’égalité des droits contre la disparition de la communauté comme corps politique. En un siècle, les juifs d’Europe occidentale deviennent citoyens, entrent dans les universités, les professions, la littérature — et une part d’entre eux cesse d’être juive. Était-ce le prix, ou un autre chemin était-il possible ?
1. La Haskala
Moses Mendelssohn (1729-1786), fils d’un scribe de Dessau, arrive à Berlin à quatorze ans, apprend l’allemand, le latin, la philosophie, et devient l’un des philosophes les plus lus de son temps. Il traduit le Pentateuque en allemand, en caractères hébreux, avec un commentaire (le Biour, 1780-1783), pour que les juifs apprennent la langue du pays. Dans Jérusalem (1783), il soutient que le judaïsme n’est pas une religion révélée mais une législation révélée : il n’impose pas de croyances, il prescrit des actes, et l’État ne doit pas contraindre la conscience.
Le mouvement. La Haskala, « lumières », se développe à Berlin puis en Europe centrale et orientale : revues en hébreu (Ha-Meassef, 1784), écoles modernes, réforme de l’éducation, promotion des métiers productifs, étude des sciences et des langues. En Europe orientale, elle devient au XIXe siècle un mouvement littéraire hébreu majeur, et elle combat le hassidisme et l’autorité rabbinique.
Les effets inattendus. Les filles de Mendelssohn se convertissent au christianisme ; plusieurs de ses petits-enfants aussi, dont le compositeur Felix Mendelssohn Bartholdy, baptisé enfant. Le fait a été lu comme le symbole d’un échec : les lumières mèneraient hors du judaïsme.
2. Les droits
Pays
Étapes
États-Unis
Liberté religieuse fédérale dès 1791 ; certains États maintiennent des restrictions jusqu’au XIXe siècle
France
Juifs portugais et avignonnais émancipés en janvier 1790, juifs d’Alsace et de Lorraine en septembre 1791 ; Napoléon réunit l’Assemblée des notables (1806) et le Grand Sanhédrin (1807), puis crée les consistoires (1808) ; le « décret infâme » de 1808 restreint pour dix ans les droits économiques
Pays-Bas
1796
Prusse
Édit de 1812, partiel ; égalité complète en 1869 pour la Confédération de l’Allemagne du Nord, étendue à l’Empire en 1871
Autriche-Hongrie
Édits de tolérance de Joseph II (1782) ; égalité en 1867
Royaume-Uni
Admission au Parlement en 1858
Suisse
Liberté d’établissement en 1866 après une révision constitutionnelle imposée par la pression de la France, des Pays-Bas et des États-Unis ; liberté de culte en 1874 ; les juifs étaient jusque-là cantonnés à Endingen et Lengnau (voir Les juifs en Suisse)
Italie
Progressivement avec l’unification ; Rome en 1870, fin du dernier ghetto d’Europe occidentale
Russie
Aucune émancipation avant 1917
Le Grand Sanhédrin de 1807 est un moment singulier : Napoléon pose douze questions — sur la polygamie, le divorce, les mariages mixtes, la fraternité avec les Français, le prêt à intérêt — et exige des réponses qui aient force religieuse. Les délégués répondent en distinguant les lois religieuses, qui demeurent, et les lois politiques, qui cessent avec la fin de l’État juif ; la loi du pays l’emporte en matière civile. Le texte fonde le « franco-judaïsme ».
3. Les réponses religieuses
La réforme : Israel Jacobson ouvre un temple à Seesen (1810), puis Hambourg (1818) ; Abraham Geiger en fait une théologie — le judaïsme comme religion en développement, dont l’essence est éthique et universelle. Les conférences rabbiniques de 1844-1846 fixent les principes.
La néo-orthodoxie : Samson Raphaël Hirsch, à Francfort, formule le principe Torah im derekh erets — la Torah avec la culture du pays : pleine observance, pleine participation à la société. Il organise la séparation d’avec la communauté réformée (loi prussienne de 1876).
La voie historique : Zacharias Frankel, à Breslau, défend une continuité critique — la loi évolue, mais par ses propres instances. Elle donnera le judaïsme massorti.
Le refus : le Hatam Sofer, à Presbourg, formule le principe « le nouveau est interdit par la Torah » (hadach assour min ha-Torah), jeu de mots sur une règle agricole ; il fonde la position qui deviendra le judaïsme haredi.
La science du judaïsme — Zunz, Steinschneider, Graetz — fait de l’histoire juive un objet d’étude universitaire, avec des effets ambivalents : elle donne une dignité savante à la tradition, et elle en fait un objet du passé.
4. Le prix
Les conversions : dans l’Allemagne du XIXe siècle, le baptême reste une condition implicite de l’accès à certaines carrières — Heinrich Heine parle du « billet d’entrée dans la culture européenne ».
La langue : le yiddish disparaît en Europe occidentale en deux générations.
L’antisémitisme moderne naît précisément dans les pays émancipés, comme réaction à la présence juive dans la société (voir L’antisémitisme moderne).
La critique sioniste : Pinsker, Autoémancipation (1882), puis Herzl après l’affaire Dreyfus tiennent que l’émancipation a échoué parce qu’elle dépendait de la bonne volonté des autres.
La mahloket
L’émancipation valait-elle l’assimilation ?
L’égalité des droits a été un progrès que personne ne propose d’abandonner. Elle a été accordée en échange de la dissolution de la communauté comme corps politique, et elle a coïncidé avec des pertes massives. La question posée aux sept voix : ce prix était-il inévitable ?
Le Beit Midrash classique
L’égalité des droits est un bien, et la tradition a toujours su vivre sous la loi du pays. Ce qui n’était pas nécessaire, c’est l’abandon des commandements et de l’étude : on pouvait devenir citoyen sans cesser d’être juif, et beaucoup l’ont fait. Le prix a été payé par ceux qui ont confondu la citoyenneté et la dissolution.
Orthodoxie moderne
Hirsch a prouvé que l’on pouvait être pleinement observant et pleinement européen, et l’orthodoxie moderne se réclame de lui. Elle tient que l’émancipation n’impliquait pas l’assimilation, mais que la plupart des juifs n’avaient pas les instruments pour l’éviter : une éducation juive réduite, une culture ambiante valorisée. Le problème était éducatif avant d’être politique.
Monde haredi et litvak
Le Hatam Sofer avait vu juste : ce qui entre par la porte de la culture sort par celle de la Torah. Les communautés d’Allemagne et de Hongrie qui ont suivi la réforme ont perdu leurs enfants en deux générations ; celles qui ont refusé ont gardé les leurs. L’égalité des droits est une chose ; l’imitation des nations en est une autre.
Hassidisme
Le hassidisme n’a pas connu l’émancipation en Europe orientale, où il est resté dans des communautés traditionnelles jusqu’au XXe siècle. Il a combattu la Haskala, qui combattait les maîtres. Il retient que la liberté donnée par l’État ne remplace pas la liberté intérieure, et que la seconde s’est parfois mieux gardée sans la première.
Massorti
Historiquement, l’émancipation a produit la condition moderne du judaïsme : une religion choisie plutôt qu’un statut imposé. Le judaïsme massorti, héritier de Frankel, tient que la voie historique — continuité et évolution — était la réponse juste, et que l’alternative réforme-refus était mal posée. Le prix a été réel ; il n’était pas fatal.
Réformé et libéral
Le judaïsme réformé est né de l’émancipation, et il l’assume : il a voulu que les juifs puissent être à la fois modernes et juifs, et il a créé pour cela des formes nouvelles. Il reconnaît que ses premières générations ont parfois sacrifié trop — la langue hébraïque, le lien avec le peuple, les rites — et qu’il a dû en reprendre une partie depuis. Il tient que l’égalité valait ce prix, et que d’autres voies n’existaient pas pour tous.
Monde séfarade et mizrahi
Les juifs d’Afrique du Nord ont connu une autre émancipation : le décret Crémieux de 1870 fait des juifs d’Algérie des citoyens français, en les séparant des musulmans, qui restent sujets. Cette citoyenneté accordée par le colonisateur a eu des conséquences considérables — abolie par Vichy en 1940, rétablie en 1943, elle a pesé sur le départ de 1962. L’émancipation séfarade n’est pas l’émancipation allemande.
Où en est la discussion
L’égalité des droits est tenue pour un bien, et le prix diversement évalué. La voix classique distingue citoyenneté et dissolution. L’orthodoxie moderne, avec Hirsch, voit un problème éducatif. La voix haredi invoque le Hatam Sofer et les résultats. Le hassidisme distingue liberté civile et liberté intérieure. La voix massorti tient le prix pour réel et non fatal. La voix réformée assume et reconnaît avoir trop sacrifié. La voix séfarade rappelle le décret Crémieux. Justin note que la pression pour le baptême venait de sa société.
Hypothèses de travail — mémoire et thèse
Cinq pistes formulées de manière falsifiable.
H1. Les réponses du Grand Sanhédrin
Master
Histoire du droit
12-18 mois
Hypothèse. La distinction entre lois religieuses et lois politiques formulée en 1807 reprend le principe dina de-malkhouta dina en l’étendant au-delà de sa portée traditionnelle, notamment sur le mariage mixte.
État de la question
Les réponses sont éditées ; leur rapport à la tradition juridique est discuté.
Corpus
Procès-verbaux de l’Assemblée des notables et du Grand Sanhédrin ; décisions rabbiniques antérieures sur le principe.
Méthode
Comparaison des argumentaires.
Ce qui la réfuterait : Une conformité complète avec la portée traditionnelle du principe.
H2. Les conversions dans l’Allemagne du XIXe siècle
Doctorat
Histoire sociale
3-4 ans
Hypothèse. Les conversions au christianisme dans les familles juives allemandes sont corrélées à l’accès aux professions publiques et universitaires plutôt qu’à des motifs religieux, ce que montrent les registres paroissiaux et les carrières.
État de la question
La corrélation est admise ; sa mesure reste partielle.
Corpus
Registres de baptêmes de Berlin, Breslau, Vienne ; statistiques professionnelles ; correspondances.
Méthode
Analyse prosopographique.
Ce qui la réfuterait : Une absence de corrélation avec l’accès aux carrières.
H3. L’émancipation suisse
Master
Histoire suisse
12-18 mois
Hypothèse. La révision constitutionnelle de 1866 résulte principalement de pressions diplomatiques liées aux traités de commerce, et non d’un mouvement interne en faveur de l’égalité.
État de la question
Le rôle des pressions extérieures est reconnu ; son poids relatif est discuté.
Corpus
Traité franco-suisse de 1864 ; débats de l’Assemblée fédérale ; votation de 1866 ; archives diplomatiques.
Méthode
Analyse des débats et des archives.
Ce qui la réfuterait : Un mouvement interne antérieur et décisif.
H4. Torah im derekh erets
Master
Pensée juive
12-18 mois
Hypothèse. Le principe de Hirsch n’a pas le même sens dans ses écrits et dans la pratique de sa communauté, et sa réception ultérieure l’a infléchi dans deux directions opposées.
État de la question
L’interprétation est discutée entre orthodoxie moderne et haredim.
Corpus
Hirsch, Dix-neuf épîtres ; Horeb ; statuts de la communauté de Francfort ; réceptions ultérieures.
Méthode
Comparaison des textes et des pratiques.
Ce qui la réfuterait : Une cohérence complète des écrits et des pratiques.
H5. Le décret Crémieux
Doctorat
Histoire coloniale
3-4 ans
Hypothèse. Le décret Crémieux a durablement transformé les relations entre juifs et musulmans d’Algérie, et ses effets sont mesurables dans les violences de 1897-1898 et de 1934.
État de la question
Le décret est étudié ; ses effets à long terme sont discutés.
Corpus
Décret de 1870 ; presse algérienne ; émeutes de 1897-1898 ; pogrom de Constantine (1934) ; travaux de Stora et d’Allouche-Benayoun.
Méthode
Analyse des sources contemporaines.
Ce qui la réfuterait : Des violences sans lien avec le statut différencié.
Bibliographie sélective
Ouvrages de référence
Katz, Jacob. Hors du ghetto : l’émancipation des juifs en Europe, 1770-1870. Paris : Hachette, 1984.
Birnbaum, Pierre, et Ira Katznelson, dir. Paths of Emancipation. Princeton : Princeton University Press, 1995.
Feiner, Shmuel. The Jewish Enlightenment. Philadelphie : University of Pennsylvania Press, 2004.
Études
Mendelssohn, Moses. Jérusalem, ou pouvoir religieux et judaïsme. Paris : Presses d’aujourd’hui, 1982.
Meyer, Michael A. Response to Modernity. New York : Oxford University Press, 1988.
Sorkin, David. The Transformation of German Jewry, 1780-1840. New York : Oxford University Press, 1987.
Stora, Benjamin. Les trois exils : juifs d’Algérie. Paris : Stock, 2006.